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N° 197, hiver 2004-2005
[ ART ACTUALITÉ ]
LAUTRE COMME FINALITÉ
ENTRETIEN AVEC MICHEL GOULET
Jocelyne Connolly
LE MUSÉE DART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL
CONSACRE UNE EXPOSITION-BILAN DES OEUVRES DE MICHEL GOULET. À
CARACTÈRE RÉTROSPECTIF, ELLE MONTRE DES PRODUCTIONS
GRAPHIQUES ET SCULPTURALES ÉCHELONNÉES SUR PRÈS
DUNE TRENTAINE DANNÉES, PRÉCISÉMENT
DE 1976 À 2004. LA CONSERVATRICE JOSÉE BÉLISLE
ET MICHEL GOULET ONT CHOISI QUARANTE ET UNE OEUVRES TÉMOIGNANT
DE MOMENTS ESTHÉTIQUES SIGNIFICATIFS DE LARTISTE.
Les commentaires recueillis auprès de Michel Goulet éclairent
trois aspects de son travail : lexposition ; larchitecture,
liée à la notion de sculpture, voire dinstallation
; laltérité, liée à la double
notion de singularité et de collectivité. Lon
découvrira au fil de ses propos que Michel Goulet privilégie
lidée de lautre.
Jocelyne Connolly: Le titre de lexposition Part de
vie, part de jeu cherche à résumer une pensée
plastique. Il est intéressant de constater quen évoquant
le mot «vie », ce dernier se trouve aussitôt rattrapé
par le terme « jeu ». Pour le bénéfice
des lecteurs, pourriez-vous poursuivre, en quelques phrases, lexplication
de cet énoncé ?
Michel Goulet : Cette citation accompagne loeuvre
Brin de folie (1997) tirée de la collection du Musée
; elle permet dentrer dans mon travail. Jai choisi,
il y a trente ans (moment où ont été produites
les premières pièces de cette exposition), déviter
dêtre confiné à un seul profil plastique
; je me suis attaché, au contraire, à réaliser
des projets liés aux expériences de la vie. Je souhaitais,
évidemment, que ces expériences ne soient pas placées
dans lexposition comme des anecdotes, mais plutôt quelles
soient le sujet des oeuvres. Le titre énoncé, Part
de vie, part de jeu, coïncide avec la nature et lesprit
des oeuvres et non pas avec lexposition comme telle. Chacune
des pièces comprend une part de vie ; il ne sagit donc
pas seulement dun projet formaliste ou dun projet rigidement
géométrique, il sagit dune réalisation
marquée par des intentions et des moments de vie, à
partir du jeu, cest-à-dire de règles. Ces règles,
je les ai établies en référence à des
notions de sculptures du type objets dans lespace ou encore
dobjets installés dans lespace ; je les ai établies
aussi en référence à la notion dobjets
de la vie quotidienne non quils appartiennent nécessairement
à ma vie quotidienne en propre, mais à celle partagée
par la collectivité.
J. C. : Lexposition présente des oeuvres plastiques
sur papier, peu vues jusquà maintenant, des sculptures-installations
et des sculptures murales. Comment, Josée Bélisle
et vous, avez-vous décidé des choix des pièces
?
M. G. : La première règle que nous nous sommes
imposée, cest quil ny ait pas de répétition
dans lexposition. Donc pas de reprise continuelle dun
même motif. Lobjectif consistait en quelque sorte à
traverser une vie jalonnée dévénements.
Ainsi, chacun des éléments a été sélectionné
sur la base dun événement auquel il est lié.
Cest pourquoi, en présence dune sculpture, le
visiteur ne se trouve pas seulement devant un quelconque objet,
mais en présence dun objet très important au
sein dun cheminement où chacun de ces objets éclaire
lautre le long de la trame du temps. Il était opportun
dinsérer des dessins à lexposition ne
serait-ce que pour justifier lidée de bilan. Nous navons
sélectionné que très peu doeuvres graphiques
; celles qui ont été retenues présentent surtout
lintérêt de montrer comment jai abordé
lespace et mes sujets à mesure que ma carrière
évoluait. Lexposition souvre avec un objet bidimensionnel,
Brin de folie, une boîte de carton sous verre. Il sagit
dune oeuvre-signal qui permet de souligner que beaucoup des
règles daction que je me suis données, ont eu
pour fonctions de cerner, de compléter et de refermer les
choses. Ainsi lusage de la boîte, de murs, dobjets
ou de lieux fermés a été extrêmement
important.
