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N° 198, printemps 2005
[ DOSSIER ]
LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE DU QUÉBEC
Bernard Lévy
LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE DU QUÉBEC DÉGAGE
UNE IMPRESSION DE LÉGÈRETÉ ; IL Y A DE LA GRÂCE
DANS CET ÉDIFICE QUI SEST LITTÉRALEMENT INSÉRÉ
DANS LE QUARTIER QUI MARQUE LE PASSAGE ENTRE LE VIEUX-MONTRÉAL
ET LE PLATEAU MONT-ROYAL VIA LA RUE BERRI.
Oui, légèreté à côté des
pavillons empesés de lUniversité du Québec
et de lalignement de briques jaunâtres du bunker que
constitue la gare dautobus qui ne masque pas les hôtels
et les maisons parfois mal famés et kitsch de la rue Saint-Hubert.
Pour Lise Bissonnette, présidente-directrice générale
de la Grande Bibliothèque, voici donc léquipement
de démocratisation au confluent de léducation
et de la culture, le premier de cette ampleur depuis un quart de
siècle au Québec, qui branche les Québécois
sur le savoir et la culture à léchelle nationale,
internationale et universelle.
Loeil critique de Giovanni de Paoli, architecte, qui signe
larticle Un espace ouvert vers de nouveaux espaces virtuels,
sest laissé séduire par lenveloppe de
la GBQ : «Une peau transparente et translucide, qui demande
à être traversée comme lon traverse les
rues qui sy croisent et qui lentourent.»
Michel Dallaire, concepteur du mobilier de la GBQ, explique à
Marie-Claude Mirandette dans larticle Le plan incliné
et ses déclinaisons, quil sest inspiré
de la table-lutrin du tableau Saint-Jérôme à
létude dAntonello da Massina (1475) pour dessiner
la table de lecture, pièce clé du mobilier de la GBQ
qui constitue «un rappel du passé, mais dans des formes
et des matériaux nouveaux ».
Voilà. Tout est en place pour partager lune des aventures
artistiques, scientifiques et intellectuelles les plus exaltantes
à lorée du XXIe siècle. B.L.
AU SERVICE
DE LA DÉMOCRATISATION
DE LA CULTURE ET DU SAVOIR
Entretien avec Lise Bissonnette, présidente-directrice
générale
de la Grande Bibliothèque du Québec
Propos recueillis par Bernard Lévy
CÉTAIT UN RÊVE. CEST DEVENU
UN PROJET. CEST UNE RÉALITÉ. LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE
DU QUÉBEC SE DRESSE AU COEUR DE MONTRÉAL. LA CONSTRUCTION
ABRITE CERTES DES MILLIONS DE DOCUMENTS. CEST BEAUCOUP. MAIS
ELLE DONNE ACCÈS À TOUTE LA CONNAISSANCE DU MONDE.
CEST INCOMMENSURABLE. EN CELA, LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE
ÉPOUSE DE MULTIPLES IDENTITÉS ET ÉCHAPPE À
UNE DÉFINITION STRICTE ET LIMITATIVE. ELLE EST DONC À
LA FOIS UN NOEUD AU SEIN DUN FANTASTIQUE RÉSEAU NUMÉRIQUE
PLANÉTAIRE, UN CENTRE PATRIMONIAL NATIONAL, UN ESPACE CULTUREL
ET ARTISTIQUE UNIVERSEL, UN LIEU DE RECUEILLEMENT ET DÉTUDE,
UN CARREFOUR DE CRÉATIVITÉ. UNE ADRESSE DANS TOUS
LES SENS DE CE TERME AUJOURDHUI, UNE ADRESSE IMPORTANTE.
VDA : La Grande Bibliothèque du Québec (GBQ)
se dresse au coeur de Montréal. Édifice urbain bien
physique (réel), il abrite des livres, mais cest aussi
un espace virtuel qui répond à limage dun
centre vers lequel convergent sans cesse de gigantesques flux dinformations
et doù émanent en permanence des masses incommensurables
de renseignements. Est-ce bien cette double « personnalité»
réelle et virtuelle qui définirait demblée
la Grande Bibliothèque du Québec ?
Lise Bissonnette : Je crois que beaucoup de gens ont encore
à lesprit limage dune bibliothèque
qui se limite à un lieu où il y a des livres sagement
rangés dans des rayons, livres que lon vient choisir
et que lon emporte chez soi. Il sagit certes dune
perception très romantique et très belle. Elle a prévalu
aux XIXe et XXe siècles au moment où des bibliothèques
ont été accessibles au grand public. Ce modèle
avait, au préalable, été celui des bibliothèques
de recherche. Dailleurs, en les ouvrant au grand public, elles
ont gardé un peu du climat qui en faisait des endroits où
létude est primordiale. Naturellement, cet aspect les
caractérise toujours aujourdhui.
