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N° 202, printemps 2006
[ DOSSIER ] FEMMES
MICHELINE BEAUCHEMIN, SCULPTEURE
LE FIL D’UNE ÉNERGIE LUMINEUSE
Entretien avec Christiane Baillargeon
LA DÉTERMINATION DE CETTE FEMME A PROPULSÉ SON OEUVRE BIEN AU-DELÀ DES POLÉMIQUES CONCERNANT LES FORMES ARTISTIQUES SUPÉRIEURES OU INFÉRIEURES1.
L’ITINÉRAIRE ÉTONNANT DE MICHELINE BEAUCHEMIN TÉMOIGNE DE SON ESPRIT VISIONNAIRE :
LONGTEMPS AVANT QUE LE PROGRAMME ACTUEL D’INTÉGRATION DES ARTS À L’ARCHITECTURE AIT ÉTÉ ÉLABORÉ, ELLE A RÉALISÉ DE NOMBREUSES COMMANDES PUBLIQUES MONUMENTALES. DANS L’ENTRETIEN
QUI SUIT, CETTE ARTISTE DE LA DÉMESURE LIVRE, EN TOUTE SIMPLICITÉ, QUELQUES FRAGMENTS DE
SA VASTE EXPÉRIENCE. ELLE COMMENTE LA PLACE RÉSERVÉE À L’ART DANS LA SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE,
ELLE RACONTE QUELQUES SOUVENIRS QUI PROFILENT UN PEU SA PERSONNALITÉ ; ELLE DIT SES RÊVES
ET SON AMOUR DE L’HIVER. DES PAROLES REPRODUITES DE FAÇON À RESTER FIDÈLES AU TON INTIMISTE
QUI LEUR CONFÈRE LEUR TOUCHANTE ÉLOQUENCE.
L’espace ouvert situé au cœur du Vieux Montréal exhibe de multiples artéfacts qui
rappellent, par bribes, les cinquante années que cette femme exceptionnelle a consacrées à la création artistique. Micheline Beauchemin vient d’apprendre que le devis présenté la veille,
pour un important projet d’Intégration des arts à l’architecture destiné au complexe TOHU,
la Cité des arts du cirque, a été accepté. Elle sait, depuis peu, qu’elle est lauréate du Prix
de la gouverneure générale. C’est dans ce contexte si heureux que s’est amorcée notre
conversation. Les extraits suivants en traduisent l’essence, ils mettent en évidence
l’engagement de l’artiste, son audace, sa vision et l’envergure de son œuvre.
L’APPRENTIE À PARIS
Vous avez commencé à exposer dans
les années 50 ?
Oui, à Paris où j’étudiais, on m’avait
invitée à participer à une exposition au Musée
d’Art Moderne avec Riopelle et Borduas, dans
la section des artistes canadiens.
Faisiez-vous de la tapisserie à ce
moment-là?
Je faisais de la broderie et du vitrail. Il
y avait à Chartres un maître verrier qui restaurait
les vitraux qui avaient éclaté sous les
bombardements pendant la guerre. Avec lui,
j’ai appris une technique ancienne qui
consistait à crépir de gros blocs de verre
éclaté avec du béton armé. Les églises datant
du Moyen Âge, dans le Nord de la France
entre autres, illustrent ce procédé qui date
d’avant l’utilisation du plomb.
Cette technique me rappelait la richesse
des couleurs et la sensualité que j’appréciais
dans les tapis crochetés ici. Épais, ils attiraient
la lumière de façon inégale. Lorsque j’étais
en Grèce, je retrouvais ces qualités dans tous
les ouvrages de broderie des femmes.
Votre carrière a donc été lancée en
quelques années?
Ma carrière a été lancée à Paris avec
l’exposition du Musée d’Art Moderne et celle
qui l’a suivie à la Maison du Canada dans
la Cité Universitaire. Puis,
revenue à Montréal en 1958,
j’ai présenté une exposition
presque tout de suite chez
Denise Delrue, rue Crescent ;
c’était la galerie à ce momentlà.
Elle représentait tous les
jeunes qui commençaient,
j’en faisais partie. Ensuite,
le directeur du Musée des
beaux-arts de Montréal
(MBAM) m’a demandé de
préparer une exposition qui a
eu lieu en 1959. Tout s’y est
vendu, comme chez Denise
Delrue d’ailleurs. Et dans ma
naïveté je pensais que c’était
comme ça, on vendait tout.
C’était formidable !
Avez-vous utilisé les techniques
du vitrail après votre retour au
Québec?
