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N° 201, hiver 2005-2006
[ D O S S I E R ]
ANSELM KIEFER
CELUI QUI CROYAIT AU CIEL,
CELUI QUI N’Y CROYAIT PAS
Bernard Lévy
COMMENT ÊTRE UN ARTISTE ALLEMAND ? TELLE EST LA PREMIÈRE QUESTION À LAQUELLE, DÈS LES
DÉBUTS DE SA CARRIÈRE, ANSELM KIEFER TENTE AVEC SES ŒUVRES DE DONNER UNE RÉPONSE.
IL S’AGISSAIT À SES YEUX DE RÉHABILITER LE GÉNIE CRÉATEUR GERMANIQUE ; DES COMMENTATEURS
Y ONT VU AUSSI DES FORMES DÉLIBÉRÉES DE PROVOCATION.
Comment aborder l’œuvre d’Anselm
Kiefer ? L’artiste lui-même et, à sa suite,
Michael Auping, l’organisateur de la rétrospective
(1969-2005) qui circule en Amérique
du Nord, proposent de considérer l’ensemble
des pièces sélectionnées comme significatives
du travail élaboré par l’artiste au cours de
ses trente ans d’activités, sous l’angle d’une
exploration visuelle du dialogue du ciel et
de la terre.
Il est important de remarquer immédiatement
qu’il serait probablement tout
aussi judicieux de tenter d’appréhender peintures,
sculptures, installations, photographies
et livres réalisés par Anselm Kiefer par
d’autres voies. En effet, ses réalisations pourraient être perçues comme expressions de
l’Histoire, reflets d’une mémoire, échos de
l’appel religieux et des religions, transpositions
des mythes et des héros des mythologies, énonciations-dénonciations des jeux
politiques, réflexions à propos des systèmes
de la philosophie, matérialités des spiritualités, éclairages des alchimies, miroirs du théâtre
du monde, constructions-déconstructions
d’architectures, sédimentations des deuils,
attractions du feu, accusations du destin,
promotions des symboles, exaltations de la
création artistique, relectures visuelles des
livres, réinventions de l’écriture, splendeurs
de la transcendance, transfigurations de
l’archéologie, dénombrements des étoiles,
analyses comparées des sols et de leurs composants, épreuves des métaux (or, argent, fer,
cuivre, étain) mais en particulier du plomb,
distributions des matériaux et de leurs transformations
(céramique, verre, plâtre, béton,
ciment, alliages).
Encore ne s’agit-il ici que de quelques
perspectives possibles. La liste pourrait
s’allonger à l’infini. Et justement, le désir de
l’infini pourrait également constituer un
chemin d’accès au processus de création
d’Anselm Kiefer. Il dévoilerait aussi la double
ambition de l’artiste, celle de peindre et de
sculpter l’infini et celle de se perdre dans
les inextricables ramifications de l’infini, se
laissant la liberté de s’évanouir dans son
œuvre et, en disparaissant, de mieux
égarer encore les spectateurs.
C’est dire d’emblée
combien l’œuvre d’Anselm
Kiefer est complexe. On verra
aussi qu’elle est ambivalente.
Le choix de l’aborder sous le
thème Le ciel et la terre reflète bien
la double nature des productions qui
naissent de l’atelier de l’artiste. Paradoxalement,
ce choix en circonscrit des limites
que peut-être elles n’ont pas ou, à tout le
moins, que l’artiste refuserait de reconnaître.
LA NUIT DU TEMPS
Exprimer le ciel et la terre : voici l’immense
projet que trouble d’emblée la définition
plurivoque des mots qui lui donnent
son titre. Le ciel : naturellement, il coïncide
avec le ciel terrestre bleu ou gris, clair ou
nuageux. Mais le ciel désigne également
l’immensité de l’univers, le cosmos peuplé
de galaxies et de constellations d’étoiles.
Il symbolise évidemment l’au-delà céleste
qu’en français l’on nomme souvent au pluriel :
les cieux. Le mot terre, quant à lui, s’applique
d’abord au sol avec ses connotations de
champ cultivé, de jardin, de forêt ou de lieu
de passage (route, espace bâti) ou encore
d’espace de conflit (champ de bataille). Mais
le substantif terre recouvre aussi les notions
de territoire et donc de pays avec ses
connotations de nation, de culture et
de civilisation. Enfin, la terre c’est
la planète Terre. À cet égard, elle
appartient au ciel-cosmos.
