 |
N° 200, automne 2005
[ DOSSIER ]
VIE DES ARTS
UN DEMI-SIÈCLE DEFFERVESCENCE
COUP DOEIL RÉTROSPECTIF 1
René VIAU
Ce texte constitue le premier volet
dune série qui en comprend deux.
VIE DES ARTS: LA REVUE ÉTAIT À PEINE
CRÉÉE QUE DÉJÀ LE NOM CHOISI SE FAISAIT
LE MANIFESTE DE SES AMBITIONS. IL RÉPONDAIT AU SENTIMENT
DUNE URGENCE : SOUVRIR À TOUTES LES FORMES DEXPRESSION
ARTISTIQUES ET, À CETTE FIN, RENDRE COMPTE SANS CLOISONNEMENT
DES ACTIVITÉS DU MONDE DES ARTS.
Une revue de facture bien modeste (elle ressemblait à un
cahier) a précédé Vie des Arts ; elle sappelait
Art et Pensée. Elle parut à Québec de janvier
1951 à janvier 1955. Prévoyant larrêt
de la publication (faute dargent), ses responsables ont imaginé,
afin dassurer leur propre succession, un nouvel et indispensable
outil dinformation.
Résumant la nouvelle orientation, le nom Vie des Arts est
enregistré juridiquement en juin 1955. Un groupe de Montréalais
actifs dans le domaine des arts où lon compte Jules
Bazin, Claude Beaulieu, Noël Bureau et Jacques Simard, sallie
à certains membres de léquipe dArt et
Pensée notamment Claude Picher et Gérard Morisset.
Cet effectif constituera la jeune rédaction de Vie des Arts.
En novembre 1955, un comité provisoire établit une
structure administrative. Dès le premier numéro, publié
en janvier 1956, lorientation est tracée. Gérard
Morisset, rédacteur en chef, décrit le programme que
Vie des Arts, « organe dinformation aussi large et complet
que possible », entend suivre. « Toutes les disciplines
artistiques y auront leur part, écrit-il. Celles du passé
comme celles daujourdhui. Les tendances actuelles y
seront lobjet dun examen soigneux et impartial car Vie
des Arts n'est point dirigée contre tel ou tel groupement
dartistes mais plutôt vers une plus grande compréhension
de lart.» Tout est dit dans cette présentation.
Le projet est pensé, conçu pour durer.
LES DÉBUTS
Sous linfluence de Gérard Morisset, le premier sommaire
accorde une large place à larchitecture, mais aussi
à la peinture traditionnelle du «Canada français».
Le rédacteur en chef intitule un de ses textes, portant sur
la peinture québécoise ancienne Portraits de cadavres.
«Nous étions morts de trac, me racontera, en 1981,
Andrée Paradis se souvenant des toutes premières réunions
dont certaines eurent lieu au restaurant Chez Pierre, rue Labelle1.
Pour un premier numéro, le titre de cet article était
téméraire. Nous nous sommes dit que c'était
fini. Nous redoutions dêtre la risée de tous.
Larticle était pourtant très vivant!»
Diffusée à mille exemplaires à partir de janvier
1956, Vie des Arts paraît tous les deux mois avant de devenir
trimestrielle en 1957. Très «baby boomer», le
numéro de Noël 1956 fait place à des reproductions
de dessins denfants en noir et blanc tandis que la couleur
fait une timide apparition. Les bureaux alors sont rudimentaires.
Une case postale à la succursale de la Place dArmes
tient lieu dadresse.
Andrée Paradis signe dès le numéro 2 un entretien
avec Chagall. «Avec des moyens de fortune, nous voulions faire
se rapprocher art et société. Depuis 15 ans déjà
lépoque en art était bouillonnante mais le public
était tenu à lécart de cette effervescence.
Il fallait le faire participer davantage à lexpérience
artistique.» Avec larchitecte Claude Beaulieu comme
directeur artistique, lisibilité et clarté graphique
sont de mise. Limage est soutenue par des textes et vice versa.