À Montréal, j’ai fait du vitrail pour des
particuliers mais lors de mes expositions je
présentais déjà de la tapisserie ; en fait, c’était
un peu parce que je ne trouvais pas d’atelier
où travailler le vitrail, sauf un où on faisait du
vitrail traditionnel. Comme on considérait que
j’étais trop débutante pour m’embaucher,
on m’a offert d’utiliser l’atelier lorsqu’il était
libre, soit pendant la nuit. J’étais alors costumière
à Radio-Canada, le jour et la nuit
j’allais travailler le vitrail. J’ai vécu ainsi
pendant une année, c’était épuisant, mais
j’aimais beaucoup cette vie-là! J’avais tellement
de choses à dire, c’était vital.
RÉINVENTER LA TAPISSERIE
Vous avez exploré plusieurs matériaux
avant de faire de la tapisserie ?
J’ai fait de la peinture mais c’était la
matière que j’aimais, j’en mettais très épais,
je faisais des sculptures peintes. Mais je
n’avais pas assez d’argent pour acheter autant
de peinture puisque j’avais décidé de quitter
mon emploi à Radio-Canada après dix mois.
Je recevais un salaire et je me suis dit que si
je m’y habituais, je ne pourrais plus m’en
passer. Pour réaliser des fresques, je me suis
mise à utiliser le plâtre auquel j’ajoutais des
copeaux de craies de cire, c’était merveilleux
et très économique. Puis j’ai reçu une commande
et j’ai commencé à faire mes tapisseries
au crochet. C’était très frais ce que
je faisais, ce n’était pas de la tapisserie
traditionnelle.
Vous avez modernisé la tapisserie
québécoise en utilisant des matériaux
nouveaux et des techniques industrielles ?
Dans les années 80, j’ai fait de la tapisserievitrail,
par exemple AB-1, œuvre commandée
par le Parlement de l’Ontario. Immense
(6, 71 x 3,35 m), cette pièce est composée
de blocs d’acrylique traités pour répondre
à la lumière noire. Le jour, la couleur est
visible tandis que le soir tout ce qui est
coloré disparaît.
Pourquoi avez-vous choisi de vivre à
Grondines, près du fleuve ?
Depuis quarante ans, j’habite une propriété à Grondines. Je suis née à Longueuil mais,
avec ma famille, nous passions nos étés dans
cette région que je trouve douce et où je suis
bien. J’ai fait école là ; j’y ai reçu des étudiants
de plusieurs pays venus y suivre des stages de
neuf mois, mais finalement, personne ne
partait. Je n’aime pas tellement enseigner mais
ces jeunes travaillaient à mes projets. Ils
étaient mes apprentis. Moi qui n’avais pas
d’enfants, je me retrouvais avec une gang
de jeunes, de beaux jeunes. C’était toute une
aventure avec des gens en or. Grâce à leur
aide, leurs cœurs généreux et motivés, je
réalisais en huit mois des travaux qui
m’auraient pris deux ans.
Vous avez voyagé beaucoup, chaque fois,
vous avez préféré rentrer au Québec ?
On se dit tous, après avoir séjourné en
Europe, qu’on aurait pu rester là-bas. J’aurais
pu vivre aussi au Japon, dans le Grand Nord,
en Équateur ou au Mexique; oui, c’aurait
été possible mais ç’aurait été une autre vie.
Moi, j’ai un amour pour l’hiver. Regardez
comme c’est beau, le fleuve gelé puis le dégel,
les tempêtes… j’ai besoin de ça !
Vous avez dû faire preuve de courage
et de détermination considérant l’époque,
le contexte, les préjugés sur les métiers
d’art, le fait que vous soyez une femme,
avez-vous trouvé votre carrière difficile ?
Par moments, oui. La solitude surtout est
difficile, parce que la tapisserie est un métier
qui se pratique dans la solitude. Lorsque je
travaillais à Radio-Canada, j’étais entourée par
des collègues, de même, par la suite, lorsque
j’ai fait des costumes pour le théâtre. Je
n’aurais pas fait ça toute ma vie mais au
moment où je l’ai fait, ça m’a apporté beaucoup.
Je ne sais pas si ça prenait du courage,
est-ce qu’on appelle ça du courage quand
on ne peut pas faire autrement ?
À l’époque de votre participation à la
prestigieuse Biennale internationale de la
tapisserie, à Lausanne, vous vous présentiez
comme peintre-licier. Dans le contexte
de la catégorisation des arts actuels, où Micheline Beauchemin se situe-t-elle ?
Je suis sculpteure, je fais de la sculpture.
Au Québec, les gens pensent que la tapisserie
c’est de l’artisanat et ce n’est pas bien vu ici.
