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Alexei Petrovich Antropov (1716-1795)
Portrait de l’impératrice Catherine II, Avant 1766
Huile sur toile
51 x 38 cm
© Le Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, 2005
 
 
 
Carrosse de couronnement des Romanov
Modèle de Milon, Manufacture Royale des Gobelins, Paris, premier quart du XVIIIe siècle
Peintures attribuées à François Boucher (1703-1770)
Chêne, hêtre, frêne, pin, fer, acier, cuivre, bronze, argent, verre, cuir, soie, tissu
700 X 258 X 300 cm
© Le Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg , 2005
 
 
 
Maître «PMG» (Vyborg ou Vienne)
Tabatière décorée de pierres précieuses (dessous)
Vers 1790
Or, argent, cristal, pierres précieuses et fines
4,4 X 9,4 X 7,5 cm
Galerie des objets précieux de Catherine II
© Le Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, 2005
 
 

N° 201, hiver 2005-2006

[ ART ACTUALITÉ ]

Ô IEKATERINA LA GRANDE
Marie-Josée Therrien

L’EXPOSITION CATHERINE LA GRANDE. UN ART POUR L’EMPIRE. CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE L’ERMITAGE COMPTE PLUS DE 200 OEUVRES ET EST DIVISÉE EN DIX VOLETS, SUIVANT DES THÈMES HISTORIQUES ET ESTHÉTIQUES. SÉLECTIONNÉES POUR ILLUSTRER UN THÈME CENTRAL POLITIQUE : LA LÉGITIMITÉ DU POUVOIR IMPÉRIAL À UNE ÉPOQUE OÙ D’AUTRES NATIONS DE L’EUROPE COMMENÇAIENT À QUESTIONNER L’OMNIPOTENCE DES GOUVERNEMENTS DE TYPE MONARCHIQUE, LES OEUVRES ILLUSTRENT ADROITEMENT L’INCONTESTABLE SOIF DE POUVOIR DE L’IMPÉRATRICE. L’ENSEMBLE DES PRODUCTIONS COMMANDÉES PAR CATHERINE EST IMPRÉGNÉ DE L’ESTHÉTIQUE NÉOCLASSIQUE ALORS EN VOGUE DANS LES GRANDES NATIONS DE L’EUROPE SEPTENTRIONALE.

Gouverner en despote éclairé offre, parmi bien des privilèges, pour celle ou celui qui règne, celui de cultiver son goût pour les arts ; cette tâche, la grande impératrice Catherine II sut l’entretenir avec une passion à la hauteur de ses ambitions. Depuis deux décennies, les musées ont présenté de nouveaux types d’expositions où l’art est interprété dans une perspective historique, plutôt qu’essentiellement formaliste. Il suffit de penser à Exilés et Émigrés (MBAM, 1997) ou encore à Richelieu. L’art et le pouvoir (MBAM, 2003). Ces approches plus englobantes obligent à reconsidérer la hiérarchie des oeuvres d’art qui, dans ces conditions, ne relèvent pas de critères canoniques. Sélectionnées pour illustrer un thème politique – la légitimité du pouvoir impérial – à une époque où d’autres nations de l’Europe commençaient à questionner l’omnipotence des gouvernements de type monarchique, les oeuvres de l’exposition Catherine la Grande. Un art pour l’empire illustrent adroitement l’incontestable soif de pouvoir de l’impératrice qui, à ses origines, n’était qu’une bien modeste princesse allemande. Bien qu’un grand nombre de pièces soient remarquables pour leur virtuosité, d’autres le sont davantage pour le message politique qu’elles sous-tendent. Cet amalgame s’inscrit dans la tradition néoclassique qui, paradoxalement, a servi autant les royaumes et empires que les républiques modernes alors naissantes. Que Catherine II ait été digne de son époque ne fait aucun doute aux yeux des nombreux collaborateurs ayant contribué à l’exposition. L’intention n’est pas ici de nourrir les ragots sur sa vie privée et son appétit sexuel devenu l’objet de tant de spéculations. Qu’on se le répète, Catherine II n’est pas matière à tabloïd. Bien au contraire.

