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Dessin : Peter Krausz
 
 
 
Dessin : Peter Krausz
 

N° 202, printemps 2006

[ D O S S I E R ]

DOUBLE PORTRAIT DE BERNARD LÉVY
Jacques-Bernard Roumanes

« Quelle est la différence entre le journalisme et la littérature ?
Le journalisme est illisible et la littérature n’est pas lue. »
Oscar Wilde (Aphorismes)

« Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente… »
Georges Brassens (Chansons)

« Félix qui potuit rerum cognoscere causas. »
Virgile (Géorgiques)

LE PERSONNAGE PUBLIC EST FAIT TOUT D’UNE PIÈCE : CLAIR, SOUVENT LUMINEUX, IL A LA PAROLE FACILE MAIS CONCISE, LE VERBE FRANC, UNE PRÉSENCE ENTIÈRE, UNE BONNE HUMEUR À TOUTE ÉPREUVE ; L’ACCUEIL EST DIRECT ET SIMPLE, L’ATTITUDE OUVERTE, LA PENSÉE ARGUMENTÉE, L’ÉCOUTE SENSIBLE ; QUANT À LA VOIX, SERVIE PAR UN TIMBRE DE BARYTON, ELLE LANCE DES PHRASES COURTES MAIS CHAUDES, DÉCOUPÉES À LA MESURE EXACTE DE L’AUDITEUR. CETTE VOIX DE COMÉDIEN, QUI FAIT SON CHARME, VIENT TOUJOURS À PROPOS ENNUANCER LE TON DES RÉPLIQUES, EFFICACES, SAVOUREUSES OU RIGOUREUSES, VOIRE FERMES SI NÉCESSAIRE QUE DOIT, SELON LE CAS, ADMINISTRER LE DIRECTEUR DE LA REVUE DANS L’EXERCICE DE SES FONCTIONS. MAIS DERRIÈRE CE DIRECTEUR, DERRIÈRE LE PROFESSIONNEL, QUI EST L’HOMME BERNARD LÉVY ?

Un terrible vivant, qui pense avec Saint- Exupéry: «La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne crée pas la vie. » (Lettre à un otage). Interrogé ici sur ses goûts et ses passions, Bernard Lévy montre au-delà d’une diversité d’intérêts, une curiosité intellectuelle insatiable quoique profondément marquée d’inquiétude. Lucidité autocritique, contrastant avec la gaieté communicative qu’affiche en permanence son personnage public, mais qui ne se dément pas en privé, au contraire. Ce qui le rend si attachant à ses amis. Ils sont nombreux.

PRIMUM VIVERE
J’interroge : L’art ou la vie ? La vie ! Indiscutablement, s’exclame BL. Négocier s’il le faut, mais le premier devoir est de protéger sa vie. La vie d’abord, martèle BL. Je redéploie donc la question sous l’angle non plus de l’existence, mais de l’art comme l’essence de la vie. L’art constitue-t-il une fin en soi ? Cette fameuse « preuve » (Pessoa) que la vie ne suffit pas à elle seule à combler l’existence… Ou bien l’art n’est-il qu’un moyen au service d’une cause ? Moyen cathartique au service du Politique (Aristote) ou pédagogique au service d’une idéologie (Brecht).
B.L. Je fuis les définitions pour rejoindre la vie à travers les acteurs de l’art, les artistes. L’art n’est pas dissociable des artistes. L’art donne effectivement du sens à la vie, mais changeons d’angle, l’art est aussi une manière de questionner la vie pour qu’elle ait un sens. Comme d’ailleurs la vie ne cesse d’interroger l’art. Raison pour laquelle selon moi, l'art reste indissociable non seulement des artistes mais plus encore de leurs œuvres; qui leur survivent.

J.-B.R. Mais l’art ajoute-t-il quelque chose à la vie ?
B.L. Oui, absolument. Mais pour moi la vie a pour finalité la vie ! Même s’il n’y a pas d’explication. Du moins n’en ai-je jamais trouvé. Tout ce qu’on peut dire est que l’art semble agir sur la vie comme un miroir, dans la mesure où l’artiste est une sorte de trouveur de sens qui modifie sans cesse la vie, ou encore la vision qu’on peut en avoir.

J.-B.R. Qu’est-ce qu’un artiste, alors ? Et qui est artiste ?
B.L. Il serait commode de dire : nous sommes tous artistes, ce qui est un truisme. Il me paraît préférable de circonscrire l’art au fait que certains en font un «métier » pour y engloutir leur vie ; avec, parfois, l’obsession Dessin de Peter Krausz de faire admettre leur vie comme une œuvre.

