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N° 200, automne 2005
[ ART ACTUALITÉ ]
LAURENT PILON
LINFIGURATION DE LÉTRANGE
Christine Palmiéri
«Au fond de toute image (image-aspect), il y a linimaginable
imaginant. (
) À lextrémité de toute
imagination, il y a laccès sans accès au jamais
encore imagé de lun et à une interminable infiguration
de toute figure finie. Limage promet toujours plus que limage,
et elle tient toujours sa promesse en ouvrant sa propre imagination
sur son inimaginable.1»
LES OEUVRES DE LAURENT PILON SONT INCLASSABLES ET
INSAISISSABLES,
ELLES DÉFIENT LÉTRANGE DANS UN CRI MUET.
En évacuant « lobjet », obstacle à
la communication, en privilégiant la relation directe, en
ouvrant les portes de lintime et du familier et en imaginant
des dispositifs interactifs, lart vise le resserrement des
liens sociaux. Cependant des productions résistent à
cette tendance et cultivent dautres stratégies. Les
oeuvres de Laurent Pilon appartiennent à ce registre, elles
sont inclassables et insaisissables, défient létrange
dans un cri muet qui en dit long sur notre histoire et notre devenir.
Circuler dans lespace quelles fragmentent, cest
se confronter à laltérité. Nos repères
se déstabilisent devant le caractère insolite de ces
morphologies débris erratiques et absurdes, masses
hirsutes et brutales ou encore glacées et ciselées
, le doute nous étreint devant ces résidus synthétiques
pétrifiés suite à un accident géosynclinal
? « Résidus suprêmes2 » qui reconstitueraient
la matière structurelle du monde ? Vision de linforme,
de stratifications mnésiques de remous géologiques,
climatiques, civilisationnels et culturels ?
LINIMAGINABLE
Aussi énigmatiques que les sculptures de lîle
de Pâques, les oeuvres de Pilon nous toisent, totems votifs
prêts à nous jeter un sort. Résultat de létrange
: il nous propulse dans lirrationnel ou lirreconnaissable.
Bien que tout nous porte à croire quil y a dans ces
oeuvres préséance de la matière sur la forme,
il nen demeure pas moins que linforme, dans ces expansions,
contractions et convulsions, manifeste des passions obscures nettement
plus troublantes que toutes les expérimentations chimiques
des hydrocarbures en gestation. Passions intimes qui imprègnent
la matière. Linimaginable se terrerait au fin fond
de lexpression de la matière qui se montre et sétale
entre béances et aspérités ou encore dans cet
« inframince » à la Duchamp dont Florence de
Mèredieu dit quil se situe non seulement du côté
de lesprit et de linvisible, «mais au niveau de
cet autre invisible qui concerne les interstices, interfaces et
trous poreux de la matière.3»
Quand lartiste se transforme en alchimiste, comme lécrit
Réal Lussier3, des questionnements surgissent demblée
sur la technique plutôt que sur la poïétique des
oeuvres. Cependant, les manoeuvres de Pilon, motivées par
un obsessionnel désir doutrepasser les réactions
de la matière, ne font pas de lui un manoeuvrier aux opérations
répétitives. Ces manoeuvres-expériences sont
mues par des passions sombres en quête de lémergence
de limage originaire des tréfonds. Comme lécrit
Michaël La Chance, Pilon utilise la résine de polyester
comme materia prima, cette matière première avec laquelle
il sonde les quatre espaces profonds de lunivers4. Il est
vrai quau contact de ces concrétions hybrides, notre
imagination se trouve transportée dans des abysses infinis
nous induisant à remonter le temps tellurique, mais cela
ne saurait occulter les effets de linforme avec ses difformités
et ses infirmités morphologiques. En échappant à
toute catégorisation formelle et structurelle, ces oeuvres
se chargent dune présence indépendante
de laura qui éveille en nous quelque chose dindéfinissable.
