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Vision nocturne
Impression sur papier
Édition de 25
30 x 45 cm
Photo : Guy L’Heureux

 
 
   
 

Le chant des sirènes, 2001
Impression numérique
Édition de 7
Photo : Guy L’Heureux

 

N° 199, été 2005

[ ACTUALITÉ ]

ARIANE THÉZÉ
DU VISUEL À L’IN-VISUEL

Hedwidge Asselin

LARIANE THÉZÉ GRAVE, PEINT, SCULPTE, DESSINE, FILME, PHOTOGRAPHIE LE CORPS. SON CORPS. MAIS, ELLE LE FRAGMENTE, LE PIXELLISE, L’EMBRUME, LE CACHE PRESQUE, LE MASQUE… ŒUVRES DE SURFACE, SES PRODUCTIONS ONT POUR SUPPORTS DES ÉCRANS À LA FOIS PEAUX RÉVÉLATRICES QUI CAPTENT ET RENVOIENT LA LUMIÈRE ET CORPS OPAQUES QUI EMPÊCHENT DE VOIR. DE VOIR ? QUOI ? QUI ?

Paradoxalement, il n’aura peut-être jamais été aussi difficile d’être artiste aujourd’hui, à l’heure d’Internet, de MTV et du tout-publicitaire, dans une société où les images déferlent sur tant d’écrans et dans tant de magazines. Que font nos artistes dans une telle jungle d’images murales et d’emballages esthétiques ? Comment répondent-ils à la plasticité apparente du monde véhiculée par les médias ? Les artistes d’aujourd’hui sont souvent pluridisciplinaires, pratiquent tous les supports. Plutôt que de refuser ces formes qui paraissent souvent incongrues, parfois même inconciliables avec l’idée que nous pouvons nous faire, les uns les autres, d’une œuvre d’art, il nous faut donc peut-être les laisser évoluer, se laisser adopter par leur étrangeté même. Si l’art exige de nous quelque chose, c’est bien cela : une franche liberté d’esprit, le décloisonnement momentané de nos catégories mentales. Et c’est ce que l’examen des estampes d’Ariane Thézé, un de ses modes d’expression parmi d’autres, permet justement de faire.

Dès la fin de ses études d’art à l’École supérieure des beaux-arts d’Angers (France), ce n’est pas tant une autobiographie que fabrique Ariane Thézé que l’histoire d’un personnage intermédiaire entre elle et le spectateur, où se télescopent les conventions de l’activité artistique. Déjà, l’artiste montre un goût pour les expérimentations techniques, particulièrement la photographie, l’installation vidéo, la sculpture, le dessin, l’image numérique et la gravure. En outre, une production d’estampes accompagne ces différentes phases de l’œuvre de Thézé qui ont pour départ soit la photo, soit la vidéo. 

LE NON-DIT DU LANGAGE
On décèle dans le traitement de la figure un caractère d’intimité, une évocation du mystère de la création. Dans cet effacement / surgissement de formes récurrentes réside une atmosphère profondément mélancolique, au sens où Barthes l’entendait à propos de la photographie : « Dans la photographie, la présence de la chose (à un certain moment passé) n’est jamais métaphorique ; [...]l’immobilité de la photo est comme le résultat d’une confusion perverse entre deux concepts : le Réel et le Vivant : en attestant que l’objet a été réel, elle induit subrepticement à croire qu’il est vivant, à cause de ce leurre qui nous fait attribuer au Réel une valeur absolument supérieure, comme éternelle ; mais en déportant ce réel vers le passé (ça a été), elle suggère qu’il est déjà mort1. »

La série de photogravures La habitacion numero veinticuatro, pour laquelle Ariane Thézé a reçu le prix d’estampe à la Biennale de dessin et d’estampe d’Alma, a été conçue en 1993 lors d’un séjour en résidence au Museo Internacional de Electrografia de Cuenca, en Espagne. L’artiste a « réalisé une série de photos avec un appareil miniature qui ne donne pas de négatif mais des images thermiques positives. Elles ont ensuite été photographiées à nouveau et agrandies. Cette série de photographies représente invariablement une femme prise à son insu dans un espace clos, une chambre d’hôtel ». Puis Thézé produit « un film photographique en partant de la même idée et qui fut un peu le fruit de cette recherche. L’espace n’est pas une chambre, mais une pièce vide et la femme est traquée de dos. La caméra vidéo la filme constamment à son insu ». Des images du film arrêtées dans leur mouvement sont exploitées en photolithographie et en photogravure.

LE NON-VU DE L’IMAGE
Semblable au non-dit du langage, l’art d’Ariane Thézé s’intéresse au non-vu de l’image vidéo, trop rapide pour que l’œil humain en capte toutes les subtilités, tandis que l’arrêt sur image le permet. Comme l’artiste l’explique dans un entretien avec le critique Michaël Lachance, elle filme au ralenti, elle fixe l’image en photographiant l’écran du moniteur, ou avec des moyens plus avancés, elle extrait les images vidéographiques directement par ordinateur selon la trame qu’elle veut obtenir, celle de l’écran cathodique ou la définition numérique. Elle redouble l’arrêt en photographiant ces images et en fixant définitivement pour le spectateur celles qui ont échappé à son regard. La caméra est témoin d’un instant qui a existé, mais s’est perdu avant d’avoir été perdu2.

