 |
N° 201, hiver 2005-2006
[ ART ACTUALITÉ ]
Ô IEKATERINA LA GRANDE
Marie-Josée Therrien
L’EXPOSITION CATHERINE LA GRANDE. UN ART POUR L’EMPIRE. CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE L’ERMITAGE COMPTE PLUS
DE 200 OEUVRES ET EST DIVISÉE EN DIX VOLETS, SUIVANT DES THÈMES HISTORIQUES ET ESTHÉTIQUES. SÉLECTIONNÉES POUR ILLUSTRER
UN THÈME CENTRAL POLITIQUE : LA LÉGITIMITÉ DU POUVOIR IMPÉRIAL À UNE ÉPOQUE OÙ D’AUTRES NATIONS DE L’EUROPE COMMENÇAIENT
À QUESTIONNER L’OMNIPOTENCE DES GOUVERNEMENTS DE TYPE MONARCHIQUE, LES OEUVRES ILLUSTRENT ADROITEMENT L’INCONTESTABLE SOIF
DE POUVOIR DE L’IMPÉRATRICE. L’ENSEMBLE DES PRODUCTIONS COMMANDÉES PAR CATHERINE EST IMPRÉGNÉ DE L’ESTHÉTIQUE NÉOCLASSIQUE
ALORS EN VOGUE DANS LES GRANDES NATIONS DE L’EUROPE SEPTENTRIONALE.
Gouverner en despote éclairé offre, parmi
bien des privilèges, pour celle ou celui qui
règne, celui de cultiver son goût pour les arts ;
cette tâche, la grande impératrice Catherine II
sut l’entretenir avec une passion à la hauteur
de ses ambitions. Depuis deux décennies, les
musées ont présenté de nouveaux types
d’expositions où l’art est interprété dans une
perspective historique, plutôt qu’essentiellement
formaliste. Il suffit de penser à Exilés et Émigrés (MBAM, 1997) ou encore à
Richelieu. L’art et le pouvoir (MBAM, 2003).
Ces approches plus englobantes obligent à
reconsidérer la hiérarchie des oeuvres d’art
qui, dans ces conditions, ne relèvent pas de
critères canoniques. Sélectionnées pour illustrer
un thème politique – la légitimité du
pouvoir impérial – à une époque où d’autres
nations de l’Europe commençaient à questionner
l’omnipotence des gouvernements
de type monarchique, les oeuvres de l’exposition
Catherine la Grande. Un art pour
l’empire illustrent adroitement l’incontestable
soif de pouvoir de l’impératrice qui, à ses
origines, n’était qu’une bien modeste
princesse allemande. Bien qu’un grand
nombre de pièces soient remarquables pour
leur virtuosité, d’autres le sont davantage pour
le message politique qu’elles sous-tendent.
Cet amalgame s’inscrit dans la tradition néoclassique
qui, paradoxalement, a servi autant
les royaumes et empires que les républiques
modernes alors naissantes. Que Catherine II
ait été digne de son époque ne fait aucun
doute aux yeux des nombreux collaborateurs
ayant contribué à l’exposition. L’intention n’est
pas ici de nourrir les ragots sur sa vie privée
et son appétit sexuel devenu l’objet de tant de
spéculations. Qu’on se le répète, Catherine II
n’est pas matière à tabloïd. Bien au contraire.
UNE SOUVERAINE DÉTERMINÉE
Le visiteur est accueilli dans un univers
glorieux par un portrait en pied de l’impératrice
– une copie de l’original datant de
1780 – qui la représente près d’une vingtaine
d’années après le coup d’état qu’elle fomenta
pour s’emparer du trône. La souveraine n’a
pas dérogé aux privilèges de la cour et,
comme tous les monarques satisfaits d’un
portrait flatteur, en commanda des dizaines
de copies non sans avoir exigé quelques
améliorations qui la rendaient plus solennelle.