C’est pourquoi il convient
de ne pas négliger la
conjonction de coordination
et.
Comme toujours, elle relie et sépare ; elle
associe et oppose. À la légèreté et à la grâce
du ciel pourraient faire contrepoids la
pesanteur et la rudesse de la terre. Rien de
moins simple, pourtant. Ciel et terre s’interfécondent,
se déchirent, se marient, se haïssent,
se confondent, se maquillent, se séparent,
se superposent, se renversent (lequel est en
haut? lequel est en bas?), se distinguent (l’un et l’autre), se fusionnent : l’un est l’autre. Ce
et qui se métamorphose en est justifie ce que
montrent précisément les œuvres de l’exposition
soit le jeu ou, si l’on préfère, l’interaction
et l’incertitude qu’offre l’exploration
sous sa forme plastique du dialogue ciel-terre
avec toute sa complexité.
Que de précautions ! Elles s’imposent pour
apprécier l’ampleur du projet, l’ampleur des
œuvres et celle de l’esprit de l’artiste qui
les anime. Encore que rien ne prémunisse
vraiment contre les risques de contresens.
Il est vrai que la tension ciel-terre parcourt
toutes les créations d’Anselm Kiefer
de ses débuts (vers 1969) à aujourd’hui.
Cependant, l’on peut dire que cette tension
s’enracine dans l’Allemagne où naît (1945)
et grandit Anselm Kiefer dans un milieu bourgeois
après la Seconde Guerre mondiale.
Comme d’autres artistes qu’il croise et dont
il observe les œuvres (Joseph Beuys, Gerhard
Richter, Sigmar Polke, Blinky Palermo, Wolf
Vostell, Jochen Gerz, Esther Gerz), Anselm
Kiefer décide de rompre le silence qui
recouvre les atrocités commises sous le
régime nazi. Il décide de renouer avec
les espaces mythiques (forêts, lacs,
montagnes), les personnages mythologiques
(Nothung, Siegfried, Brunhild)
et les instruments (le feu, l’épée) fondateurs
de l’histoire et du nationalisme
germaniques que s’étaient appropriés et
qu’avaient détournés les propagandistes
du national socialisme.
De 1969 à 1991, Anselm Kiefer
produit ainsi des œuvres provocatrices.
Elles soulèvent certes des polémiques
mais qui demeurent confinées à
l’Allemagne. En 1980, la présentation
de ses œuvres à la Biennale de Venise
déclenche des réactions d’hostilité qui
agitent les milieux internationaux de
l’art suscitant des controverses qui se
poursuivent toujours. L’artiste y a gagné
sa notoriété. Au cours de cette période,
bien que sa production ne se limite pas
(et de beaucoup s’en faut) à investir
l’iconographie nazie, elle n’en demeure
pas moins fortement enracinée à la
réappropriation de la culture allemande.
Néanmoins, l’artiste s’approvisionne parallèlement
au suc de cultures qu’il perçoit
comme constituantes de la culture allemande
et injustement ostracisées : en particulier, le
mysticisme juif dont témoigne la toile Aaron (1979), ainsi que les mythologies grecque
et égyptienne.
À partir de 1993, Anselm Kiefer s’installe
à Barjac, un village du centre-sud de la
France, au cœur des Cévennes. Dès lors, loin
de l’Allemagne, sa production évolue. En fait,
elle s’élargit. Si l’on y retrouve la plupart
des thèmes qui nourrissent l’inspiration de
l’artiste (le feu, les mythes fondateurs), la
place qu’occupe le ciel devient progressivement
prépondérante. On note l’apparition
de fleurs colorées, de plantes séchées et
surtout la représentation de la figure humaine
qui est souvent la figure de l’artiste lui-même
étendu sur le sol. Et puis, le ciel se crible
d’étoiles comme on le voit dans Chute
d’étoiles (1995). Ses œuvres deviennent de
plus en plus monumentales.