Cet éveil est provoqué par linquiétante
étrangeté de linforme devenant le spectacle
même de la matière où les substances figées,
plastifiées, révèlent la dévoration
des éléments entre eux. Sil y a mimésis,
il ny a pas de figurabilité référentielle
précise. Cest lévénement dans sa
durée, pris sous loeil dun objectif, projeté
dans la substance liquide, puis pétrifié qui se donne
à voir dans lindéfinissable trace morphologique
dun réceptacle tout aussi indéfinissable. Cest
lémergence de linimaginable en tant que présence
jaillissant de la relation matièreforme-processus impure
qui se manifeste.
HYSTÉRIE DE LA MATIÈRE
Interrogeons la présence de ces étonnants sédiments
détritiques qui exhibent leurs contorsions, convulsions et
transes. Cette informalité prend forme dans lexcès
de présence dune matière exaltée. Chaque
pièce apparaît alors comme investie dune fonction
talismanique. Cest telle sculpture intitulée Tympan
qui déploie ses lames et ses circonvolutions à la
manière dun rhombe5 ou encore Signe et lithisme qui,
tel un signe cabalistique, sinscrit dans lespace tridimensionnel.
Peau, Stèle et Tarasque renvoient elles aussi à ce
théâtre sombre aux visions de rituel sacrificiel quand
le poil raidi et le rouge du sang de 32 lapins luisent à
travers la résine, ou quand une carcasse érigée
sur un podium attend telle une momie dêtre vénérée.
Dans lapparence dobjets de culte, de tables sacrificielles,
dinstruments de torture, Axis, Pli violoné, Plan de
résonance Branle ont des titres évocateurs de sons,
doscillations, et de transes. Hystérie de la matière
aux pulsions sexuées et érectiles avec Cuir décorché,
Androgyne, Bois et marchepied, dont la surface miroitante fait référence
à la viscosité de fluides, ou encore Corps long, sorte
de gencives aux excroissances de morphologie dentaire évoquant
une mastication cannibale. Alors que Cambre, Ove bleu et Couche
amoureuse épousent un design érotique sophistiqué
tels les vevés6 avec leurs formes recloses et offertes, avec
des réminiscences de lanières de cuir sapparentant
à plusieurs artefacts de cérémonies. Et enfin
Basse et Contrebasse, comme lieu de linscription de secrètes
manipulations, tableau ou grimoire béant où la matière
écriture donne à lire, dans ses replis et ses fendillements,
les algorithmes de rêveries chimiques de lartiste.
LE RÉCEPTACLE
«Lempreinte est à la fois la réceptivité
dun support informe et lactivité dune forme
: sa force est la mêlée des deux.»
On la dit, il y a préséance de la matière
sur la forme, mais il y a aussi le moule, réceptacle que
lartiste-sorcier forge, y faisant couler la résine
de synthèse puis lalimentant de carton, laine de verre
et autres proies à ingérer. Il dirige les opérations,
note les réactions, les effets qui répondent intuitivement
à un ordre du profond, inexplicable. Pulsion, moment illuminatoire,
il y perçoit comment doser le communicable de linimaginable.
Il excite cette polymatière, lécorche, la gratte,
la brûle, lexalte, la fait éclater hors du moule.
Elle se propulse sous forme davortons sacrificiels à
la chair scarifiée. Il en résulte ces sculptures transies
dans linformalité de leur polymorphie bizarre, que
lon frôle du regard dans une salle de musée8,
nichées en cirque comme des bêtes de foire, dont le
cri sourd sétouffe au creux de leur monstrueuse anormalité.
