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N° 197, hiver 2004-2005
[ DOSSIER ]
CORPS EN MOUVEMENT
LE CORPS EN MOUVEMENT
IL Y A LE CORPS QUE LON A ET LE CORPS QUE LON
SOUHAITERAIT AVOIR, LE CORPS MARQUÉ, HABILLÉ, MASQUÉ,
PRIS COMME TEL OU TRANSFORMÉ ; OEUVRÉ POURRAIT-ON
DIRE. CORPS IMMOBILE OU EN MOUVEMENT, EN DIRECT OU EN IMAGE, DANSÉ,
SUBVERSIF OU OBJECTIVÉ POUR EN FAIRE UN MODÈLE, UNE
CHOSE, UNE OEUVRE DART. CE DOSSIER SUR LE CORPS EN
MOUVEMENT ? DONNE UN BREF APERÇU DU CORPS DANS SON
UNICITÉ ET SA MULTIPLICITÉ, À TRAVERS LES OEUVRES
ET LES RÉFLEXIONS DIVERSES DARTISTES ET DE THÉORICIENS
DICI ET DAILLEURS : JOCELYNE MONTPETIT, IOANA GEORGESCU,
PASCALE QUIVIGER, LE TANDEM CHRISTINE QUOIRAUD / JULIEN BRUNEAU,
DAVID LE BRETON ET ANDRÉE MARTIN.
DANSER
LE MIRACLE DU CORPS
Andrée Martin
LIDÉE DÊTRE AMPUTÉ
DUN MEMBRE JAMBE, PIED, BRAS, MAIN, ETC. MA
TOUJOURS FORTEMENT TROUBLÉE. QUE SE PASSE-T-IL DANS LE CORPS
ET LA PSYCHÉ DUN INDIVIDU, HOMME OU FEMME, ADULTE OU
ENFANT, LORSQUE DU JOUR AU LENDEMAIN, IL SE VOIT DÉTACHÉ
DUNE PARTIE DE CE QUI LE CONSTITUE EN TANT QUÊTRE
HUMAIN, ARRACHÉ DUNE PART DE LUI-MÊME ?
Jai connu autrefois une jeune femme dont on avait dû
couper lavant-bras après un violent accident de la
route. Elle était pianiste. Elle ne joue plus. La perte de
ce membre occupait toutes ses pensées, influençait
toutes ses actions et ses décisions. Ses émotions
et ses affects étaient canalisés dans cette perte,
ce manque irréversible. À ses yeux, même son
avenir devait dorénavant se tracer à partir de cette
nouvelle donnée corporelle. Quelque chose de fondamental
avait ainsi changé chez elle et en elle. Elle était
devenue quelquun dautre. Unité et image corporelles
déstabilisées, perdues.
Dans son ouvrage monumental Phénoménologie de la
perception, Maurice Merleau-Ponty aborde la question du corps propre
et du corps phénoménal, donc de lunité
indivise du corps et de son aspect rhizomique, par le biais (entre
autres) de létrange phénomène du membre
fantôme. Le philosophe explique de quelle manière un
amputé continue à sentir son membre après lamputation,
et comment il le traite pratiquement comme un membre réel.
«Lamputé sent sa jambe comme je peux sentir vivement
lexistence dun ami [ou dun être aimé
(ndl)] qui nest pourtant pas sous mes yeux». Il ressent
la douleur dans le membre perdu et anticipe les mouvements comme
si le (son) membre était toujours là; la jambe prête
à marcher, la main prompte à saisir, toucher, flatter.
Ainsi, le corps sancre dans une mémoire; la sienne.