Cependant, les bibliothèques se sont transformées
de façon extraordinaire. Ainsi, le voyage entre le réel
et le virtuel, elles ont été parmi les toutes premières
institutions à lentreprendre. Elles lont entrepris
au moment où les universitaires découvraient Internet
(ce sont, je le rappelle, des communications entre chercheurs qui
ont donné naissance à Internet, réseau qui
par la suite sest répandu). Les bibliothécaires
ont tout de suite compris ce quétait cet outil et ce
que représentaient les technologies de linformation
quils ont très rapidement commencé à
utiliser de façon maximale. Aujourdhui, les bibliothécaires
contribuent encore à lavancement des technologies de
linformation et donc au développement de lunivers
virtuel.
«JE CROIS QUE LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE
DU QUÉBEC CONSTITUE LA RÉALISATION LA PLUS IMPORTANTE
DANS LE SECTEUR CULTUREL AU QUÉBEC DEPUIS UN QUART DE SIÈCLE.»
Quant au fond, cest-à-dire la raison dêtre
des bibliothèques, depuis que les princes ont créé
les premières bibliothèques (jévoque
ici lépoque de Ninive et celle dAlexandrie),
le vieux rêve était de rassembler tous les savoirs
du monde et de les installer au même endroit quitte à
piller ses voisins sil le fallait pour obtenir tablettes et
manuscrits. Cétait non seulement tous les savoirs du
monde, mais tous les savants du monde quils voulaient réunir.
Ce vieux rêve, cest évidemment aussi celui du
bibliothécaire : des tout premiers conservateurs à
ceux en fonction de nos jours. Au cours du XXe siècle, ce
rêve à commencé à seffriter, à
devenir impossible à réaliser : les très grandes
bibliothèques, comme la British Library, la Bibliothèque
de France, la Bibliothèque du Congrès à Washington,
qui maintenaient cette idée de rassembler dans leurs murs
le savoir universel soit non seulement les collections de leur propre
pays, mais encore tout ce qui se publiait dans le monde (ou presque)
ont dû y renoncer. Or, avec lentrée en jeu de
lordinateur et lavènement des technologies de
linformation, leurs dirigeants ont très vite reconnu
la possibilité de revenir à ce vieux rêve. Et
mieux encore. Si désormais la bibliothèque ne rassemble
plus sous un même toit tous les savoirs du monde, elle rassemble,
en revanche, sous une même architecture (électronique
cette fois) les moyens de donner accès à tous les
savoirs du monde. Pour parvenir à ce résultat, il
était absolument nécessaire dêtre au coeur
de la révolution informatique. Que les bibliothécaires
aient pris une part active à la révolution informatique
tient à une raison bien simple : cest que, depuis lépoque
de la bibliothèque dAlexandrie jusquà
aujourdhui, la bibliothèque est non seulement lendroit
où lon rassemble manuscrits et livres, mais aussi lendroit
où on les interprète. Le bibliothécaire, cest
la personne qui dit : «Voici ce quil y a dans ce document.»
Il consigne quelque part dans un catalogue quelque chose que lon
appelle la fiche bibliographique qui véhicule donc un travail
dinterprétation du document (manuscrit, livre
),
du plus modeste au plus complexe, du plus général
au plus spécialisé. Il sagit dun travail
intellectuel majeur : la mise en ordre du chaos. Or quy a-t-il
de plus chaotique que lunivers virtuel aujourdhui ?
Il sagit de se frayer un chemin dans une formidable jungle.
RIEN NE LUI EST ÉTRANGER
VDA : La Grande Bibliothèque pourrait nêtre
au sein de ces entrelacs extraordinairement complexes quune
gare parmi des millions dautres gares. En quoi se distingue-t-elle
des millions de points dancrage des réseaux de communication
?
Lise Bissonnette : Elle se distingue en ceci quelle
se trouve au coeur de la culture et du savoir. Ce nest donc
pas une gare, pour reprendre votre image, où lon propose
nimporte quoi. Plus précisément, la Grande Bibliothèque
donne accès à la culture et au savoir.
VDA : Quelles sont les modalités de cet accès
?
Lise Bissonnette : La Grande Bibliothèque a été
conçue pour les personnes prises en tant quindividus.
Elle se distingue en cela des bibliothèques implantées
dans les écoles, les collèges ou les universités
qui se définissent en fonction de groupes voire des cohortes
quelles desservent. La Grande Bibliothèque sadresse
aux individus tels quils sont dans le monde daujourdhui.