UNE SOUVERAINE DÉTERMINÉE
Le visiteur est accueilli dans un univers glorieux par un portrait en pied de l’impératrice – une copie de l’original datant de 1780 – qui la représente près d’une vingtaine d’années après le coup d’état qu’elle fomenta pour s’emparer du trône. La souveraine n’a pas dérogé aux privilèges de la cour et, comme tous les monarques satisfaits d’un portrait flatteur, en commanda des dizaines de copies non sans avoir exigé quelques améliorations qui la rendaient plus solennelle. Judicieusement distribuées, ces copies rappelaient à ses sujets la grandeur de ses actions. Ce portrait, un modèle qui respecte à la lettre les conventions du genre, montre Catherine II parée de tous les attributs de son rang. Habillée d’une pelisse d’hermine et élevée sur une plate-forme, car l’être presque divin qu’est un monarque n’est habituellement pas représenté touchant directement le sol, elle se dresse en avant-plan le sceptre à la main, parée d’une couronne en or, sertie de perles, de diamants et surmontée d’un spinelle rouge, l’orbe impérial au creux de la main. L’ardent désir de la souveraine de s’inscrire dans une lignée impériale se manifeste par la présence en arrière-plan du buste de Pierre le Grand en César. La devise à la base du buste « Achever ce qui est commencé » donne le ton de l’exposition.

L’exposition qui compte plus de 200 oeuvres est divisée en dix volets, suivant des thèmes historiques et esthétiques. Les portraits, grands formats ou miniatures, peints, gravés, incrustés ou sculptés, fourmillent. Outre ceux de l’impératrice en tenue royale ou en Minerve, la déesse de la guerre et des arts qui fut l’effigie néoclassique de Catherine, on trouve dans ce panthéon ses fidèles, qu’ils aient été amants ou simples conseillers épistolaires. La place d’honneur revient à son idole Pierre le Grand pour qui elle fit ériger une statue équestre montée sur un monolithe de granit pesant mille huit cents tonnes. (Cette statue aurait inspiré Jacques-Louis David pour son portrait de Napoléon traversant les Alpes en 1800.) Pour la réaliser, elle fit venir le sculpteur français à succès Falconet qui lui avait été recommandé par Diderot. Ici aussi, elle n’hésite pas à se présenter comme la continuatrice de son oeuvre avec une inscription suggérant que s’il fut le premier, elle est la seconde: « Petro Primo, Catharina Secunda ».

Cette section de l’exposition réussit très bien à communiquer la détermination de Catherine à s’attirer la sympathie de ses sujets qui vouaient un culte immense à Pierre le Grand, ainsi que son intention de placer la Russie bien en vue sur l’échiquier international. Elle ne recula devant rien. L’entreprise du transport du monolithe, qui requit des prodiges d’ingénierie, fut un coup d’éclat non seulement en Russie mais dans toute l’Europe où l’événement fut comparé à la construction des Pyramides. Autre manifestation flamboyante de ses prérogatives : le tableau La destruction de la flotte turque pendant la bataille de Tchesmé, (1771) commandé à Jacob Philipp Hackert. Cet artiste allemand qui vivait en Italie s’était appliqué jusque-là à peindre des paysages dans la tradition de Claude Gellée (dit Le Lorrain). Les oeuvres préliminaires que Hackert présenta pour approbation ont été jugées inadéquates. Elles manquaient de réalisme. C’est alors que l’impératrice ordonna qu’on fît exploser un bateau en rade dans le port de Livourne expressément pour l’artiste. Une telle action d’éclat, s’ajoutant au succès même de la bataille, «faisait de nouveau retentir dans toute l’Europe la gloire de la marine et de l’armée russe».

GALERIE DE PORTRAITS
La section Catherine II impératrice des lumières est presque essentiellement une galerie de portraits dominée par la présence de Voltaire. Quelques ouvrages écrits par l’impératrice y côtoient les têtes silencieuses des philosophes des lumières et des artistes français qu’elle s’est plu à attirer dans sa «Rome du Nord». C’est peut-être ici qu’on mesure mieux les limites de ce type d’exposition où l’objet d’art supplante inévitablement l’interprétation historique. Les bustes, qu’ils soient ceux de Marie-Anne Collot, l’une des rares femmes sculpteurs à avoir pu s’infiltrer dans un milieu réservé aux hommes, ou ceux du célèbre Jean-Antoine Houdon dont on s’arrachait les services jusqu’aux États-Unis, sont remarquables. Mais la maîtrise d’exécution et leurs silencieux sourires font oublier les critiques que les philosophes finiront par adresser à Sa Majesté. À tant vouloir glorifier Catherine, on finit par douter de sa grandeur. Les philosophes n’étaient pas dupes.