La couleur simpose définitivement au numéro
7 été 1957. Secrétaire de la rédaction,
infatigable réviseur, Jules Bazin insuffle à la revue
son culte de lélégance du français. Il
nhésite pas à cette fin à épingler
certains auteurs dans ses notes de la rédaction. En 1958,
lappui du Conseil des Arts du Canada est acquis. Il faut dire
que, nommée en même temps que Jules Bazin au Conseil
des Arts du Canada qui vient nouvellement dêtre institué,
Andrée Paradis obtient de chaude lutte que les revues dart
soient admissibles aux subventions.
Noël 1959. Roland Giguère signe un reportage sur les
ateliers parisiens Desjoberts accompagné de reproductions
doeuvres de Dumouchel, Bellefleur, Paul Vanier-Beaulieu, Bernard
Vanier
Giguère y décrit en détail les
techniques de lestampe. Ce premier article sur cette technique
allait être suivi de bien dautres.
Les articles de Rodolphe de Repentigny (Jauran) associent la revue
à lanalyse des événements marquants.
Cest ce que rappelle Monique Brunet-Weinmann, en 1980, dans
un texte du numéro 100 intitulé LArt de la critique.
Rodolphe de Repentigny. Par exemple, ce critique rend compte dévénements
comme lexposition de lAssociation des artistes non figuratifs
qui a lieu au restaurant Hélène de Champlain à
lIle Sainte-Hélène en1958. Dans LArt tellurique
de Riopelle, il rapproche lautomatisme montréalais,
le tachisme parisien et laction painting américain.
Un entretien avec Louis Muhlstock écrit avant la mort de
Repentigny survenue lors dune expédition descalade
dans les Rocheuses, constitue, à lautomne 1959, sa
dernière publication.
Un numéro sur Borduas est publié en 1960 à
la suite de la mort du peintre en février. À cette
occasion, Charles Delloye envoie un compte rendu de la rétrospective
posthume de Borduas à Amsterdam. Ce nest pas la première
fois que tout un numéro est consacré à un même
sujet: La tapisserie européenne (printemps 1958), lExposition
universelle de Bruxelles (été 1958). Ces numéros
monothématiques sont bien sûr déclinés
par différents collaborateurs selon plusieurs angles. Le
numéro sur lÉgypte antique est mené à
bien grâce au concours de plusieurs égyptologues. Le
plus souvent, les thèmes retenus cernent la réalité
artistique dun pays particulier: France, Espagne, Tunisie,
Italie.
UNE VITRINE
Au tournant des années 50, la présentation visuelle,
dictée par la nature du sujet traité et qui varie
dun article à lautre, est abandonnée au
profit dune grille unifiée. «Ce changement, raconte
Claude Beaulieu dans un éditorial intitulé Tendance
et cheminement (numéro 103), eut son équivalent à
la rédaction qui décida de répartir la matière
à lire en trois parties. La première consacrée
à lart québécois comprenait environ la
moitié des articles. Le reste du pays et létranger
se partageaient aussi également que possible lautre
moitié. » En 1963, au moment où Andrée
Paradis prend la direction éditoriale, une permanence sinstaure.
Jean-Marie Gauvreau offre un local au quatrième étage
de lInstitut des Arts Appliqués quil dirige.
En 1964, la revue reçoit ses premières subventions
du ministère des Affaires culturelles du Québec qui
a vu le jour en 1961.
Au début des années 60, tout en demeurant attachée
à la diffusion et à la protection du patrimoine, Vie
des Arts se transforme. À la tête de la rédaction,
Andrée Paradis se fait championne de léclectisme.
On reprochera plus tard à la directrice labsence dune
ligne éditoriale plus resserrée. Les sujets sétendent
de Canaletto à Goya, du monument des Martyrs canadiens à
la restauration de Louisbourg mais ne négligent pas le traitement
des audaces encore contestées de lart contemporain.
Il faut dire que cette visée « généraliste
» simpose comme une valeur sûre et saccorde
sans opportunisme avec les objectifs de démocratisation de
la culture prônés alors par les grandes institutions
(musées, gouvernements et organismes de subventions). À
cette époque, la sculpture de Vaillancourt fait scandale.