J.-B.R. Cette obsession n’est-elle pas l’origine permanente de la performance ?
B.L. C’est probable, en effet.

J.-B.R. Cela veut-il dire que l’art peut être ramené à une fonction sociale ? Un métier et rien d’autre ?
B.L. Non! Ce n’est pas qu’« un métier et rien d’autre ». Car l’artiste reste celui qui questionne notre situation dans la vie, je veux dire à travers les deux grandes catégories de l’espace et du temps ; lesquelles, d’ailleurs, sont au fondement même de la condition humaine. L’artiste joue aussi un rôle très important, celui de révélateur de la part obscure de cette même condition ; celle dont on ne veut pas parler, encore moins la voir ; celle qu’on refoule sans cesse, tant comme individu que comme société. Ce qui vient me chercher, c’est ce qui me touche le plus dans une œuvre ou une démarche artistique. Personnellement, je suis quelqu’un qui trouve la vie, en général inconfortable, la nature plutôt désagréable, et ma propre vie difficile. Et pourtant, une vie, même la plus douloureuse, me semblera toujours préférable à la mort. Parce que la mort anéantit tout à la fois la vie et l’idée même de sa signification. Donc le peu que j’aie, je le préserve.

J.-B.R. Cette signification que l’art doit ajouter à la vie, est-ce ce qu’on appelle une utopie ? Ce « quelque chose qui n’existe pas », mais qui va permettre de construire du sens susceptible de « faire être » tout ce qui, apparaissant aujourd’hui, n’existera plus demain ? Ce qui nous inclut nous-mêmes…
B.L. C’est évident, bien sûr, mais justement, je me méfie des évidences. Comme par exemple : le plaisir de jouir d’un «…clair matin de roses se coiffant » (Samain), ou le bonheur d’avoir conscience de « vivre à chaque respiration » (Soljénitsyne). Il ne faut pas que la lumière de ces évidences troublantes, en viennent à nous masquer la part obscure que nous enfouissons en nous par peur, par ignorance ou par cynisme ; autant d’impostures.

VITA PERENNIS
J.-B.R. Quelle est l’expression artistique à laquelle vous êtes le plus sensible ?
B.L. C’est paradoxalement la littérature. Particulièrement la narration, l’histoire, et aussi le théâtre, à cause de la mise en scène des mots. Si j’avais été un artiste, j’aurais davantage été un comédien ou un écrivain qu’un peintre ou qu’un musicien. D’ailleurs, écrivain, je le suis un peu…

J.-B.R. Un peu ? C’est un euphémisme! Chacun sait que le directeur de Vie des Arts est non seulement éditorialiste mais rédacteur et critique ; outre quoi il est parallèlement l’auteur de nouvelles, et enfin, un journaliste qui enseigne à l’Université de Montréal. Quel est donc, en réalité, le vrai rapport de BL à l’écriture?
B.L. Tout texte est soutenu par une écriture ou, comme on le disait au XVIIIe siècle, par un «style». Je prétends même que tout texte doit être écrit pour être lu dans mille ans ; autrement dit, doit être conçu par son auteur pour ne pas vieillir. C’est un idéal de pérennité extrême mais qui pour moi concerne tous les textes, même la moindre capsule de journaliste, en dépit de son caractère éphémère. Viser l’impérissable, en un mot la pérennité, cela veut dire rester vivant ; persister et signer.