L’exposition Ciel et terre témoigne des deux
versants de la production d’Anselm Kiefer
sans marquer pourtant de hiatus entre les
«vingt ans de solitude »* que constituent la
période allemande de l’artiste et la période
nouvelle qui se poursuit depuis une quinzaine
d’années en France. En effet, de l’une à l’autre
existent de nombreuses passerelles que
soutiennent des images semblables faites
de retouches, de superpositions et de
chevauchements.
FEU, FER, SANG
Ciel et terre : d’emblée c’est le choc. La
monumentalité des œuvres subjugue immédiatement
le visiteur. Leur violence aussi. Le
feu, le sang, le fer attisent un climat de cataclysme
et de terreur intensifié par l’effet de
mystère que sait entretenir l’artiste en ponctuant
ses compositions d’images symboliques
qu’il faut reconnaître et décoder.
Dès le début, par exemple, le tableau
Homme dans la forêt (1971) présente un
homme vêtu d’une chemise de nuit ensanglantée
au milieu d’une clairière, encerclé
par les troncs nus et rougeoyants de
pins (Kiefer signifie pin forestier) d’où
s’écoulent des filets de sang. Le personnage
(on devine que c’est l’artiste) tient
une branche enflammée dans sa main
droite. Il s’agit sans doute de l’évocation
d’un rêve. Les arbres, dont le sommet se
perd hors du plan du tableau, dominent
complètement le personnage isolé. Leur
élan vers le haut est tel qu’il leur confère
la fonction de liaison entre la terre et
les cieux. Néanmoins, on peut se risquer
à penser que le feu dont l’homme s’est
rendu maître, appelle leur respect et
manifeste la supériorité de l’ingéniosité
humaine sur les forces de la nature. Rien
n’empêche plus alors le rapprochement
avec la figure mythique de Gilgamesh,
héros de la plus ancienne légende
épique, dont les pouvoirs surhumains
effarouchaient les dieux. En rêve, l’artiste
concentre dans sa personne une puissance
démiurgique si inventive qu’elle
l’investit de forces surnaturelles. Évidemment,
la forêt qui occupe les trois quarts du tableau, se pose comme la figure emblématique
du nationalisme allemand. Dès lors
le message est clair: il convient de se réapproprier
ce qui appartient au génie de la
nation allemande ; sans doute revient-il à
l’artiste d’entreprendre une telle mission. Quand
bien même cette mission serait impossible.
La plupart des œuvres de cette période
appellent donc un décodage ou un décryptage
analytique puis synthétique qui met
souvent en jeu des éléments symboliques
assez primitifs. Il en va ainsi, par exemple, de
Quaternité (1973) où le bois du grenier
renvoie à la forêt et à l’atelier de l’artiste,
les trois flammes au feu divin de la trinité
chrétienne (purificateur mais aussi destructeur)
et le serpent, à Satan et au mal sans
lesquels il n’y aurait pas de rédemption.
L’ironie saute aux yeux.
Les peintures de la série des palettes Ciel
et Terre, Peinture de la terre brûlée (1974),
et Le ciel étoilé (1980) justifient le plus
clairement la thématique de l’exposition ;
elles attestent surtout de la mission impossible
à remplir par l’artiste, symbolisé par une
palette, qui tente en vain de relier terre et ciel.
On regrettera l’absence, à Montréal, de la
gigantesque toile intitulée Palette (1981) qui
représente un oiseau au corps de palette dont
les ailes sont en feu.
JOUER AVEC LE FEU
Comment être un artiste allemand ? Cette
question hante le processus de création de
Kiefer particulièrement entre 1969 et 1990.
Or, par suite de la volonté d’oubli qui pèse
sur toute la population allemande après les
abominations imprescriptibles dont, à tort
ou à raison, elle se sent coupable, elle s’est
coupée de son histoire et de ses mythes originaux
rendant par là impossible toute création
digne de ce nom. Soit. Mais alors la
question est incomplète. En s’inspirant de
la célèbre interrogation du philosophe
Adorno, peut-être faut-il reprendre la question
et la formuler ainsi : Comment être un
artiste allemand après Auschwitz ?