DES NOMS
Pêle-mêle, certains collaborateurs ont noms Jean-Marie
Gauvreau, Guy Robert, Melvin Charney, Claude Gingras, Jehanne Benoît
; Gabrielle Roy, Jean Paul Lemieux, Roch Carrier, Jacques Godbout,
Wilfrid Lemoyne, Jean-Éthier Blais, Patrick Straram
Les plus importants critiques de lheure Jean- René
Ostiguy, Fernande Saint-Martin, Guy Viau et beaucoup dautres
sy expriment. Prolifique, Jacques Folch-Ribas commente régulièrement
les expositions entre 1962 et 1965. En fait, Françoise de
Repentigny ; Pâquerette Villeneuve, Luc dIberville Moreau,
Laurent Lamy, le Français Dominique Noguez et, plus tard,
durant les années 70, Normand Thériault, Claude Gosselin,
Normand Biron, Alain Parent, Bernard Lévy, Chantal Pontbriand,
Jean-Claude Marsan, Pierre Vallières, Jean Dumont, Gilles
Daigneault, Gilles Toupin, René Payant,John Porter: tout
ce que le Québec compte dobservateurs curieux et passionnés
de lart se manifeste à Vie des Arts. Outre larchitecture
et en accord avec lair du temps qui privilégie certains
modes dexpression, de très nombreux sujets traitent
du design, des arts appliqués, de lartisanat, de la
céramique ou des arts textiles avec notamment de très
belles pages sur des créatrices un peu injustement négligées
ces récentes années telles Mariette Rousseau-Vermette
ou Micheline Beauchemin. Vecteurs dinnovation, ces domaines
sassocient alors aux valeurs denracinement et dinnovation
de la Révolution tranquille. Mariant habilement limage
traditionnelle de lartisan et les innovations modernistes,
ces créations rejoignent un nouveau message identitaire.
En parallèle, avec Mousseau et bien dautres, les artistes
sont alors associés aux grands projets architecturaux du
moment en fonction des objectifs dintégration des arts
à larchitecture défendue par la revue. Ces sujets
sallient dans le contenu à une volonté douverture
internationale affirmant un souci de «rattrapage» qui
marque ces années. Apogée du modernisme au Québec,
lExposition universelle de Montréal, en 1967, est fortement
appuyée par la revue: mi-bilan, mi-panorama un numéro
spécial y est consacré. De multiples articles dailleurs
la devancent.
Vie des Arts donnera également traits et visages au personnage
le plus souvent aussi discret que déterminant quest
le collectionneur. Le portrait quon en donne le montre dans
ses meubles, entouré de ses acquisitions: voici Georges Vanier,
le docteur Larivière ou Guy de Repentigny posant devant un
Rothko. Les pages de la revue sont ponctuées de portraits
dartistes: parmi dautres, le sculpteur Roussil à
Vence, Pellan à Sainte-Rose ouvrent au lecteur le décor
atypique de leur atelier. On peut dire que la ligne éditoriale
que trace Andrée Paradis au fil des numéros donne
à Vie des Arts le caractère dune vitrine de
la création du Québec contemporain.
LES ANNÉES 70
Lun des secrets de la pérennité de Vie des Arts
tient sans doute à la solidité et au dévouement
des membres de ses conseils dadministration. Jacques Simard
est président jusquen 1967 ; Jacques Melançon
(1967- 1974), Bernard Nantel (1974-1975), Maurice Jodoin (1975-1978),
Robert de Fougeroles (1978-1980) lui succèdent. La revue
loge à lInstitut des Arts Appliqués jusquen
1971. Elle déménage alors au 3480 chemin de la Côte
des Neiges pour ny rester que quelques mois. Les plus anciens
collaborateurs se souviennent des bureaux du 360 de la rue McGill,
un immeuble du gouvernement. La rédaction se déplace,
en 1978, au 373 de la rue Saint-Paul Ouest.