J. C. : Le caractère géométrique de
votre travail se déploie en étroite relation avec
la notion darchitecture, de construction et de structure ;
il se manifeste par des métaphores de larchitecture
: pensons à la boîte Contour (1981), à la table
Autouratours (1983), à la structure de lit, Trophée
(1986) et à la chaise, Assemblée (1987). Dès
1983, avec Autour-atours, on remarque la présence déléments
et dornements architecturaux, tels que balustres, colonnettes,
modillons, sections de moulures et, avec Modèles (1985),
les bâtimentsmaisons. Même si vos travaux récents
témoignent moins de cette référence, pourriez-vous
commenter cet aspect de votre travail qui sest développé
surtout dans les années quatre-vingt et quatrevingt-dix ?
M. G. : La référence à la géométrie,
à tous les points de force de larchitecture et, dune
manière générale, à tout ce qui est
construit, relève de la culture. Il en va ainsi de la maison.
Tel est le cas aussi du meuble et de lobjet que lon
tient dans sa main. Ces éléments nont pas les
qualités de lorganique, mais celles du manufacturé
et de lindustrialisé ; ils sont donc près de
la géométrie. Or, si on regarde ce qui se passe lors
de mes débuts, il y a 30 ans, on constate les nombreuses
références à la maison et à son mobilier,
mais, plus on avance dans le temps, plus on retrouve lindividu
dans sa société et lindividu dans ce quil
a de particulier. Dans cette exposition, cest sans doute Assemblée
qui fait le plus référence à larchitecture.
Cette oeuvre décrit un lieu que je navais pas lintention
dévoquer. La disposition des chaises rappelle une salle
de cours ou une chapelle. Jai fait en sorte quil soit
le lieu réel de lémission didées,
de réflexion et de lattention que lon porte aux
choses en reprenant une carte du monde composée des pièces
de nombreux puzzles pour donner un aperçu des innombrables
étapes nécessaires pour constituer ce monde ; mais
le concept détourne lattention du visiteur de la géographie
au monde de la sculpture. Enfin,comme chacun des éléments-chaises
est différent, lespace se trouve morcelé ; nous
avons donc affaire à des lieux individuels strictement réservés
pour des individus. Paradoxalement, Assemblée est une oeuvre
de lindividualité et de laltérité.
Encore un point : dans cette exposition, le contexte muséal,
social et historique change les perspectives du travail ; je veux
dire que, compte tenu des guerres qui sévissent actuellement,
elle offre une connotation différente.
CHACUNE DES PIÈCES COMPREND UNE PART DE VIE;
IL NE SAGIT DONC PAS SEULEMENT DUN PROJET FORMALISTE
OU DUN PROJET RIGIDEMENT GÉOMÉTRIQUE, IL SAGIT
DUNE RÉALISATION MARQUÉE PAR DES INTENTIONS
ET DES MOMENTS DE VIE, À PARTIR DU JEU, CEST-À-DIRE
DE RÈGLES.
J. C. : La référence à lautre
se manifeste souvent par labsence de lautre, probablement
pour distribuer un rôle au visiteur dans votre mise en scène
sculpturale. Pourriez-vous détailler cette notion daltérité
? Avec États des directions (1990), par exemple ?
M. G. : En proposant un inventaire ou une énumération,
je propose une non-hiérarchie de lobjet par rapport
aux autres objets. Dans la sculpture traditionnelle, lobjet
ou la forme est imposé comme la chose dominante. Dans États
des directions (1990), lobjet prend forme parce quil
est adapté à sa propre boîte et à son
propre lieu. Le t-shirt, en tant quenveloppe du corps, est
une représentation des individus qui portent le poids dun
objet esthétique ou, dans le cas qui nous occupe, dune
métaphore de la sculpture. Mais, simultanément, on
y trouve un propos sur la sculpture et sur autrui.
Dans Mouvements et motions (1998), les figures de quatre vêtements
montrent que lon est fait de nos expériences et que
lon se vêt chacun selon ses choix. Donc la métaphore
de shabiller équivaut à être présent
au monde, elle constitue une apparence destinée à
lautre. Tout est dans la démonstration dune certaine
réalité dinteraction humaine.