En s’emparant de l’iconologie nazie,
Anselm Kiefer joue avec le feu. Il n’est pas sûr,
aujourd’hui encore, que l’ironie qui perce
sous une œuvre comme Au peintre inconnu (1982) qui fait écho au concept de soldat
inconnu, soit du meilleur aloi. Cette aquarelle
relève du même esprit qu’un grand nombre
de tableaux où l’artiste apparaît faisant le salut
hitlérien. L’exposition ne montre pas non plus
les immenses toiles de la chancellerie du
Reich également intitulées Au peintre inconnu (1983). Le monument, bien que fortement
altéré, est présenté sous une perspective
majestueuse menacé par un ciel anthracite
et très tourmenté auquel il résiste dignement.
Dans l’aquarelle de 1982, qui fait partie de
l’exposition Ciel et terre, le décor est du
même ordre: une double enfilade de colonnes
soutient une voûte deux fois plus haute aux
teintes d’un bleu céleste formant une galerie
imposante du fond de laquelle une lumière,
sans doute divine, rayonne. Le peintre
inconnu au visage en forme de palette placé
au centre d’une telle architecture (typiquement
national socialiste) et se livrant à un discours
les bras levés en une sorte de salut, ses
paroles (matérialisées par de longs traits) se
répercutant sur la voûte ne peut pas ne pas
évoquer la figure d’Adolf Hitler, peintre allemand
par excellence et soldat dont l’exercice
du pouvoir est… une œuvre d’art!
Ainsi, pour Kiefer, au cours des années
1969-1989, la mise en scène de l’art et de la
culture est, comme l’indique Daniel Arasse**,
indissociable d’un cadrage de type nazi. Ce
qui n’empêche nullement l’artiste de déclarer
en 1990 : « L’idée d’une réunification possible
de l’Allemagne est une illusion (ou un leurre)
dès lors que les Juifs allemands, composante
intrinsèque de l’identité allemande, ont été
exterminés par l’Holocauste. »
COLLISION, COLLUSION
Contradiction ? Ici s’ouvre le champ de
l’analyse spéculative. Il semble qu’au fil de sa
carrière allemande, Kiefer prenne conscience
de l’impossibilité d’accomplir une œuvre qui
témoigne de sa germanité hors du respect
d’une structure d’élaboration et de composition
classique. Il lui faudra quand même
vingt ans pour s’éloigner de ce schéma malgré
plusieurs essais de rupture comme, par
exemple, dès 1973, Paysage avec tête, étrange
et difforme tableau composé d’un paysage
que prolonge une excroissance contenant un
portrait de sa grand-mère endormie.
Dans la période française, qui s’ouvre
à partir de 1993-1995, Kiefer affichera une
indépendance de plus en plus ouverte à l’égard
des conventions picturales qui se traduira
par une monumentalité de plus en plus gigantesque
et par des effets de fragmentation,
de sédimentation, de décadrage et de surcadrage
qui l’affranchissent, au moins
partiellement, d’une germanité dont il aura
largement acquitté le tribut.
Les œuvres de l’exposition réalisées à
partir de 1993 frappent avec plus de violence
encore que celles des débuts de l’artiste.
Le choc, c’est celui de la collision du ciel et
de la terre. Collision-collusion : la différence,
une fois de plus, ne s’impose guère d’emblée.
«Toutes les histoires de ciel commencent sur
terre », indique l’artiste.
Le choc passé, toute personne qui regarde
un des grands tableaux récents d’Anselm
Kiefer se surprend à scruter les empâtements
variés de matériaux terreux (glaise, argile,
sable), mais aussi métalliques (plomb, fer,
acier, cuivre, zinc). Nul ne peut douter qu’ils
viennent de la terre comme le montrent les
tons grège et gris, ocre, bistre, jaunâtre ou
brunâtre et noir, dans les gammes de goudron
ou d’anthracite, qui dominent les immenses
surfaces avec des reflets souvent bleutés venus
de brumes et de brouillards mais également
de cendres et d’objets calcinés.
Mais peut-on encore parler de peintures ?
L’artiste intègre et amalgame dans ses vastes
panneaux les végétaux les plus divers (tournesols,
fougères), de lourdes pierres, des
hélices d’avion, des vêtements, surtout
d’enfants et de femmes. Il superpose des
photographies de formats différents qu’il
rehausse à la laque. Et puis, il colle aussi
des débris de verre, d’argile, de céramique.
Peut-on même parler de sculptures? Dans certaines
pièces, des éléments sont détachés et
confèrent aux œuvres le statut d’installations.