Il se « souvient », se rappelle à lui-même
comme un tout quon ne saurait dun seul coup diviser,
fragmenter. Le corps est un, sappréhende comme tel,
même au-delà de lamputation. Il senracine
dans une dimension unitaire, et la modification dune seule
de ses données amène, selon toute vraisemblance, un
changement profond dans la perception, la réalité
et lenvironnement de lindividu concerné. «Le
Moi est avant tout un moi corporel», affirmait Freud. Le corps
nest donc pas, et ne saurait être une donnée
et un milieu objectifs, aisément saisissable et «fragmentable»;
même sil ne constitue pas non plus une donnée
définitive et inchangeable. Tout danseur, un tant soit peu
éveillé à sa condition de danseur et à
la dynamique qui le porte, sait cela. Consciemment ou instinctivement,
directement ou non. Il connaît lexistence de lindivisibilité
propre au corps qui le fait exister en tant que corps, unité
complexe dans ses mécanismes physiques et psychologiques,
perceptifs et symboliques, que la volonté ou le désir
seul ne peut facilement transformer. Le danseur sait que pour danser,
il a besoin de toucher à cet unitas corporel (de unus, qui
signifie «un»), den saisir limportance et
la portée, sans quoi il ne saurait y avoir de véritable
danse. Il sait aussi quil na dautre choix que
den parcourir les processus et la matérialité,
là encore
consciemment ou instinctivement, pour faire de sa danse une réalité,
si abstraite soit-elle. Dans limmensité du studio comme
sous les regards des spectateurs, le danseur cherchera à
ressentir et à vivre cette unité. Sans cesse, il sondera
les interconnexions du (de son) corps, en travaillera la symbolique
et en interrogera les zones quasi illimitées de convergences,
qui fonctionnent un peu, beaucoup, à la manière dun
rhizome; extension infinie et proliférante, un qui devient
deux, puis trois, puis quatre, etc., multiplicité (variable)
sans véritable point de départ ni darrivée,
«carte et non pas calque» précisent Deleuze et
Guattari. «Les sens et en général le corps propre
offrent le mystère dun ensemble qui, sans quitter son
eccéité et sa particularité, émet au-delà
de lui-même des significations capables de fournir leur armature
à toute une série de pensées et dexpériences»
(Merleau- Ponty), notamment celle de la danse.
«LA DRAVE RECEVAIT UN PEU DE CE PRESTIGE
QUI RETOMBAIT AUTREFOIS SUR LES COUREURS DES BOIS. ALORS QUE LÉGLISE
EXALTAIT LE RÔLE DE LHABITANT ET DU COLON, LES JEUNES
GENS RÊVAIENT DE DANGERS SUR LES RAPIDES DANSEURS. PLUS LE
TEMPS PASSA (
) ET PLUS CETTE CONQUÊTE QUELQUE PEU SUICIDAIRE
PRENAIT DES ASPECTS DE CHORÉGRAPHIE. UN HYMNE À LA
LUTTE CONTRE LA NATURE. LE CONFLIT ÉTAIT RÉSOLU AU
MOMENT OÙ LES VAINQUEURS RESSEMBLAIENT À DES MARIONNETTES.
ILS NAVAIENT PLUS LE TEMPS DE SINTERROGER SUR LA CONSISTANCE
DUN MONDE QUI SE MORCELAIT EN UNE SUITE DE TABLEAUX PITTORESQUES.»
LÉCRIVAIN PUBLIC, PIERRE YERGEAU
Des siècles de dualisme cartésien nauront visiblement
pas pu éteindre chez le danseur ce besoin dunité;
tout comme chez lêtre humain en général,
si on se réfère à lexemple de lamputé.
Aristote et ses défenseurs, pour qui lindivisibilité
tient de la nature même du corps et de lindividu, auront
eu raison de lhistoire. Et comme Aristote en son temps, le
danseur (du moins de plus en plus de danseurs) croit en un lien
entre lâme et le corps, en cette connexion où
lun ne peut se penser, sappréhender et exister
sans lautre. La prolifération des approches somatiques
et la résurgence dun intérêt marqué,
chez les danseurs et chorégraphes, pour tout ce qui touche
à la spiritualité, au sacré et au mysticisme
sont loin dêtre étrangères à ce
phénomène, cette réalité. Yoga, méditation,
qi gong, taï chi, pratiques de danses traditionnelles (souvent
sacrées), etc., font aujourdhui partie de la formation
de nombre de danseurs, tout comme le sacré et la spiritualité
sinstallent, de façon on ne peut plus sérieuse,
parmi les sujets des chercheurs en danse. Les danseurs ont envie
de vivre leur corps au-delà de la pure «physicalité»
des exercices réalisés en classe, de toucher à
linvisible qui le constitue, au mystère qui le (nous)
fait exister. Mutation des intérêts et des motivations,
ouverture des champs dinvestigations. À un premier
niveau dindivisibilité, appelons-le ici psychophysiologique,
sajoute donc lindivisibilité physicospirituelle,
cest-à dire celle du corps et de lâme.