En se transformant, lexpressivité des artistes commande
de nouvelles approches. Avec De Gutenberg à MacLuhan, en
1967, Vie des Arts publie un entretien avec loracle des médias
au numéro 72. À partir de la fin des années
soixante, la revue ajoute à ses ambitions celle de se faire
le miroir du champ dune contemporanéité bouillonnante
dont la définition englobe sans cesse de nouvelles expressions
et de nouvelles dénominations : pop, bande dessinée,
hyperréalisme, minimalisme, art conceptuel. Contestation,
performance, installation: de nouvelles sensibilités et de
nouvelles pratiques culturelles apparaissent. Une longue réflexion
sur la redéfinition du musée samorce avec pour
supports idéologiques la démocratisation de la culture
et la place de lartiste dans la société. Lenvironnement
et le cadre de vie urbain sont des sujets qui sont traités
à partir, notamment, du cas de la destruction de la maison
Van Horne ou des luttes du mouvement conservationniste montréalais.
Les pages de la revue souvrent aux événements
de létranger. Les textes sattachent aussi bien
aux grandes manifestations internationales de lart actuel,
Documenta de Kassel, Biennale de Venise, Foire de Bâle
, à la naissance de nouveaux lieux pour lart
le Centre Pompidou , quaux campagnes spectaculaires
de fouilles et de restauration menées, par exemple, à
Carthage ou à Sukhothai en Thaïlande sous légide
de lUnesco. Des numéros thématiques couvrent
les pays dAmérique latine : le Mexique (No106), le
Venezuela (No113). Certains thèmes de dossiers revêtent
un caractère sociologique: le féminisme (No 78), la
vie urbaine (No 69). Le tirage se stabilise alors autour de 10000
exemplaires. Entre les pages de ce musée de papier quest
devenue la revue, le lecteur peut suivre mille et une aventures
artistiques. La vitalité extraordinaire que connaît
la revue tient largement à lextraordinaire énergie
que déploie sans cesse son âme dirigeante: Andrée
Paradis, Madame Vie des Arts. Elle fait des miracles pour sa survie,
participe étroitement au sein du Comité de rédaction
à la sélection des artistes auxquels un article sera
consacré; elle ne manque jamais de sinformer auprès
des auteurs du cheminement des articles commandés. Son flair
et sa ténacité jouent un rôle déterminant
de même que ses relations tant avec les acteurs du monde de
la finance, des affaires ou de la politique quavec les acteurs
des milieux artistiques au Canada et à létranger
où elle ne manque jamais un congrès de lAssociation
internationale des critiques dart (AICA).
Lactualité des années 70-80 est soulignée
par les articles de René Rozon qui dresse un aperçu
du film sur lart il créera et deviendra, par
la suite, directeur du Festival international du film sur lart
(FIFA). En feuilletant les numéros de cette décennie,
on remarque que larchitecte québécois Ernest
Cormier accorde à la revue son dernier entretien public,
que Francine Larivée fait visiter sa chambre nuptiale, que
la figure de Riopelle, après une incompréhensible
éclipse québécoise, refait son apparition.
On constate lirruption dun néo-expressionnisme,
un retour de lart figuratif. La critique de lexposition
dEric Fischl, jeune artiste américain alors inconnu,
surprend par sa perspicacité. Les découvertes sont
nombreuses. Il y a aussi des ratages car léclectisme
a forcément ses revers. La mort dAndrée Paradis,
le 27 août 1986, prend tout le monde par surprise. Quelques
mois plus tard, fort de son expérience de critique dart
au quotidien Le Devoir, Jean-Claude Leblond prend les rênes
de la rédaction.
| 1 |
Vie des Arts après 25 ans. René
Viau. Le Devoir. 17 janvier 1981 |
A lire. Lart de la modernité. La revue Vie des
Arts et sa contribution au discours sur les arts visuels dans les
années 1950 et 1960 par Louise Moreau. Annales dhistoire
de lart canadien. Volume XIX, 1998. Je remercie ici lauteur
pour les nombreuses informations recueillies dans son texte.
N° 200, automne 2005
|
 |