J.-B.R. La modernité a ratifié la mort de l’art (Hegel) tout en accordant à la conscience (esthétique) de l’artiste d’universaliser sa singularité (Descartes) et donc ses œuvres. Il y a là le plus étonnant paradoxe qu’on puisse tirer du cogito : l’affirmation de la valeur universelle de l’art (via la subjectivité). Quelle est donc cette puissance que l’art dégage – ou que les œuvres portent – et qui fait sa valeur ? Au plus simple, n’est-ce pas la mémoire ?
B.L. Oui, mais la mémoire comme héritage… Le langage n’étant pas l’objet, la critique n’étant pas l’œuvre, je cherche à transmettre, par des moyens d’écriture, ce qui m’a touché voire bouleversé dans l’expérience esthétique d’une œuvre ou d’une démarche d’artiste. Non pas simplement communiquer une information fugitive mais, au contraire, archiver dans un écrit l’héritage de cette expérience bouleversante, afin de la pérenniser ; lui accordant ainsi sa plus haute valeur. Bien sûr il y a tout un pan de l’art contemporain qui ne cesse de s’aventurer dans l’éphémère jusqu’à la dérision, voire l’autodestruction. Bien sûr ! Mais moi, mes amours vont aux choses qui durent… J’aime que la vie ne finisse pas ; j’aime qu’au cinéma il n’y ait pas le mot : fin ! Je le souhaite sachant que c'est une illusion, mais j'aime aimer cette illusion. Internet n’est encore qu’un livre de sable, à la Borges… Et, tandis que les disquettes qui ont servi à fabriquer la revue après le no 100 ont déjà disparu, le no 1 de la revue (1956) est toujours là, archivé et d’ailleurs disponible, au moins l’index, sur le site internet de Vie des Arts. Pour l’instant donc, le papier reste plus performant que l’électron.

VIVE ET AMA
J.-B.R. Que lit BL ? Je veux dire, par plaisir.
B.L. Des romans! Italo Calvino, Kundera, Borges, Georges Perec… Semprun. Ce que j’y cherche au fond, ce sont des personnages qui vivent des situations inconfortables.

J.-B.R. Est-ce un miroir ?
B.L. Non, c’est une appréhension que j’aime avoir de la vie, même s’il s’agit de vies fictives. Et puis, j’aime bien que la vie soit un roman… J’avance d’ailleurs l’idée que ma propre vie est construite comme un roman : j’aime être surpris par des événements restés imprévisibles, tandis que j’aurais horreur de savoir d’avance ce qu’il va m’arriver au chapitre suivant.

J.-B.R. Hermès?
B.L. Oui, la figure d’Hermès me convient tout à fait. Je ne suis pas un témoin qui fournit des pièces à un juge, je suis un messager, heureux de s’adresser à ceux à qui je transmets un message; quand bien même il arrive que ce message soit défavorable au destinataire. C’est le risque du messager…

J.-B.R. Ultime citadelle : la passion. Quelles sont les passions de BL qui lui viennent de l’art ?
B.L. La passion amoureuse ! La spéculation amoureuse avec tout le théâtre de la construction qui l’entoure. Pur artifice, fiction des fictions, le roman s’avère pour moi le lieu par excellence de cette fiction.

J.-B.R. Un jour, en dérivant de Rilke à Wenders (Les ailes du désir), BL m’a avoué qu’entre être un homme ou un ange, sa préférence allait à l’ange. Pourquoi?
B.L. Eh bien parce que l’ange est immortel.

J.-B.R. Au prix de ne pas vivre… ?
B.L. Si. Il vit mais il ne sent pas.

J.-B.R. Perte de conscience esthétique, donc.
B.L. Pas si sûr. Il a tout, il ne peut pas sentir, c’est vrai. Mais cela n’exclut pas le sentiment.

J.-B.R. L’ange peut-il connaître une passion amoureuse?
B.L. Oui… mais dont il ne souffrirait pas, étant coupé du plaisir comme de la douleur. On dira sans doute que ce n’est pas là une «vraie » passion amoureuse, mais tant pis, j’opte pour l’ange.

J.-B.R. Au début du siècle dernier « avoir l’ange » s’appliquait aux artistes qui passionnaient le public. Quel est l’ange de B.L. ?
B.L. Cela revient au fond à me demander : qu’est-ce qui, dans ma vie, m’anime le plus profondément ? Eh bien, c’est la curiosité, la soif de connaissance… Or l’ange, lui, a accès à tout cela de manière infinie. Étant immortel, il se conjugue avec le temps.

J.-B.R. Donc Dieu n’est pas un ange ?
B.L. Certainement pas. Dieu est un homme! La preuve, on ne peut même pas compter sur lui. Ou, comme le dit Pennac : «Si Dieu existe, j’espère qu’il a une excuse valable. »

J.-B.R. Abstraction faite du présent, quels artistes BL aurait-il aimé rencontrer? Et pour quelles raisons ?
B.L. J’aurais aimé travailler dans l’atelier de Michel-Ange. Je me sens plus proche de l’équipe de Michel-Ange que de celle de Vinci ; personnage trop introverti. Ceci pour la Renaissance. Mais au XVIIIe siècle, j’aurais adoré rencontrer Fragonard. D’ailleurs j’habite Athènes et Paris ; le Ve siècle grec (av. J-C) et le XVIIIe siècle français. Je suis un fils des Lumières !

