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Désert. 6e manifestation internationale vidéo
et art électronique
Photo : Marc Gibert
 
 
 

 
 
Isabelle Hayeur
Issue, 2004
Installation vidéo interactive
Photo : Isabelle Hayeur
 

N° 197, hiver 2004-2005

[ DOSSIER ] ART ÉLECTRONIQUE

APRÈS LA PLUIE, LE DÉSERT FLEURIT
Martine Rouleau

L’ORGANISME CHAMP LIBRE SE PLAÎT À PROVOQUER LES RENCONTRES ENTRE L’ART ET LE CITADIN, ENTRE L’ARCHITECTURE ET LES CRÉATIONS TECHNOLOGIQUES, ENTRE LES ARTISTES ET LA VILLE. LA 6e MANIFESTATION INTERNATIONALE VIDÉO ET ART ÉLECTRONIQUE (MIVAEM), PRÉSENTÉE SOUS LE THÈME DU DÉSERT, NE FAIT PAS EXCEPTION. LORS DE LA 5e ÉDITION, L’ÉVÉNEMENT AVAIT EU LIEU DANS LA STATION DE POMPAGE CRAIG ; CETTE FOIS, C’EST LE SITE DÉSAFFECTÉ DE L’INCINÉRATEUR DES CARRIÈRES, DANS LE QUARTIER INDUSTRIEL DE ROSEMONT - PETITE-PATRIE QUI A ÉTÉ CHOISI ET TRANSFORMÉ, L’ESPACE D’UNE SEMAINE, EN LIEU D’EXPOSITION ET D’ÉCHANGE.

Spectaculaire de nuit et plutôt terne de jour, le site a été exploité avec finesse et intelligence, notamment grâce à la scénographie de l’architecte Paul Laurendeau qui a su tirer parti des moindres volumes et recoins de l’incinérateur, ainsi que de ses environs immédiats afin de créer des écrans, des enclaves, des capsules voués à l’exposition des oeuvres. La mise en espace a eu pour fonction de guider les visiteurs tout en leur allouant la flexibilité nécessaire pour explorer le site. Dans cette optique, la rampe, qui autrefois permettait le transport des rebus vers la partie supérieure de l’édifice, faisait à la fois office d’observatoire – offrant une vision inusitée du quartier – d’espace d’exposition et de zone transitoire entre les différentes zones aménagées du site.

Si certaines créations, telle l’installation vidéo Issue d’Isabelle Hayeur, dictaient d’emblée le choix d’un espace, d’autres ont été aménagées dans des conteneurs, avec plus ou moins de bonheur. Si l’oeuvre Fantasmagorie plus ou moins factice de l’artiste Patrick Bérubé semblait avoir été créée en fonction d’un tel espace, en revanche la disposition des moniteurs qui servaient à visionner les oeuvres Web permettait difficilement à plusieurs visiteurs de se déplacer avec aisance d’une oeuvre à l’autre.

À CHACUN SON DÉSERT
La thématique du désert, interprétée à des degrés divers par les 125 artistes invités à participer à cette 6e MIVAEM semblait constituer tout simplement une manière de caractériser le site, forme de désert urbain, concrétion laissée par la convergence de la consommation et de la production industrielle effrénée. Les artistes, telle Choi Hee-Sun avec son Des(s)ert dont les grains de sable en cristaux de sucre offrait une vision romantique des grands espaces, se sont faits plutôt rares parmi les nombreuses visions critiques de banlieues et de friches urbaines. Ainsi, la forme et le propos de l’installation sonore Parole des cendres du collectif Vertex (Andrew Watson et Nicolas Basque) convenaient parfaitement au ton généralement adopté. Essentiellement constitué de sons et de témoignages sur l’incinérateur, l’ensemble de l’oeuvre se voulait à la fois un document d’archives sonore et une réflexion sur le tissu urbain. La pertinence de l’association au Festival Country de Saint-Tite demeure mystérieuse, quoique la vidéo interactive PINGPONGCOUNTRY des artistes Remco Shuubiers et Bijan Dawallu, résultant de ce lien, fût dotée d’un humour absurde faisant oublier toute réserve.

Les choix des commissaires invités a joué un rôle important dans l’interprétation de la thématique. Ainsi, l’artiste Yann Breuleux a résolument orienté le volet Re[génération] vers l’émergence de nouvelles formes et de nouveaux usages de l’espace. L’intérêt pour la convergence de l’art et de l’architecture qui a mené Cécile Martin à la co-direction de Champ Libre s’est manifesté par un choix d’oeuvres exposées en marge du site principal, à la galerie Art-Mûr. Rassemblées sous le titre Horizons, les créations de César Saëz, Patrick Bérubé et Éric Raymond ont exploré diverses perceptions de l’espace et du paysage. Fabrice Montal, quant à lui, a fait appel à Nicolas Bolduc et au collectif PHYLM (Emmanuel Lefrant / Philippe Pasquier) afin d’évoquer, par le biais de la vidéo, le désert et la répétition. DUBERGER 7H30 PM et Survie ont ainsi mis en lumière la désolante uniformité que laisse derrière elle la répétition.