L’immense Fleur de cendre (3,80 x 7,60m)
peut être considérée comme une œuvre de
transition. Commencée en 1983, elle n’a pas
été achevée avant 1997. Le motif est encore
une fois un édifice à la gloire du IIIe Reich.
Il est entièrement recouvert de cendre. Il se
présente comme un livre ouvert. Entre les
deux pages déployées descend une tige de
tournesol dont la racine dépasse du cadre
en haut et dont la fleur repose sur le sol
craquelé. L’artiste commente : « La cendre
provient d’un grand feu mais déjà elle fertilise
le sol ; les graines de la fleur séchée
vont bénéficier de la cendre pour donner
de nouvelles fleurs. »
ÉCRITURE VISUELLE
S’il fallait marquer une différence avec
les productions de la période allemande peut-être tiendrait-elle au fait que jusqu’en
1990 la terre occupait presque toute la surface
dans les œuvres peintes ne laissant qu’un
mince horizon. En revanche, dans les
tableaux récents, le ciel domine les compositions.
Il écrase désormais les architectures
prétentieuses comme celles des Palais
célestes (2002) ou les absorbe comme celles
des Palais célestes (2004). Et puis le ciel,
même s’il revêt des couleurs terreuses et
sombres au point que l’on pourrait placer
le tableau tête en bas, devient un espace
d’animation, un espace événementiel ouvert
aux phénomènes mystiques ; il est la surface Au commencement (2003) et Melancholia (2004) sont marquées par l’incrustation d’un
polyèdre qui rappelle celui de la gravure de
Dürer Melencolia I (1514). En marge des
interprétations classiques qui voient dans
cette forme géométrique le symbole d’un dieu
(Saturne, le Créateur biblique) inconsolable
devant l’imperfection de sa création, l’idée
que ce soit un satellite tournant autour de la
terre ne serait pas à exclure…
LECTURES…
Enfin, un fil conducteur relie toute la
pensée créatrice d’Anselm Kiefer. Il passe par
l’élaboration de livres. Le lien avec la transcendance
qu’il soit sacré, c’est-à-dire céleste,
ou profane, c’est-à-dire terrestre, s’exprime
par une écriture certes souvent inspirée par
des textes de poètes (Ingeborg Bachmann,
Paul Celan, Robert Fludd), mais surtout par
une écriture visuelle. Modeste, elle court,
volontairement mal dessinée, s’étend, noircissant
les pages, ou s’étage, de feuille en
feuille, avec son cortège de signes, de mots,
de phrases interrompues, de photos collées,
de touffes de cheveux. Imposante, l’écriture
visuelle grave ou peint ou construit des cartes
du cosmos sur des pages de plomb racontant
– Ô surprise ! – La vie secrète des plantes (2001). Le livre lui-même se dote d’ailes et
ainsi d’un symbolisme que l’artiste laisse le
soin aux visiteurs de nourrir à leur gré (Buch
mit Flugen, Livre ailé, 1992-1994). Anselm
Kiefer aurait réalisé quelque trois cents livres.
Certains s’apparentent à des cahiers, d’autres
sont de véritables monuments. L’exposition
Ciel et terre en montre treize.
…DE L’INFINI
Les œuvres d’Anselm Kiefer pourraient
être appréhendées comme une sorte de
grand brassage d’idées, de mythes, de figures
empruntées à des civilisations dont l’artiste
renvoie des images partielles, réductrices
mais parfois fulgurantes de vérité. Il y introduit
une dose d’ironie douce amère, tantôt
grossière (colossale), tantôt subtile et tendre.
Il questionne avec la même vigueur et la
même soif de vérité les religions dont il
exalte tant les invraisemblances que les
lumières poétiques, et les sciences dont les
connaissances reposent sur des représentations
souvent illusoires. À ce sujet, la toile
Chute d’étoiles (1998) de même inspiration
que Voyage au bout de la nuit (2004) se
présente comme une cartographie d’un pan
de l’univers. Les astres peints sont suivis d’un
nombre qui identifie leurs coordonnées
relatives. Cependant la présence de fils de fer
barbelés force le rapport avec les camps
de concentration. Si bien que les numéros
évoquent irrésistiblement les numéros que
les Juifs portaient tatoués sur le bras. Des
plaquettes de verre numérotées répandues
devant la toile et comme tombées du ciel
accréditent cette interprétation.