J.-B.R. Quelle œuvre B.L. aurait-il voulu voir naître sous ses yeux ? Je prends pour exemple La jeune fille à la perle de Vermeer qui assiste à la genèse du portrait dont elle est le modèle.
B.L. La Vue de Delft, parce que c'est un paysage urbain mais dans lequel on perçoit le temps ; le temps qui passe dans le double miroir du fleuve et du ciel.

J.-B.R. Quelle est l’œuvre littéraire que BL aurait souhaité voir s’écrire sous ses yeux?
B.L. Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Contrairement à L’Œuvre au noir de la même, qui met en scène le point de vue du médecin sur la maladie, Hadrien montre le malade dans son rapport au pouvoir qu’exercent sur lui les médecins plus encore que la maladie. Car tout empereur qu’il est, il demeure impuissant face à cette maladie qu’il apprend à regarder avec les yeux des autres, ceux qui le soignent et dont il se défie d’ailleurs. La connaissance qu’a cette femme (Yourcenar) des états physiologiques masculins est proprement fascinante.

J.-B.R. Enfin, y a-t-il un créateur dont B.L. aurait voulu voir naître le talent ? Comme si, toujours dans la perspective de l’ange, l’on pouvait contempler une conscience évoluer depuis le balcon de Dieu…
B.L. S’il s’agit d’un écrivain, j’aurais aimé voir comment Diderot s’est formé, mais plus encore Casanova. Sans doute parce que c’est un esprit du XVIIIe avide de tout savoir : mathématiques, astronomie, physique et musique (il a écrit un opéra), tout l’intéresse. De plus c’est un grand séducteur, et enfin c’est un formidable aventurier, qui se déplace en Europe comme dans son salon. Quelle aisance ! Oui, cela m’aurait amusé de lire dans ses pensées comment se forme une telle malice…

PORTRAIT DE BERNARD LÉVY EN TROIS MOTS
« L’élégance, la science, la violence !» disait Rimbaud (Illuminations). L’élégance critique, la curiosité scientifique et la violence créatrice, telles semblent être en définitive les trois sources de celui qui, au fil des ans, a fini par s’identifier si bien avec la revue, qu’il est en train de devenir « Monsieur Vie des Arts»!

 

 

BERNARD LÉVY
CHAPEAUGRAPHIE CRITIQUE

Marine Van Hoof

LA PETITE PHOTOGRAPHIE QUI ACCOMPAGNE L’ÉDITORIAL DU DIRECTEUR EST TROMPEUSE : SI ELLE LIVRE BIEN QUELQUE CHOSE DU REGARD À LA FOIS CRITIQUE ET AMUSÉ QU’IL PROMÈNE SUR LE MONDE, SI ELLE TRADUIT BIEN UN PEU DE SON INSATIABLE CURIOSITÉ ET DE SA QUÊTE ACHARNÉE DE SAVOIR, ELLE NE M’EST, HÉLAS, D’AUCUN SECOURS POUR ILLUSTRER LE PHÉNOMÈNE SUIVANT : CE MONSIEUR PORTE BEAUCOUP DE CASQUETTES. POURQUOI NE PAS LES MONTRER ? « JE VEUX BIEN, DIT SON PHOTOGRAPHE, MAIS L’ENNUI C’EST QU’ELLES NE LUI POUSSENT SUR LE CRÂNE QUE LORSQU’IL SE MET À PARLER. ET MOI, JE N’AI PAS LE TEMPS, VOUS COMPRENEZ. » POUR COMBLER CETTE LACUNE ET PROUVER MA BONNE FOI, JE SUIS ALLÉE TROUVER BERNARD LÉVY EN PERSONNE. J’EN RAMÈNE UNE IMPRESSIONNANTE « CHAPEAUGRAPHIE» DONT VOICI QUELQUES SPÉCIMENS.


Les membres du comité de rédaction :
De gauche à droite, rangée du bas : René Viau,
Bernard Lévy, Johane Bergeron, Jean De Julio-Paquin ; rangée du haut : Louise Julien, Marie-Claude Mirandette, Constance Naubert-Riser et Marie Ginette Bouchard.

Photo : Maria Pirès
 


L’équipe de Vie des Arts :
De gauche à droite : Nadia Abdelahad, Marie Ginette Bouchard, Bernard Lévy, Herminie Rocan et Maria Pirès.