L’ensemble des oeuvres commandées par Catherine est imprégné de l’esthétique néoclassique alors en vogue dans les grandes nations de l’Europe septentrionale. À l’aube de l’ère de la consolidation des États nations, la Russie n’est pas la seule à tenter de démontrer son appartenance aux sources antiques de la civilisation occidentale. Catherine II y mit un peu plus d’ardeur que d’autres. Elle compensa pour le Grand Tour qu’elle ne sut se permettre en invitant des artistes à sa cour qui ont transposé l’idéal romain à sa porte. Le poids de l’Antiquité communique un message d’éternité. Bien informée, elle résistera aux propositions trop ambitieuses d’artistes que pourtant elle admirait, tel Jean- Charles Clérisseau l’équivalent français de Piranesi. Elle optera plutôt pour un architecte écossais aux antécédents classiques irréprochables, Charles Cameron. Ce dernier refit les décors de la résidence d’été de Tsarskoïe Selo, comme cela se pratiquait alors en Angleterre avec la mode lancée par les frères Adams, une affiliation que Catherine n’ignorait pas. Les aquarelles des nouveaux intérieurs de Tsarskoïe sont d’un luxe inouï, notamment le pavillon d’Agate qui comportait des bains à la romaine. Malheureusement, nulle mention n’indique l’état actuel de ces merveilles. Existent-elles toujours ?

UN CARROSSE CHARGÉ D’HISTOIRE
Le clou de l’exposition sera pour certains le carrosse du couronnement des Romanov. Bien qu’il soit tout à fait à sa place dans cette mise en scène impériale, ce luxueux véhicule de fabrication française appartient à une autre époque. Commandé par Pierre Le Grand à la Manufacture Royale des Gobelins en 1724, il est probable qu’il ait servi au couronnement de Catherine. Le catalogue à ce sujet ne contient pas de renseignements concluants. Mais alors que fait-il ici ? D’autant qu’on s’empresse d’expliquer, sur le panneau accompagnant le carrosse, que l’iconographie rococo des peintures attribuées à François Boucher est « contraire aux sensibilités néoclassiques de Catherine ». Certes l’objet vaut le détour, ne serait-ce que pour le contraste entre l’esthétique plus frivole du rococo et le sévère néoclassicisme qui domine le reste de l’exposition.

En matière de beaux-arts, Catherine II était-elle gloutonne ? À cette question, la conservatrice Nathalie Bondil répond: « Catherine aurait été un mélange de fausse modestie tout en étant ivre du sentiment de l’Immortalité. Elle avait besoin d’experts pour la conseiller mais elle savait reconnaître l’excellence. Ses choix étaient cependant le résultat de situations complexes où des facteurs externes telles les fluctuations de ses alliances politiques pouvaient jouer un rôle déterminant. » Et c’est là où tous les objets ont tant à dévoiler, qu’ils aient été fabriqués en Russie ou commandés en Angleterre, en France, en Italie ou encore qu’ils proviennent des collections achetées par ses intermédiaires. Les oeuvres gravées sur pierre, des camées souvent à son effigie, sont des petites merveilles qui se savourent de près. Les objets d’art décoratifs recouverts de motifs antiques témoignent du goût exceptionnel de la souveraine et de la maîtrise qu’elle sut exercer sur les manufactures russes.

Les deux dernières sections, consacrées à sa collection de tableaux anciens et contemporains, réservent d’agréables surprises. Les conservateurs semblent s’être limités, et à juste titre, à sélectionner des oeuvres qui s’attachent à la manière classique du XXIIe siècle avec des artistes comme Poussin, Le Lorrain et Le Sueur ainsi que d’autres moins connus. Au chapitre des artistes contemporains, on découvre avec bonheur deux femmes artistes Angélica Kaufman et son émule Élisabeth Vigée Le Brun qui, ayant dû fuir la France lors de la Révolution, trouva refuge en Russie. Le plaisir se poursuit avec les scènes de genre vertueuses des Français Greuze et Chardin et les oeuvres d’artistes britanniques Wright of Derby et Joshua Reynolds.