Judicieusement distribuées, ces copies
rappelaient à ses sujets la grandeur de ses
actions. Ce portrait, un modèle qui respecte
à la lettre les conventions du genre, montre
Catherine II parée de tous les attributs de son
rang. Habillée d’une pelisse d’hermine et
élevée sur une plate-forme, car l’être presque
divin qu’est un monarque n’est habituellement
pas représenté touchant directement le sol,
elle se dresse en avant-plan le sceptre à la
main, parée d’une couronne en or, sertie
de perles, de diamants et surmontée d’un
spinelle rouge, l’orbe impérial au creux
de la main. L’ardent désir de la souveraine de
s’inscrire dans une lignée impériale se manifeste
par la présence en arrière-plan du buste
de Pierre le Grand en César. La devise à la
base du buste « Achever ce qui est commencé
» donne le ton de l’exposition.
L’exposition qui compte plus de 200 oeuvres est divisée en dix volets, suivant des thèmes
historiques et esthétiques. Les portraits, grands
formats ou miniatures, peints, gravés, incrustés
ou sculptés, fourmillent. Outre ceux de
l’impératrice en tenue royale ou en Minerve,
la déesse de la guerre et des arts qui fut
l’effigie néoclassique de Catherine, on trouve
dans ce panthéon ses fidèles, qu’ils aient
été amants ou simples conseillers épistolaires. La place d’honneur revient à son idole Pierre
le Grand pour qui elle fit ériger une statue
équestre montée sur un monolithe de granit
pesant mille huit cents tonnes. (Cette statue
aurait inspiré Jacques-Louis David pour son
portrait de Napoléon traversant les Alpes
en 1800.) Pour la réaliser, elle fit venir le
sculpteur français à succès Falconet qui lui
avait été recommandé par Diderot. Ici aussi,
elle n’hésite pas à se présenter comme la continuatrice
de son oeuvre avec une inscription
suggérant que s’il fut le premier, elle est la
seconde: « Petro Primo, Catharina Secunda ».
Cette section de l’exposition réussit très
bien à communiquer la détermination de
Catherine à s’attirer la sympathie de ses sujets
qui vouaient un culte immense à Pierre le
Grand, ainsi que son intention de placer la
Russie bien en vue sur l’échiquier international.
Elle ne recula devant rien. L’entreprise
du transport du monolithe, qui requit des
prodiges d’ingénierie, fut un coup d’éclat non
seulement en Russie mais dans toute l’Europe
où l’événement fut comparé à la construction
des Pyramides. Autre manifestation flamboyante
de ses prérogatives : le tableau La
destruction de la flotte turque pendant
la bataille de Tchesmé, (1771) commandé
à Jacob Philipp Hackert. Cet artiste allemand
qui vivait en Italie s’était appliqué jusque-là
à peindre des paysages dans la tradition de
Claude Gellée (dit Le Lorrain). Les oeuvres
préliminaires que Hackert présenta pour
approbation ont été jugées inadéquates. Elles
manquaient de réalisme. C’est alors que
l’impératrice ordonna qu’on fît exploser un
bateau en rade dans le port de Livourne
expressément pour l’artiste. Une telle action
d’éclat, s’ajoutant au succès même de la
bataille, «faisait de nouveau retentir dans toute
l’Europe la gloire de la marine et de l’armée
russe».
GALERIE DE PORTRAITS
La section Catherine II impératrice des
lumières est presque essentiellement une
galerie de portraits dominée par la présence
de Voltaire. Quelques ouvrages écrits par
l’impératrice y côtoient les têtes silencieuses
des philosophes des lumières et des artistes
français qu’elle s’est plu à attirer dans sa
«Rome du Nord». C’est peut-être ici qu’on
mesure mieux les limites de ce type d’exposition
où l’objet d’art supplante inévitablement
l’interprétation historique. Les bustes, qu’ils
soient ceux de Marie-Anne Collot, l’une des
rares femmes sculpteurs à avoir pu s’infiltrer
dans un milieu réservé aux hommes, ou ceux
du célèbre Jean-Antoine Houdon dont on
s’arrachait les services jusqu’aux États-Unis,
sont remarquables. Mais la maîtrise d’exécution
et leurs silencieux sourires font oublier
les critiques que les philosophes finiront par
adresser à Sa Majesté. À tant vouloir glorifier
Catherine, on finit par douter de sa grandeur.
Les philosophes n’étaient pas dupes.