Photo : Marie-Claude Mirandette

 

À propos des nombreux embranchements de son itinéraire, Bernard Lévy constate : «Choisir a toujours été difficile pour moi.» À l’école, il est bon en lettres comme en mathématiques, ces dernières sont très valorisées par sa mère. Avec son père, qui est aussi peintre amateur, il découvre les musées, la peinture.

Épris de littérature et d’oralité (il se définit comme un être qui aime parler), il développe un intérêt tel pour le théâtre qu’il songe, une fois son baccalauréat en poche, à devenir comédien. Ses parents le convainquent d’éviter la voie des arts et des lettres, beaucoup trop risquée à leurs yeux. Ayant éprouvé à quel point les domaines littéraires relevaient du registre de la subjectivité, il cède sans trop de difficulté et entame des études scientifiques (médecine).

Aux termes de sa formation scientifique, son amour des mots le rattrape: il se lance dans l’histoire et le journalisme, qu’il n’arrêtera plus jamais de pratiquer. On lui confie la direction de revues scientifiques et techniques; il tient pendant deux ans la page scientifique du quotidien Le Devoir (il a obtenu, en 1992, le grand prix du journalisme scientifique du Canada); il collabore toujours à la revue Médecine / Sciences. À la radio et à la télévision, il a été animateur et chroniqueur de plusieurs émissions tant scientifiques que culturelles. Parallèlement, son intérêt pour les arts l’a conduit à devenir, dès 1971, membre du comité de rédaction de Vie des Arts. Un peu plus de vingt ans après, en 1992, à l’issue d’un concours, il décroche le poste de directeur et de rédacteur en chef de la revue. «Aujourd’hui, j’ai piloté un quart des quelque 200 numéros publiés», remarque-t-il avec un brin d’étonnement.

DE LA RIGUEUR AVANT TOUTE CHOSE
Derrière ce déploiement d’activités, il y a de toute évidence un véritable goût du travail: «L’effort est un plaisir. Écrire ne m’est jamais une corvée.» Cependant, il affirme volontiers quand on lui parle de son talent d’écrivain, qu’il l’a gagné en travaillant beaucoup. Quoi qu’il en soit, le bonheur de peaufiner la langue, de déjouer ses pièges, de chercher les meilleures formules est infini pour lui. Cette grâce, il aime la transmettre aux étudiants de l’Université de Montréal où il enseigne depuis 20 ans la rédaction pour les médias écrits, ainsi que la vulgarisation scientifique. S’il prend tant de plaisir à disséquer la langue par le biais de l’écriture, c’est aussi pour mieux déjouer ses sens multiples dans des récits et des poèmes au charme espiègle et pleins de jeux de miroir. Trois recueils ont été publiés à ce jour. Il faut d’ailleurs les lire tout haut. Dans une de ses nouvelles intitulée Le chef-d’œuvre, où son héros ne devient un écrivain à succès que lorsqu’il a enfin l’occasion de lire son texte à haute voix, on lit que tous les grands textes sont faits pour la voix humaine1.

Mais d’où vient Bernard Lévy? Il a vu le jour au Caire en 1944. De l’Égypte, il dit qu’il garde toujours le sentiment d’avoir en lui plusieurs rivages. Imaginaires et réels, les souvenirs fragmentaires qu’il a conservés de quelques moments de son enfance passés, semble-t-il, à Alexandrie nourrissent certaines de ses productions littéraires. La vie au Canada où il débarque en 1967 le plonge dans le chaudron multiculturel.

Concilier formation scientifique et poésie, diriger Vie des Arts et écrire le livret d’un opéra en un acte représenté en 1999 et qui sera repris l’été 2006 au Domaine Forget (Charlevoix), Bernard Lévy aime les défis. «Je n’ai jamais le sentiment de trahir ma formation scientifique. Au contraire, j’essaye toujours d’introduire dans le domaine scientifique une «écriture» qui d’ailleurs est propre à une tradition française. Or, beaucoup de scientifiques se méfient de la belle écriture. Ils n’y perçoivent souvent qu’une forme d’ornementation inutile. Bien sûr, il convient de demeurer sobre. Mais faut-il, pour autant, se cantonner au registre d’un vocabulaire limité et se priver de la précision qu’offrent toutes les ressources de la langue?» Qu’il s’agisse de science ou d’art, il insiste sur l’obligation de produire des textes rigoureux, au français impeccable. «Devant des productions artistiques, l’avantage de ma formation scientifique m’évite de me laisser éblouir par le clinquant technologique qui parfois les accompagne.» Et puis, Bernard Lévy confie qu’il est animé par le souci de la pérennité. Il révèle ici l’ampleur de son ambition: «Les textes publiés devraient être encore lisibles et intéressants dans 100 ans et même – pourquoi pas? – dans 1000 ans!» Il donne en exemple les critiques de Baudelaire qui franchissent allègrement les années, contrairement à celles d’Alexandre Dumas.