Jardiniers et jardins du monde (2003), sous-entend que chacun est
un jardinier et fabrique son jardin, métaphore de la vie
et de la réalisation de soi. Jajoute que ma curiosité
concernant linformatique ma permis de répertorier
tous les prénoms en usage mondialement (sauf des prénoms
entièrement construits et atypiques) et de refaire chacun
des caractères de lalphabet. Ainsi, par la réécriture
des prénoms, le nouveau dispositif devenait aussi singulier
que le prénom lui-même. Cinquante mille personnes,
cest un grand village, mais cest également une
immense communauté, car elle englobe la totalité du
monde. Les prénoms sont réécrits avec un alphabet
que jai construit. Jai aussi remplacé chacune
des lettres par un pictogramme qui me permet de créer, à
proximité de chaque prénom, une petite forme abstraite
ou un petit jardin qui appartient à chacun des prénoms
écrits. Chacun peut alors retrouver sa position dans le monde,
chacun cherche sil a une place dans le monde, se demande sil
existe. Il en a la confirmation lorsquil la décèle
dans loeuvre.
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EN PLUS DE REPRODUIRE LES OEUVRES EXPOSÉES
ET DE FOURNIR DES INFORMATIONS FACTUELLES UTILES, LE CATALOGUE
PRÉSENTE UNE ANALYSE CRITIQUE DE JOSÉE BÉLISLE
; TEXTE AUQUEL DES COMMENTAIRES ET DES PRÉCISIONS DE
MICHEL GOULET ONT ÉTÉ JUDICIEUSEMENT ACCOLÉS,
SOUS LA FORME DANNOTATIONS. À CE COMPLÉMENT
DANALYSE ORIGINAL, SAJOUTENT DES PHOTOGRAPHIES
DES OEUVRES PUBLIQUES MAJEURES DE LARTISTE, AINSI QUUNE
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE.
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NOTES BIOGRAPHIQUES
NÉ À ASBESTOS EN 1944, MICHEL GOULET A FAIT SES
ÉTUDES À LÉCOLE DES BEAUX-ARTS DE
MONTRÉAL ET À LUNIVERSITÉ DU QUÉBEC
À MONTRÉAL. IL A ÉTÉ PROFESSEUR
À LUNIVERSITÉ DOTTAWA DE 1976 À
1986, PUIS À LUQAM DE 1987 À 2003. EN 1988,
IL EST SÉLECTIONNÉ À LA 43e BIENNALE DE
VENISE ET, EN 1990, DEVIENT LE LAURÉAT LE PLUS JEUNE
DU PRIX PAUL-ÉMILE BORDUAS. LE MUSÉE DART
CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL A RECONNU TRÈS TÔT
LORIGINALITÉ ET LA PERTINENCE DE SA DÉMARCHE.
EN 1979, LINSTITUTION LINVITAIT À PARTICIPER
À LA MANIFESTATION TENDANCES ACTUELLES AU QUÉBEC
ET, EN 1980, À LEXPOSITION SCULPTURE AU QUÉBEC,
1970-1980, DE MÊME QUÀ LEXPOSITION
DUO MICHEL GOULET / LOUISE ROBERT. RECONNU POUR SES SCULPTURES
PUBLIQUES, NOTAMMENT POUR SES LEÇONS SINGULIÈRES,
INSTALLÉES DANS LA CONTROVERSE SUR LA PLACE
ROY À MONTRÉAL EN 1990, ET POUR LES LIEUX COMMUNS
EXPOSÉS LA MÊME ANNÉE À LENTRÉE
DE CENTRAL PARK À NEW YORK, À LINVITATION
DU PUBLIC ART FUND, LOEUVRE DE MICHEL GOULET COMPORTE
DES RAMIFICATIONS QUI SÉTENDENT AU DESSIN ET AU
GRAPHISME, AINSI QUÀ LA SCÉNOGRAPHIE. |
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EXPOSITIONS
PART DE VIE, PART DE JEU,
UNE INCURSION CRITIQUE DANS LOEUVRE GRAPHIQUE ET SCULPTURALE
DE MICHEL GOULET
Commissaire: Josée Bélisle
Musée dart contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal
Tél. : (514) 847-6226
www.macm.org
Du 11 novembre 2004 au 3 avril 2005
MICHEL GOULET
est représenté par la Galerie Christopher Cutts
21 Morrow Avenue
Toronto
Tél. : (416) 532-5566
www.cuttsgallery.com
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N° 197, hiver 2004-2005
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