La production de Pilon dépasse linterrogation de réactions
chimiques de la matière, elle est à lécoute
des multiples voix de cette grande agitation magmatique où
nature et poésie des hommes interprétation
symbolique et imagination se distinguent mal dans une vision
purement égotique. Ici linimaginable jaillit par lui-même
et prolonge le dialogue établi depuis des millénaires
entre lhomme et la nature, entre la nature et la culture,
entre lart et les artistes en une phénoménologie
animiste sinon spéculaire. Lartiste-sorcier, chimiste
et alchimiste, reconfigure ce dialogue en une esthétique
du doute qui sculpte les morphologies du cri inaudible dune
matière culturée, inquiète et confuse, entre
ses déterminismes ontologiques et ses spéculations
symboliques.
Après avoir sondé le passé géolithique,
les nouveaux fétiches totémiques synthétiques
de Pilon se tournent vers lavenir pour mesurer la portée
dun monologue quils souhaiteraient convertir en dialogue.
Ce qui explique ces plurimorphologies de cris muets qui ne cherchent
quà déstabiliser, insécuriser, éveiller,
par leur hétérogénéité et ambiguïté
formelles. Lart naura-t-il pas toujours été
ce réveil ? Ce travail, difficilement catégorisable,
en marge des pratiques actuelles en témoigne. Pilon, tel
un chaman contemporain, sonde obsessionnellement les profondeurs
de lêtre, de lunivers de la résine de synthèse
qui, sous leffet de ses manoeuvres, se charge dun pouvoir
talismanique, le dépasse et lenvoûte en offrant
des ex-voto pour éloigner « les spectres de la fin
de lart.8»
| 1 |
Luc Nancy, Au fond des images, Paris, Galilée,
2003, p. 175-176 |
| 2 |
Michel Leiris, « Le caput mortuum ou la
femme de lalchimiste », Document, n°8, 1930,
p. 21-26 |
| 3 |
Dans le texte du catalogue. Réal Lussier
est commissaire de lexposition |
| 4 |
Michaël La Chance, La vie des espaces profonds,
in Laurent Pilon. Le cri muet de la matière, Catalogue
de lexposition, Montréal, MAC, 2004. |
| 5 |
Un rhombe est un instrument de rituel que font
ronfler, par rotation au bout dune cordelette, les vaudouisants
convaincus du pouvoir magique qui en émane. |
| 6 |
Dessins symboliques de lwa, esprit du culte vaudou |
| 8 |
Dont linstallation conçue par lartiste
en augmente les pouvoirs. |
| 9 |
Florence de Mèredieu, Histoire matérielle
et immatérielle de lart moderne et contemporain,
Paris, Larousse/Sejer, 2004, p. 674 |
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NOTES BIOGRAPHIES
NÉ EN 1952 À GRANBY (QUÉBEC), LAURENT PILON
MÈNE DES TRAVAUX DE SCULPTURE EXPÉRIMENTALE DEPUIS
UNE VINGTAINE DANNÉES OÙ IL TIRE PRINCIPALEMENT
PARTI DE LA RÉSINE DE POLYESTER. IL VIT ET TRAVAILLE
À MONTRÉAL. LES OEUVRES QUI TÉMOIGNENT
DONC DE SA CONFRONTATION AVEC LA MATIÈRE ONT ÉTÉ
EXPOSÉES AU FIL DES ANNÉES, À LOCCASION
DUNE QUINZAINE DEXPOSITIONS INDIVIDUELLES ET DUNE
QUINZAINE DEXPOSITIONS COLLECTIVES AU QUÉBEC À
LEXCEPTION DUNE SEULE PRODUITE À LA DÉLÉGATION
DU QUÉBEC À PARIS EN 1990. IL EST ÉGALEMENT
LAUTEUR DUNE DEMI-DOUZAINE DOEUVRES PUBLIQUES. |
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EXPOSITION
LAURENT PILON
LE CRI MUET DE LA MATIÈRE
Sculptures
Musée dart contemporain
de Montréal
185, rue Sainte -Catherine Ouest
Tél. : (514) 847-6226
www.macm.org
Du 8 octobre 2004 au 9 janvier 2005
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N° 200, automne 2005
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