Peut-on dire de l’artiste qu’elle manifeste l’in-visuel ? Qu’elle nous invite à deviner le corps et l’espace ? D’ailleurs, ce monde quasi spectral prend au cours des années un caractère plus désincarné à travers une gestualité emportée. Le thème de la chevelure qui apparaît dans la série Le chant des sirènes est déformé en algue marine, noire ou colorée. La chevelure dénouée est associée à la sirène, ce personnage mi-femme, mi-poisson, qui entraîne au fond des mers les marins qu’elle séduit par sa beauté et par son chant. Dépouillée de toute anecdote, la chevelure fluide, tout en mouvement, se détache sur fond de couleur, celle-ci étant associée à la musique. C’est ainsi que l’absence, la disparition, et surtout la mort sont énoncées.

Vision nocturne reprend un thème déjà développé dans une série de monotypes de 1984. L’on y voit une tête, bouche ouverte comme pour crier ou pour reprendre souffle. Ce thème, récurrent dans le travail de Thézé, loin d’être une redondance, permet différentes représentations qui créent des œuvres nouvelles toujours plus riches de sens. La silhouette de l’artiste, renversée vers l’arrière, se détache en vert sur fond noir. Le corps de l’artiste qui est son principal instrument par lequel elle prend la mesure de son moi, se fait plus apparent et rejoint la série Espace sous surveillance où elle reprend le thème de La habitacion veinticuatro.

LE REGARD ABANDONNÉ
Revenons au personnage intermédiaire entre elle et le spectateur. Quiconque regarde les œuvres comprend qu’il s’agit de l’artiste dans le rôle du modèle. Mais à l’inverse de l’autoportrait, elle abandonne son regard au spectateur. Le regard de celui-ci se substitue au miroir. Il est l’acte de direction de la vision vers une scène ou une personne. Le regard est hypothèse et décision ; il est exploration ; il est la locomotion immobile ; il est le guide de la vision. Et ce regard qui est au-dehors établit une relation intense entre le regardeur et l’image. Il invite celui-ci à devenir acteur dans les mises en scène d’Ariane Thézé. L’intimité de l’estampe ne fait qu’accentuer cette impression.

Vie des Arts a consacré quelques articles à Ariane Thézé, parmi ceux-ci : Jocelyne Connolly, Ariane Thézé : triade, écran-objet et corps parlant, no 164, automne 1996, p. 18 - 20, Jocelyne Lupien, La biennale du dessin, de l’estampe et du papier, no 160, automne 1995, p. 62 - 63, Françoise Lucbert, Incorporation ou l’art des vastes thèmes, no 139, été 1990, p. 64.

LIVRE

ARIANE THÉZÉ,
LE CORPS À L’ÉCRAN ,
Montréal, éditions de la Pleine Lune, 2005, 280 p.

Dans l’essai, Le corps à l’écran qu’elle vient de publier, Ariane Thézé, en introduction, éclaire brièvement sa démarche ; et, dans sa préface, Michaël La Chance, critique d’art, analyse les jeux et les enjeux des images que construit et déconstruit Ariane Thézé.

« Mon travail artistique est essentiellement axé sur la mise en image du corps et particulièrement de mon corps, mais nous n’avons pas affaire pour autant à de réels autoportraits. La ressemblance est frappée d’impossibilité. À la place, on rencontre une trame serrée d’échos, de renvois, une subtile myriade d’événements intérieurs. Pourtant décrit et présenté, le corps est souvent simultanément éludé dans mon travail. Pas vraiment absent, mais les positions, les gestes sont observés avec acuité et de la manière la plus sobre. On cherche à saisir dans ce corps, ses pensées, ses rythmes, et la plupart d’entre eux échappent à notre perception. Ce que l’œuvre saisit, ce sont les instants de passage, d’affleurement, de disparition et les échos, les rappels qui se tissent entre eux. C’est une trame, j’emploie souvent le terme, la trame des traces que laissent les pensées sur les choses. Aucune pensée, si fugitive, si inavouée soit-elle, ne passe dans le monde sans laisser de trace. Mon travail est une présence-absence du corps au milieu d’une profusion de perceptions et de sensations. »
Ariane Thézé

« Ariane Thézé entreprend de déconstruire la circularité du je me vois, sur laquelle repose si lourdement notre expérience de la subjectivité. Par sa pratique vidéographique, elle dénonce le caractère auto-implicant de cet énoncé en le rejouant – et en le déjouant dans une déprise sans cesse à recommencer : je ne me vois pas parce que je me vois. »

« Le corps à l’écran est un livre qui repose sur une œuvre, où l’auteur fait mine de se laisser prendre au jeu spéculaire, pour que l’artiste puisse mieux prendre le spectateur dans sa boucle. Dans ses œuvres comme dans son propos, Thézé stipule que, pour mieux se ressembler, il faut se déprendre de soi, mais dans une déprise qui aura su piéger le spectateur et faire de celui-ci un miroir dans lequel finalement se dissembler. »
Michaël La Chance


NOTES BIOGRAPHIES

Née à Angers (France), Ariane Thézé vit et travaille à Montréal. Elle compte vingt ans de carrière et de recherches ininterrompues dans le domaine des arts visuels axées sur le thème de la représentation du corps et explorées avec différents médiums : photographies, installations vidéo, sculptures, dessins, images numériques et gravures. Ces recherches culminent avec l’obtention, mention excellence, d’un doctorat de l’Université du Québec à Montréal et la parution d’un livre en mars 2005 aux Éditions de La Pleine Lune avec une préface de Michaël La Chance, professeur en histoire et théorie de l’art à l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle expose régulièrement au Québec, et à l’étranger.

EXPOSITION
ARIANE THÉZÉ, 20 ANS DE CARRIÈRE ARTISTIQUE 1984-2004

Galerie Suzanne Baron-Lafrenière
3854, av. Northcliffe, suite 10
Montréal
Tél. : (514) 486-6634

Du 26 avril au 14 juillet 2005

N° 199, été 2005

© 2005 Vie des Arts