La programmation vidéo offrait des interprétations plus vastes encore du désert rassemblant de courtes oeuvres sous des thématiques diverses : Le sable au corps, Sous le soleil exactement, Non-lieux, Villes Hypnotiques, Jeux de vidéos, Arrêts sur mirages, Nomadisme, Un désert intérieur. À cette programmation variée s’est greffé le programme spécial Les déserts de Bill Viola, une programmation d’artistes canadiens invités par Lisa Steel et Kim Tomczak à soumettre des oeuvres correspondant à la thématique Deserted Streets at Midday, Unrest, Not Yet Visible et finalement deux projets rassemblant des oeuvres d’artistes argentins explorant les thématiques Horizonte et Desierto. Bien que l’attrait qu’exerce un artiste de l’envergure de Bill Viola soit indéniable, les programmations canadienne et argentine se défendaient bien, offrant aux spectateurs la chance de découvrir des artistes prometteurs dont les productions rivalisaient d’inventivité et de style.

D’ailleurs, les artistes originaires de 20 pays différents qui ont donc répondu à l’invitation de Champ Libre savaient qu’ils s’engageaient dans une aventure fort ambitieuse : « en confrontant le milieu des arts électroniques à un thème et un site donnés, [ils devaient] créer un cadre formel et restreint au sein duquel sont forcés la réflexion et le positionnement des artistes quant à la valeur de leur intervention dans le cadre d’un événement international, tant pour un public de spécialistes que de néophytes. » Certes, Champ libre a offert à ses invités un espace désormais habituel, il s’agit d’une vision bien de son époque puisqu’il est devenu courant que les friches urbaines de grandes capitales à travers le monde soient récupérées par les artistes à titre d’ateliers et de galeries temporaires. Encore faut-il se questionner sur la portée de l’événement : cette manifestation contribue-t-elle vraiment à démocratiser une forme d’art ? Suscite-t-elle des réflexions nouvelles sur la production artistique, chez les artistes, les spectateurs et les critiques ?

EN DÉVELOPPEMENT
En quoi consistent les arts technologiques ? À parcourir le site de la 6e édition du MIVAEM, un constat émerge : la diversité des oeuvres et des techniques peut difficilement conduire à un champ spécifique. Et voilà ouverte une piste de réflexion ; à cet égard, Champ Libre aurait au moins le mérite de contribuer à amorcer un mouvement à la fois créatif et critique en regard du foisonnement des productions artistiques qui se logent dans cet intrigant créneau technologique. En invitant aussi bien des artistes que des architectes et des académiciens de toutes nationalités à contribuer à l’élaboration du projet, le MIVAEM offre une diversité de points de vues propice au développement et à une plus grande compréhension des arts technologiques. Le volet des conférences et tables rondes, avec les interventions de Graciela Taquini, du collectif Luna nera, ainsi que de Barry Vacker et Yvonne Spielman, ont sans doute contribué à défricher un peu le terrain. Cet aspect de l’événement gagnerait à être approfondi lors des prochaines éditions avec davantage d’invités et le soutien de publications, sans pour autant sacrifier le mandat «démocratique» de Champ Libre, bien sûr.

L'ARTISTE PHOTOGRAPHE-VIDÉASTE ISABELLE HAYEUR
Le prix OFQJ-Champ Libre Le Fresnoy pour la meilleure oeuvre d'art électronique québécoise a été décerné à l'artiste Isabelle Hayeur pour son installation intitulée Issue. Le prix lui permettra de séjourner en résidence de recherche au studio de création numérique Le Fresnoy, l'un des plus importants d'Europe. Son oeuvre occupait le fond de l’immense salle des sédiments de l'incinérateur, qualifiée de « cathédrale industrielle » par l’artiste. Sur un vaste écran était projeté un paysage évoluant presque imperceptiblement au gré des mouvements des visiteurs, enregistrés par des détecteurs de mouvements disposés le long du corridor.

Le dispositif faisait un usage ingénieux de l’espace, donnant l’impression aux visiteurs que la sombre salle s’ouvrait sur une nouvelle perspective. La succession des images était présentée à un rythme très lent, quasi hypnotique, qui rappelait un mirage alors que défilaient dans la pénombre des paysages tour à tour verdoyants ou urbains. Des grappes de petits immeubles au loin se confondant avec de grandes étendues désertiques remplacées ensuite par une végétation rampante donnaient l’impression de surgir hors de l’écran pour envahir l’incinérateur. Ce cycle naturel aux reflets moirés laisse une impression durable des traces par le biais desquelles tout individu modifie son environnement, mais semait également un doute : jusqu’à quel point l’homme est-il maître de cette nature dont les changements graduels ne sont parfois perceptibles qu’avec le recul de l’histoire ?

Champ Libre contribuera certes à alimenter la réflexion nécessaire à une vue plus large du paysage urbain, davantage jungle que désert.

EXPOSITION
DÉSERT. 6E MANIFESTATION INTERNATIONALE VIDÉO ET ART ÉLECTRONIQUE
Champ libre
Sous la présidence d’honneur
de Pierre Bongiovanni www.champlibre.com/desert
Du 20 au 27 septembre 2004

N° 197, hiver 2004-2005

© 2005 Vie des Arts