Dans un monde où les disciplines spécialisées
imposent leurs normes de cloisonnement, la Grande Bibliothèque
est à ma connaissance la seule institution qui offre dune
manière aussi délibérée de passer dun
domaine à lautre. Où donc lindividu pourrait-il
trouver un lieu qui propose autant de passerelles entre les champs
de connaissance que la bibliothèque ? Quelle autre instance
pourrait laccompagner à son rythme dans lunivers
de la culture et du savoir sinon une Grande Bibliothèque,
lieu où rien ne lui est étranger ? Lusager peut
sy promener à sa guise et tout découvrir par
lui-même ou bien obtenir les conseils des membres du personnel.
Ces prérogatives sappliquent aussi bien aux personnes
de niveau universitaire quà celles qui nont quune
formation primaire. La bibliothèque est donc le seul endroit
daccès libre au savoir et à la culture.
Pour ce qui est de la GBQ, lusager naura à sencombrer
daucune formalité. Le mot liberté prend ici
tout son sens. Certes, nous vivons dans un pays libre ; néanmoins,
les individus subissent un certain nombre de contraintes, en particulier
celles du marché qui les conduisent à emprunter des
sentiers de consommations culturelles préétablies.
À cet égard, je puis dire que la Grande Bibliothèque
sérige comme un lieu de résistance. Naturellement,
les équipes et les équipements concourent à
sinscrire dans la modernité, mais en même temps,
puisque nous sommes à la fine pointe des technologies de
la virtualité, nous maintenons fermement que le marché
de lindustrie culturelle ne va pas gouverner nos vies aussi
facilement quailleurs. Évidemment, lusager trouvera
les dernières parutions, mais ce nest pas là
lessentiel : la fonction de la bibliothèque consiste
à matérialiser la mémoire. Si elle pouvait
parler, elle dirait : « Ici, il est possible de lire un ouvrage
paru il y a dix, quinze, trente, cent, trois cents ans. »
Cest aussi un lieu de débats, déchanges,
de découvertes des autres disciplines culturelles pour lesquelles
il constitue un portail. Naturellement, la GBQ aura sa propre programmation
dactivités culturelles. Lieu gratuit de service public
dans la culture, cest assez fabuleux comme mission.
BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE NATIONALE ET INTERNATIONALE
VDA : Justement, cette mission ne consiste-t-elle pas à
assurer lacquisition et la conservation du patrimoine documentaire
québécois ?
Lise Bissonnette : Il sagit du mandat de la Bibliothèque
nationale. Certes, elle est désormais intégrée
à la Grande bibliothèque qui est donc désormais
aussi Bibliothèque nationale. Je crois quil convient
ici de faire la distinction entre la bibliothèque patrimoniale
et la bibliothèque publique. La bibliothèque nationale,
cest la bibliothèque du chercheur, celle qui rassemble
le patrimoine publié et qui le met à la disposition
des chercheurs. Quand on y regarde de plus près, on se rend
compte que cette distinction est bien factice. Par exemple, la New
York Public Library est une des plus grandes bibliothèques
patrimoniales du monde, mais cest aussi une des plus grandes
bibliothèques publiques du monde. Quand le gouvernement du
Québec a voulu fusionner la Bibliothèque nationale
et la Grande Bibliothèque qui étaient deux institutions
différentes, il sest fait dire : « Cela ne se
fait pas ». Il la fait quand même. Et puis lon
sest aperçu que dans la plupart des pays qui se sont
dotés de bibliothèques centrales importantes, cette
distinction a tendance à sestomper. Tel est le cas,
par exemple, de la Grande Bibliothèque de France encore que
laccès y soit payant. Dans le cas du Québec,
nous avons donc une bibliothèque qui est à la fois
patrimoniale et publique, cest dailleurs pourquoi nous
lappelons, entre nous, nouvelle bibliothèque nationale,
mais le nom de lédifice cest Grande Bibliothèque.
VDA : Quelle est la position relative de la Grande Bibliothèque
par rapport aux autres bibliothèques du Québec ?
Lise Bissonnette : La loi de la Grande Bibliothèque
adoptée en 1998 voit apparaître de nouvelles notions
(bibliothèque virtuelle, services à distance
)
; elle énonce quelle est le centre nerveux qui va abriter
la bibliothèque virtuelle destinée à amener
les Québécois dans lunivers de la bibliothèque
virtuelle nationale et internationale. La Grande Bibliothèque
doit apporter son soutien au milieu documentaire. Textuellement,
« la GBQ a pour mission de rassembler de manière permanente
et de diffuser le patrimoine documentaire québécois
publié (de 1764 à nos jours) et tout document qui
sy rattache et qui présente un intérêt
culturel particulier ; elle a également pour mission doffrir
un accès démocratique au patrimoine documentaire national
à la culture et au savoir et dagir à cet égard
comme catalyseur auprès des institutions documentaires québécoises,
contribuant ainsi à lépanouissement des citoyens.