Bien sûr, le scepticisme n’atténue guère la
violence que l’on pourrait reprocher à
Anselm Kiefer. Ni son ambition d’offrir une
lecture de l’histoire et des mythes de
l’humanité assortis de leurs crimes. Mais
comment nier l’actualité d’une telle œuvre ?
L’artiste rappelle à qui veut bien les voir les
incessants malheurs du monde : attentats
quotidiens, meurtres, génocides et autres
cataclysmes naturels. La monumentalité des
réalisations de Kiefer en accroît l’éloquence
quand bien même elle serait muette. Elle n’a
pas pour limite le ciel mais l’infini. Aussi, sans
distinction, elle touche « celui qui croyait au
ciel et celui qui n’y croyait pas ».
* Vingt ans de solitude est également le
titre d’une vaste et imposante installation
composée de cinq empilements de feuilles de
plomb posées sur des palettes de bois ; elles
sont rehaussées avec le sperme de l’artiste.
Elle rappelle et ferme la période allemande
d’Anselm Kiefer.
** Daniel Arasse Anselm Kiefer, Éditions
du Regard, 2001
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EXPOSITION
ANSELM KIEFER
CIEL ET TERRE
Peintures, sculptures, installations,
livres
Organisation : Michael Auping, conservateur
en chef, Musée d’art moderne
de Fort Worth (Texas, États-Unis).
Présentation : Paulette Gagnon,
conservatrice en chef, Musée d’art
contemporain de Montréal.
Musée d’art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest
Du 11 février au 30 avril 2006
Circulation :
Modern Art Museum of Fort Worth
Du 14 septembre 2005 au 8 janvier
2006
Hirshorn Museum and Sculpture
Garden, Smithsonian Institution
Du 18 juin au 10 septembre 2006
San Francisco Museum of Modern Art
Du 15 octobre 2006 au 14 janvier 2007
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CATALOGUE
ANSELM KIEFER: HEAVEN AND EARTH
MICHAEL AUPING
192 PAGES ILLUSTRÉES
MODERN ART MUSEUM OF FORT WORTH, 2005
LE CATALOGUE PRÉSENTE L’EXPOSITION HEAVEN AND EARTH COMME UN SURVOL THÉMATIQUE DE L’OEUVRE D’ANSELM KIEFER
ENTRE 1969 ET 2005 PLUTÔT QUE COMME UNE RÉTROSPECTIVE.
IL COMPREND UN ESSAI DE MICHAEL AUPING, CONSERVATEUR
EN CHEF DU MUSÉE D’ART MODERNE DE FORT WORTH
ET ORGANISATEUR DE L’EXPOSITION, QUI RECONSTITUE LA
BIOGRAPHIE ARTISTIQUE DE L’ARTISTE. IL EXPLIQUE AINSI L’ÉVOLUTION
DE SES PRODUCTIONS. LE CATALOGUE REPRODUIT LES
SOIXANTE PIÈCES DE L’EXPOSITION EN ADJOIGNANT UNE VINGTAINE
D’ANALYSES QUI S’APPLIQUENT À CERTAINES D’ENTRE ELLES
SÉPARÉMENT OU REGROUPÉES. UN ENTRETIEN AVEC ANSELM
KIEFER CLÔT LE CATALOGUE QUE PROLONGE UNE BIBLIOGRAPHIE,
LA LISTE DES OEUVRES ET LA LISTE DES EXPOSITIONS INDIVIDUELLES
DE L’ARTISTE.
MACM
LES COMMENTAIRES CONSACRÉS AUX OEUVRES SERONT AFFICHÉS
À PROXIMITÉ DES OEUVRES EXPOSÉES AU MUSÉE D’ART
CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL. DE PLUS, UNE ÉDITION PLUS
SUBSTANTIELLE DU JOURNAL PUBLIÉ PAR LE MUSÉE REPRODUIT
EN FRANÇAIS L’ENTRETIEN ACCORDÉ PAR ANSELM KIEFER À
MICHAEL AUPING, AINSI QU’UNE ÉTUDE ANALYTIQUE PERSONNELLE
DE PAULETTE GAGNON, CONSERVATRICE EN CHEF DU MACM. |
N° 201, hiver 2005-2006
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