L’ensemble des oeuvres commandées par
Catherine est imprégné de l’esthétique néoclassique
alors en vogue dans les grandes
nations de l’Europe septentrionale. À l’aube de l’ère de la consolidation des États nations,
la Russie n’est pas la seule à tenter de
démontrer son appartenance aux sources
antiques de la civilisation occidentale.
Catherine II y mit un peu plus d’ardeur que
d’autres. Elle compensa pour le Grand Tour
qu’elle ne sut se permettre en invitant des
artistes à sa cour qui ont transposé l’idéal
romain à sa porte. Le poids de
l’Antiquité communique un
message d’éternité. Bien
informée, elle résistera
aux propositions trop
ambitieuses d’artistes
que pourtant elle
admirait, tel Jean-
Charles Clérisseau
l’équivalent français
de Piranesi. Elle
optera plutôt pour un
architecte écossais aux
antécédents classiques irréprochables,
Charles Cameron. Ce dernier
refit les décors de la résidence d’été de
Tsarskoïe Selo, comme cela se pratiquait alors
en Angleterre avec la mode lancée par les
frères Adams, une affiliation que Catherine
n’ignorait pas. Les aquarelles des nouveaux
intérieurs de Tsarskoïe sont d’un luxe inouï,
notamment le pavillon d’Agate qui comportait
des bains à la romaine. Malheureusement,
nulle mention n’indique l’état actuel de ces
merveilles. Existent-elles toujours ?
UN CARROSSE CHARGÉ D’HISTOIRE
Le clou de l’exposition sera pour certains
le carrosse du couronnement des Romanov.
Bien qu’il soit tout à fait à sa place dans cette
mise en scène impériale, ce luxueux véhicule
de fabrication française appartient à une autre
époque. Commandé par Pierre Le Grand à la
Manufacture Royale des Gobelins en 1724,
il est probable qu’il ait servi au couronnement
de Catherine. Le catalogue à ce sujet ne
contient pas de renseignements concluants.
Mais alors que fait-il ici ? D’autant qu’on
s’empresse d’expliquer, sur le panneau
accompagnant le carrosse, que l’iconographie
rococo des peintures attribuées à François
Boucher est « contraire aux sensibilités néoclassiques
de Catherine ». Certes l’objet vaut
le détour, ne serait-ce que pour le contraste
entre l’esthétique plus frivole du rococo et le
sévère néoclassicisme qui domine le reste
de l’exposition.
En matière de beaux-arts, Catherine II
était-elle gloutonne ? À cette question, la
conservatrice Nathalie Bondil
répond: « Catherine aurait
été un mélange de fausse
modestie tout en étant
ivre du sentiment
de l’Immortalité.
Elle avait besoin
d’experts pour la
conseiller mais elle
savait reconnaître
l’excellence. Ses choix
étaient cependant le
résultat de situations
complexes où des facteurs
externes telles les fluctuations de ses alliances
politiques pouvaient jouer un rôle déterminant.
» Et c’est là où tous les objets ont tant
à dévoiler, qu’ils aient été fabriqués en Russie
ou commandés en Angleterre, en France,
en Italie ou encore qu’ils proviennent des
collections achetées par ses intermédiaires.
Les oeuvres gravées sur pierre, des camées
souvent à son effigie, sont des petites merveilles
qui se savourent de près. Les objets
d’art décoratifs recouverts de motifs antiques
témoignent du goût exceptionnel de la souveraine
et de la maîtrise qu’elle sut exercer sur
les manufactures russes.
Les deux dernières sections, consacrées
à sa collection de tableaux anciens et contemporains,
réservent d’agréables surprises. Les
conservateurs semblent s’être limités, et à
juste titre, à sélectionner des oeuvres qui
s’attachent à la manière classique du XXIIe
siècle avec des artistes comme Poussin,
Le Lorrain et Le Sueur ainsi que d’autres
moins connus. Au chapitre des artistes
contemporains, on découvre avec bonheur
deux femmes artistes Angélica Kaufman et son
émule Élisabeth Vigée Le Brun qui, ayant dû
fuir la France lors de la Révolution, trouva
refuge en Russie. Le plaisir se poursuit avec
les scènes de genre vertueuses des Français
Greuze et Chardin et les oeuvres d’artistes britanniques
Wright of Derby et Joshua Reynolds.