»
La Grande Bibliothèque est la résultante dune
série de fusions et, tout récemment, avec les Archives
nationales qui comprend neuf centres darchives répartis
au Québec. Cependant, léquipe de la GBQ na
aucune autorité sur les réseaux des bibliothèques
du Québec quels quils soient, mais elle a la mission
damener les institutions documentaires du Québec à
travailler ensemble à créer un véritable réseau.
Cest pourquoi, à titre de présidente-directrice
générale de la GBQ, je préside une table de
concertation de lensemble des bibliothèques du Québec
dont la principale mission est de travailler sur les éléments
de mise en réseau. Notre priorité concerne les bibliothèques
publiques, les bibliothèques de collection et les bibliothèques
universitaires. Dailleurs, la GBQ est investie dune
mission scientifique dévolue à la Direction de la
recherche et de lédition (il sagit dun
nouveau service) qui a vocation de travailler en coopération
avec les universités. La mise en réseau pour lensemble
de citoyens passe par le réseau des bibliothèques
publiques. Il y en a 150 dans les villes importantes du Québec
et environ 800 si lon considère les localités
de moins de 5000 habitants.
GRÂCE, CHARME, ÉLÉGANCE
VDA : Jusquà quel point la GBQ serat-elle placée
sous légide de la convivialité ?
Lise Bissonnette : La convivialité représente
une notion clé de la GBQ. Mais attention ! Ce nest
pas la convivialité dun centre commercial. La GBQ a
été conçue pour être accessible de plain-pied.
La structure de bois vous dit : «Vous êtes ici chez
vous.» Cest lumineux. La convivialité, il faut
quelle sexerce dans lélégance et
dans la grâce. La GBQ vous adresse une invitation au voyage
culturel dans la connaissance. Laccueil, les divers services
daide : tout concourt à mettre à laise
le visiteur.
VDA : La GBQ: centre danimation ?
Lise Bissonnette : Ce sera un endroit fortement animé.
Par exemple, Lespace Jeune occupe un étage: il a son
propre théâtre, ses propres espaces dexposition,
ses ateliers, son heure du conte
Mais je rappelle que la GBQ
est une institution culturelle et que lanimation est considérée
comme un moyen de connaissance, un moyen de soutien à la
découverte. Je souligne ici le rôle de lanimation
en matière de culture scientifique. Le défi que pose
lanimation est considérable si lon songe que
la GBQ accueillera quelque 5000 personnes par jour au minimum. Soit
plus dun million et demi de personnes par année. En
revanche, les sujets ne manquent pas: la salle dexposition
est déjà occupée jusquen 2007. Et les
propositions affluent.
VDA : Un mot de la place de la lecture ?
Lise Bissonnette: Cest le sens même de la bibliothèque.
Elle comprend 2500 places. Elles ne sont pas toutes destinées
à la lecture de livres ou de documents sur papier puisquil
y a des postes informatiques. Quant au nombre de documents, je crains
déjà de manquer despace en particulier pour
les collections.
VDA : Comment résumeriez-vous votre propre rôle
dans cette aventure ?
Lise Bissonnette : Je dirais que je me sens la personne
la plus privilégiée au Québec. Jai conscience
davoir eu la chance davoir contribué à
ériger, je crois, linstitution la plus importante dans
le secteur culturel depuis un quart de siècle, depuis linauguration
du Musée dart contemporain de Montréal ou la
construction du Musée de la civilisation à Québec.
Je me situe au carrefour de la culture et de léducation.
Jai fait des études en sciences de léducation.
À divers titres, mais particulièrement en tant que
journaliste et écrivain, je me suis résolument engagée
dans la défense et lexpression des arts et de la culture.
Éducation et culture ont servi dassises dans ma vie
à mes plus grandes convictions personnelles en vue de promouvoir
la démocratisation de la société. Au fil des
années, jai exprimé ces convictions dans de
nombreux articles. Jai donc perçu le poste de P.D.G.
de la GBQ comme une invitation à traduire en actes mes écrits.
En ce sens, je définis essentiellement la Grande Bibliothèque
comme un outil de démocratisation de la culture et du savoir.
N° 198, printemps 2005
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