Le sociologue Roger Bastide, qui a consacré lensemble
de ses travaux de recherche aux diverses dimensions du sacré,
a beaucoup parlé de cette vision du corps et du monde qui
lentoure et de lexpérience quelle sous-tend.
Au-delà de toute religion et de toute culture, il ramène
cette vision de lunité indivise du corps à une
expérience mystique. En sappuyant, entre autres, sur
les écrits de Schopenhauer et de Jean-Jacques Rousseau, il
définit cette expérience comme une «disposition
à sortir de soi-même pour communiquer mystiquement
avec ce qui nous entoure». Et cette union ou expérience
de lunité vide originel, grand tout, wuchi pour
les taoïstes, vacuité ou shunyata pour les bouddhistes
se concrétiserait dans un vécu de labsolu,
une sorte détat incompréhensible qui embrasse
tout, une immensité issue daucun raisonnement; une
immensité sans passé ni futur, sans pensée
ni philosophie aucune. Une façon de voir et dêtre,
de lordre de lintuition et non de la raison, où
larrivée de la pensée raisonnante serait vue
comme une régression, une chute, une perte inévitable
de cet état. « Aucune image, aucune comparaison, aucune
idée ne peuvent exprimer ce que lon ressent alors»,
soulignait Saint Jean de la Croix. Travail non pas du discours,
mais bel et bien de lexpérience, une réalité
(vérité) qui échapperait à toute expression
conceptuelle et langagière; doù son lien possible
avec la danse. «Lunion saccomplit dans le mystère
», écrit Roger Bastide, le mystère dun
ensemble, précise Merleau-Ponty.
Nombre de danseurs parlent détat de grâce lorsquils
dansent; et jai notamment entendu cette expression de la bouche
de Marie Chouinard. Il sagit dune manière dêtre
détaché de la matérialité même
du mouvement, dêtre à la fois dans le temps par
la danse et hors du temps par létat quelle amène.
Les danseurs font aussi souvent référence à
un sentiment profond de communion, une union sans faille entre eux,
leur corps, leur danse et le monde qui les entoure, une fusion où
il devient impossible de se détacher et de se distinguer
du reste. Dans ces moments hors de tout vécu quotidien, le
sentiment de durée disparaît pour faire place à
un état de suspension au-delà du temps, du lieu et
du mouvement. « Être une conscience ou plutôt
être une expérience, cest communiquer intérieurement
avec le monde, le corps et les autres, être avec eux au lieu
dêtre à côté deux» (Merleau-Ponty).
Vu sous cet angle, le danseur naurait pas un corps, il serait
son corps. Subtilité langagière entre «avoir»
et «être», qui en dit long sur la manière
de voir le monde et de sappréhender dans le monde.
Subtilité langagière que toute personne qui travaille
avec son corps sportif, danseur, acrobate, etc. a
un jour ou lautre expérimentée, ressentie. Une
expérience unique où, pour paraphraser Merleau-Ponty,
la perception et le mouvement forment un système qui se modifie
comme un tout. Ainsi, la dualité existant initialement entre
le danseur et la danse, voire le monde hérité
dune longue tradition philosophico-religieuse dont Platon,
Saint-Paul et Descartes se sont fait les porte-parole - sévanouit-elle
pour laisser surgir un état dunité, voire dextase,
au-delà de lespace et du temps. Une sensation (expérience)
indescriptible où le danseur touche tout à coup à
ce grand vide dans lequel les choses et les êtres, faits de
la même substance, demeurent invariablement en suspension.
Vue cosmologique du corps et regard anthropomorphique sur le monde.
Ainsi, comme pour lindividu dans les sociétés
traditionnelles, le danseur ne se sépare ni de son corps
(dailleurs, comment le pourrait-il?) ni du reste. Du moins,
essaiet- il de le faire, tente-t-il (directement ou non) datteindre
cet instant unique et exaltant de suspension, cette grande unité
dont parle Roger Bastide, mais aussi les maîtres taoïstes
et bouddhistes. Ainsi, dans son parcours et dans sa quête,
le danseur (du moins beaucoup dentre eux) cherche cette fusion
totale, cette symbiose complète des éléments
dont il reconnaît être une des (multiples) composantes.