Exigeant sur la forme, Bernard Lévy l’est tout autant pour le contenu: Vie des Arts entend se concentrer sur l’actualité des arts visuels et être au service des spectateurs confrontés aux œuvres. «Prendre le parti des lecteurs, c’est s’attacher au Que voit-on? Cela consiste à ne pas céder aux impressions personnelles ni aux dérives où se laissent entraîner parfois certains artistes.» Il juge, par exemple, important de tenir compte de la matérialité de l’œuvre et se méfie des spéculations relatives à la «transcendance » de l’art. Il s’emploie aussi à débusquer les miroitements des effets de mode.

LE PARTI PRIS DU SPECTATEUR
À la tête de la revue Vie des Arts, il a défini une ligne éditoriale qui respecte l’objectif de pluralité: «Dans le passé, Vie des Arts était structurée de telle sorte qu’il y avait des rubriques à remplir à chaque numéro (design, cinéma, danse, archéologie, etc.); la revue n’évitait donc pas le piège de l’éclectisme et de l’éparpillement. Nous avons recentré la revue sur les arts visuels en considérant, selon les circonstances, le rôle de complément et d’enrichissement que constituent les autres formes d’expression de la culture: théâtre, musique, informatique, etc. » Le choix des articles répond au principe de la hiérarchie événementielle : les événements importants c’est-à-dire porteurs d’innovation et d’originalité, reçoivent une place prépondérante. Certes, la loi de la proximité joue aussi. Cependant, au sein de l’équipe de rédaction de Vie des Arts le souci de ne pas exclure demeure vif: «Je pense qu’au fil des cinquante ans de publication ininterrompue pratiquement aucun artiste digne de ce nom n’a été oublié par la revue. Bien sûr, le défaut d’être lié à l’actualité va de pair avec le risque d’accorder à celui qui parle le plus fort une place disproportionnée. Un musée ou une galerie dotés des moyens de monter des événements dont tout le monde parle vont avoir plus facilement une oreille attentive. Mais je suis toujours à la recherche et à l’écoute d’une voix, aussi modeste soit-elle, pourvu qu’elle soit originale.»

Pour maintenir la vitalité d’une revue comme Vie des Arts, il faut être combatif: les subventions ne représentent que 33% du budget et il faut se battre pour les conserver. Sur une semaine de travail, ce soldat des médias passe les trois quarts du temps à défendre les intérêts de la revue. Il faut œuvrer sans relâche sur trois fronts : subventions, publicité et abonnements. «Je voudrais que la revue puisse davantage rayonner et disposer moi-même de plus de temps pour représenter la revue à l’étranger, être présent à de grands événements comme les grandes Biennales internationales, la Documenta.»

DES PUBLICS À CONQUÉRIR
Mais certains chiffres sont encourageants: plus de 85% des abonnés renouvellent leur abonnement souvent pour deux ans. La plupart rangent la revue dans leur bibliothèque après l’avoir lue, pour la consulter en cas de besoin. Et c’est ainsi que certaines familles se transmettent la collection complète de génération en génération. Reste qu’il faut gagner de nouveaux publics. Notre promotion auprès des Cégeps a donné de bons résultats cette année. Dommage que le milieu des affaires ne représente que 5% du lectorat ! Néanmoins, les prochains grands défis qui s’ouvrent tiennent à la diffusion des informations en tenant compte du réseau internet.»

Il rêvait d’être comédien. Il avait tout pour le devenir, y compris le charme. Quelques longs détours plus tard, celui qui tient les rênes de Vie des Arts est tout sauf un être qui a renoncé à ses rêves. On l’écoute et on se dit qu’il est devenu grand acteur…de sa vie. Chapeau, Bernard Lévy!

(Entretien réalisé en décembre 2005)

1 Un sourire incertain, récits, 171 p., Éditions Triptyque, 1996

N° 202, printemps 2006

© 2006 Vie des Arts