Exposition somptueuse à sélection composite, Catherine la Grande. Un art pour l’empire nous offre un volet de plus des chefsd’oeuvre de l’Ermitage. À travers les parcours offerts, le visiteur n’explorera pas les paysages russes presque absents, mais il voyagera dans l’Europe imaginaire que Catherine fit élaborer dans son pays d’adoption. On ne peut que souhaiter d’autres collaborations de ce genre.

EXPOSITION
CATHERINE LA GRANDE.
UN ART POUR L’EMPIRE
CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE L’ERMITAGE, RUSSIE

Exposition sous la direction de : Matthew Teitelbaum, directeur, Musée des beaux-arts de l’Ontario ; Guy Cogeval, directeur, Musée des beaux-arts de Montréal ; Mikhaïl Piotrovsky, directeur, Musée de l’Ermitage.

Musée des beaux-arts de l’Ontario
317, rue Dundas Ouest
Toronto
Tél. : 416-979-6648
www.ago.net
Du 1er octobre 2005 au 1er janvier 2006

Musée des beaux-arts de Montréal
1380, rue Sherbrooke Ouest
Montréal
www.mbam.ca
Du 2 février au 7 mai 2006

 

CATALOGUE
L’EXPOSITION CATHERINE LA GRANDE.
UN ART POUR L’EMPIRE

CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE L’ERMITAGE, RUSSIE

CATALOGUE SOUS LA DIRECTION DE NATHALIE BONDIL

COMMISSAIRES: CHRISTINA CORSIGLIA, CONSERVATRICE DE L’ART EUROPÉEN, MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE L’ONTARIO; NATHALIE BONDIL, CONSERVATRICE EN CHEF ET CONSERVATRICE DE L’ART EUROPÉEN, MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL.

328 PAGES, 209 ILLUSTRATIONS.

UN IMPORTANT CATALOGUE ACCOMPAGNE L’EXPOSITION CATHERINE LA GRANDE. UN ART POUR L’EMPIRE. CHEFS-D’OEUVRE DU MUSÉE DE L’ERMITAGE, RUSSIE. C’EST UN OUVRAGE DE GRANDE QUALITÉ MALGRÉ UNE NUMÉROTATION DES OEUVRES QUI EXIGE UN REPÉRAGE LABORIEUX. IL CONSTITUE UN OUTIL FORT INTÉRESSANT POUR QUICONQUE SOUHAITE SAISIR LES ENJEUX HISTORIQUES, POLITIQUES ET ESTHÉTIQUES QUE MATÉRIALISENT LES OBJETS SÉLECTIONNÉS DE L’EXPOSITION. L’ÉNUMÉRATION DES PRINCIPAUX TITRES DES CHAPITRES DU CATALOGUE DONNE UNE IDÉE DES CHAMPS D’ANALYSE COUVERTS PAR LES ESSAIS QU’IL COMPORTE: CATHERINE DE RUSSIE ; LA PHILOSOPHIE COURONNÉE; LA MINERVE DU NORD; UNE MÉCÈNE ÉCLAIRÉE ; L’IMPÉRATRICE ANTICOMANE ; PROTECTRICE DES ARTS ET DES MANUFACTURES. UNE VINGTAINE D’ARTICLES RICHEMENT ILLUSTRÉS PRÉSENTENT LES POINTS DE VUE D’EXPERTS RUSSES, FRANÇAIS ET CANADIENS ET TRAITENT DE SUJETS AUSSI VARIÉS QUE LES PORTRAITS PEINTS DE CATHERINE II, L’ART DE GOUVERNER LES ARTS, CATHERINE II ET LES ARTS DÉCORATIFS EUROPÉENS OU ENCORE LES TABLEAUX DE L’IMPÉRATRICE. LE CATALOGUE COMPREND LA LISTE DES QUELQUE DEUX CENT NEUF OEUVRES EXPOSÉES ET UN TABLEAU DE REPÈRES CHRONOLOGIQUES.

N° 201, hiver 2005-2006

© 2006 Vie des Arts