Comme dans le bouddhisme ou le taoïsme (pour ne prendre que
ces deux exemples), son corps, foyer privilégié de
lexpérience sacrée, est un lieu de passage,
un médium. Il est ce par quoi la danse se manifeste, ce par
quoi lexpérience dunité originelle et
absolue peut être possible. Lintuition mystique, souvent
associée à limmobilité et à labsence
de geste, sinon à sa contribution minimale, par exemple dans
la prière ou encore dans la méditation, passe ici
par le corps en mouvement. Souvent obstacle dans les deux premiers
cas cités, le mouvement deviendrait chez le danseur un catalyseur
qui permettrait datteindre cet état mystique, cette
expérience, entre dénuement intellectuel et enrichissement
spirituel. On pourrait ainsi parler dune sorte de mysticisme
dansé, dun état dunité areligieux
vécu par le danseur, qui apporterait à sa danse
et à lui-même un aspect hautement charismatique,
fusionnel. Si on se risque un peu plus loin, la magie et le mystère
de la danse et du danseur conjugués viendraient peut-être
de cette unité originelle, un instant retrouvée. Une
danse totalement accomplie serait hypothèse
une danse qui se situerait entre lexpression complète,
suprême, et le dépassement de lexpression, son
absence pure et simple. Une danse, au-delà de lespace
et du temps, une danse voluptueuse, éthérée,
magique, devenue dun seul coup «moment de présence
inouïe», pour reprendre les mots de lécrivaine
Élise Turcotte. Il suffit de penser un instant à Louise
Lecavalier ou de José Navas pour se convaincre de la possibilité
dun tel état de danse. Avec eux, la danse nest
pas que poésie en mouvement, elle est globalité, transcendance,
extase. Lorsquils dansent, ils rendent visible linvisible,
ils englobent dans leurs corps et dans leurs gestes, même
les plus infimes, toute la grandeur, toute la souffrance et toute
la beauté de lhumain et du monde mélangé.
Des instants de pur bonheur, des moments déternité
qui passent par le corps, ici celui de Louise Lecavalier ou de José
Navas, et qui nous rappellent combien il demeure important de faire
la liaison entre nous et le monde.
Le danseur à la recherche du corps perdu par des siècles
de pensée dualiste, où lon a fait du corps humain
un objet physiologique indépendant des représentations
individuelles, sociales, symboliques et cosmologiques, témoigne
ainsi par sa présence et par sa danse combinées, de
la force et de la valeur intrinsèque de lunité
corporelle. Le danseur installé ici, et parfois bien malgré
lui, comme défenseur de la grandeur dâme du corps
en mouvement. «La danse, cest la célébration
du miracle du corps», disait Martha Graham. Elle navait
peutêtre pas tort.
ANDRÉE
MARTIN
JOURNALISTE ET CRITIQUE SPÉCIALISÉE
EN DANSE PENDANT 10 ANS, ANDRÉE MARTIN EST AUJOURDHUI
PROFESSEURE AU DÉPARTEMENT DE DANSE DE LUQAM. DOCTEURE
EN ESTHÉTIQUE DE LUNIVERSITÉ DE LA SORBONNE,
ELLE FAIT DU CORPS (COMME OBJET DART ET MÉDIUM
DE LA DANSE) LE SUJET CENTRAL DE SES ACTIVITÉS DE RECHERCHE. |
| LES PHOTOGRAPHIES DE VALÉRIE SIMONS
ONT ÉTÉ RÉALISÉES DANS LE CADRE
DE LEXPOSITION MOUVEMENTS FOCALISÉS, PRÉSENTÉE
À LA GALERIE SAS EN SEPTEMBRE 2004, ET QUI RÉUNISSAIT
DIX DUOS DE CHORÉGRAPHES ET DE PHOTOGRAPHES. GALERIE
SAS : 372, RUE SAINTE-CATHERINE OUEST, SUITE 416, MONTRÉAL,
TÉL.: (514) 878 3409. |
N° 197, hiver 2004-2005
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