Je n’ai pas du tout cette mauvaise interprétation
en Europe. Vous savez, au Québec, on
vient de loin : lorsque j’ai reçu le Prix du
Québec en 1959, le ministère de la Culture
était le même que celui de l’Agriculture. Alors
on a fait du chemin.
DES ŒUVRES INSPIRÉES
DU JAPON
Quelle contribution Micheline
Beauchemin apporte-t-elle à l’art
québécois ?
C’est l’intégration des arts à l’architecture.
Comment avez-vous amorcé votre
collaboration avec l’architecture ?
J’aime faire de grandes choses. J’étais
allée au théâtre, j’y ai vu les rideaux de scène
et je me suis dit que moi aussi j’allais en
réaliser. Le projet de la Place des Arts
s’amorçait et j’ai lu qu’au Japon, on avait
construit le plus grand métier au monde pour
créer le rideau du Théâtre Impérial de Tokyo.
Depuis mon enfance, je me disais que le Japon
c’était pour moi, j’ai donc décidé de partir.
Arrivée là-bas, je vais voir une compagnie et
je montre aux responsables qui me reçoivent
des petits échantillons que j’avais apportés
dans un sac Eaton. Je leur dis que je veux
travailler avec eux pour faire des maquettes
de rideaux de théâtre. Vous savez, au Japon,
les rideaux de théâtre sont une industrie
commanditée par des compagnies. Il y a un
rideau différent pour chaque saison et on
les utilise pendant deux ans. Après, on les
brûle, comme les temples qu’on incendie
après 50 ans pour en reconstruire d’autres,
complètement identiques.
Revenue à Montréal, j’ai présenté mes
nouveaux échantillons à des architectes qui
se sont montrés intéressés. Avec une bourse
de 4000$ du Conseil des arts, je suis repartie,
pensant que j’avais de l’argent pour vivre
jusqu’à la fin de mes jours. La vie au Japon
était bon marché avant 1967. Par suite d’une
erreur de numéro de téléphone, je me
retrouve dans une autre compagnie, très
moderne; j’explique à leurs designers que je
suis intéressée à dessiner pour eux en échange
de l’utilisation de leurs métiers. Ils m’ont
accueillie tout de suite, ils m’ont trouvé un
appartement... Une jeune Américaine comme
moi dans leur atelier, c’était une très bonne
publicité pour cette entreprise. Je travaillais
fort.
Lorsque les dessins ont été approuvés par
les architectes de la Place des Arts, je suis
retournée là-bas faire mon rideau. Ensuite, j’ai
fait celui du Centre national des arts à Ottawa.
Quelles sont, selon vous, vos plus importantes
réalisations, vos œuvres-phares?
Il y en a eu plusieurs selon les époques.
Sûrement que le rideau du Centre national
des arts à Ottawa (1966-1969) constitue une
œuvre majeure. J’ajouterai la sculpture spatiale
installée à la Bibliothèque Gabrielle Roy à
Québec, tout comme Étoile (1981) présentée
à la 10e Biennale internationale de tapisserie,
à Lausanne, en Suisse. J’aime relever des défis.
Que signifie pour vous le Prix de la
gouverneure générale du Canada?
Avec le Prix Borduas, ce sont les plus
hautes reconnaissances qu’un artiste puisse
obtenir au Québec et au Canada. Je perçois
donc le Prix de la gouverneure générale
du Canada comme une récompense. À mes
yeux, il y a deux sortes de récompenses :
me commander un travail prestigieux et me
décerner un prix. J’aurai une exposition au
Musée national des beaux-arts du Québec.
J’aimerais, bien sûr, que soit organisée une
rétrospective. Mais je sais que ce genre de
manifestation coûte très cher parce qu’il faut
aller chercher les œuvres un peu partout et
que les musées ne disposent pas de budgets
suffisants pour cela. De plus, le risque est
grand de ne pas attirer des foules aussi
considérables que pour des œuvres d’artistes
aux noms aussi prestigieux que Miro ou
Gauguin. Je trouve qu’il n’y a pas assez de
reconnaissance pour notre propre culture.
Articles parus dans Vie des Arts :
Louis-Jacques Beaulieu, Un cas de jeunesse
ardente (Micheline Beauchemin), Vie des
Arts, vol. 3, no 14, Printemps 1959, p. 13.
Guy Robert, Micheline Beauchemin – Des
signes qui s’amplifient, vol. 25, no 102,
Printemps 1981, p. 20.
1 Novitz, David (1984). «High and popular art the place
of art in society » dans The Boundaries of art, Philadelphie : Temple University Press.
N° 202, printemps 2006 |
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