Exposition somptueuse à sélection composite,
Catherine la Grande. Un art pour
l’empire nous offre un volet de plus des chefsd’oeuvre
de l’Ermitage. À travers les parcours
offerts, le visiteur n’explorera pas les paysages
russes presque absents, mais il voyagera dans
l’Europe imaginaire que Catherine fit élaborer
dans son pays d’adoption. On ne peut que
souhaiter d’autres collaborations de ce genre.
EXPOSITION
CATHERINE LA GRANDE.
UN ART POUR L’EMPIRE
CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE
DE L’ERMITAGE, RUSSIE
Exposition sous la direction de :
Matthew Teitelbaum, directeur,
Musée des beaux-arts de l’Ontario ;
Guy Cogeval, directeur, Musée
des beaux-arts de Montréal ; Mikhaïl
Piotrovsky, directeur, Musée de
l’Ermitage.
Musée des beaux-arts de l’Ontario
317, rue Dundas Ouest
Toronto
Tél. : 416-979-6648
www.ago.net
Du 1er octobre 2005 au 1er janvier 2006
Musée des beaux-arts de Montréal
1380, rue Sherbrooke Ouest
Montréal
www.mbam.ca
Du 2 février au 7 mai 2006 |
CATALOGUE
L’EXPOSITION CATHERINE LA GRANDE.
UN ART POUR L’EMPIRE
CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE L’ERMITAGE, RUSSIE
CATALOGUE SOUS LA DIRECTION
DE NATHALIE BONDIL
COMMISSAIRES: CHRISTINA CORSIGLIA,
CONSERVATRICE DE L’ART EUROPÉEN,
MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE L’ONTARIO;
NATHALIE BONDIL, CONSERVATRICE EN CHEF
ET CONSERVATRICE DE L’ART EUROPÉEN,
MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL.
328 PAGES, 209 ILLUSTRATIONS.
UN IMPORTANT CATALOGUE ACCOMPAGNE L’EXPOSITION
CATHERINE LA GRANDE. UN ART POUR
L’EMPIRE. CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE
L’ERMITAGE, RUSSIE. C’EST UN OUVRAGE DE GRANDE
QUALITÉ MALGRÉ UNE NUMÉROTATION DES OEUVRES
QUI EXIGE UN REPÉRAGE LABORIEUX. IL CONSTITUE UN
OUTIL FORT INTÉRESSANT POUR QUICONQUE SOUHAITE
SAISIR LES ENJEUX HISTORIQUES, POLITIQUES ET
ESTHÉTIQUES QUE MATÉRIALISENT LES OBJETS SÉLECTIONNÉS
DE L’EXPOSITION. L’ÉNUMÉRATION DES
PRINCIPAUX TITRES DES CHAPITRES DU CATALOGUE
DONNE UNE IDÉE DES CHAMPS D’ANALYSE COUVERTS
PAR LES ESSAIS QU’IL COMPORTE: CATHERINE DE
RUSSIE ; LA PHILOSOPHIE COURONNÉE; LA MINERVE
DU NORD; UNE MÉCÈNE ÉCLAIRÉE ; L’IMPÉRATRICE
ANTICOMANE ; PROTECTRICE DES ARTS ET DES
MANUFACTURES. UNE VINGTAINE D’ARTICLES
RICHEMENT ILLUSTRÉS PRÉSENTENT LES POINTS DE
VUE D’EXPERTS RUSSES, FRANÇAIS ET CANADIENS ET
TRAITENT DE SUJETS AUSSI VARIÉS QUE LES
PORTRAITS PEINTS DE CATHERINE II, L’ART DE
GOUVERNER LES ARTS, CATHERINE II ET LES ARTS
DÉCORATIFS EUROPÉENS OU ENCORE LES TABLEAUX DE
L’IMPÉRATRICE. LE CATALOGUE COMPREND LA LISTE
DES QUELQUE DEUX CENT NEUF OEUVRES EXPOSÉES
ET UN TABLEAU DE REPÈRES CHRONOLOGIQUES. |
N° 201, hiver 2005-2006
|
 |