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N° 202, printemps 2006
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DOUBLE PORTRAIT DE BERNARD LÉVY
Jacques-Bernard Roumanes
« Quelle est la différence entre le journalisme et la littérature ?
Le journalisme est illisible et la littérature n’est pas lue. »
Oscar Wilde (Aphorismes)
« Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente… »
Georges Brassens (Chansons)
« Félix qui potuit rerum cognoscere causas. »
Virgile (Géorgiques)
LE PERSONNAGE PUBLIC EST FAIT TOUT
D’UNE PIÈCE : CLAIR, SOUVENT LUMINEUX,
IL A LA PAROLE FACILE MAIS CONCISE, LE VERBE
FRANC, UNE PRÉSENCE ENTIÈRE, UNE BONNE
HUMEUR À TOUTE ÉPREUVE ; L’ACCUEIL EST
DIRECT ET SIMPLE, L’ATTITUDE OUVERTE,
LA PENSÉE ARGUMENTÉE, L’ÉCOUTE SENSIBLE ;
QUANT À LA VOIX, SERVIE PAR UN TIMBRE DE
BARYTON, ELLE LANCE DES PHRASES COURTES
MAIS CHAUDES, DÉCOUPÉES À LA MESURE EXACTE
DE L’AUDITEUR. CETTE VOIX DE COMÉDIEN, QUI
FAIT SON CHARME, VIENT TOUJOURS À PROPOS
ENNUANCER LE TON DES RÉPLIQUES, EFFICACES,
SAVOUREUSES OU RIGOUREUSES, VOIRE FERMES
SI NÉCESSAIRE QUE DOIT, SELON LE CAS,
ADMINISTRER LE DIRECTEUR DE LA REVUE DANS
L’EXERCICE DE SES FONCTIONS. MAIS DERRIÈRE
CE DIRECTEUR, DERRIÈRE LE PROFESSIONNEL,
QUI EST L’HOMME BERNARD LÉVY ?
Un terrible vivant, qui pense avec Saint-
Exupéry: «La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne
crée pas la vie. » (Lettre à un otage). Interrogé
ici sur ses goûts et ses passions, Bernard
Lévy montre au-delà d’une diversité d’intérêts,
une curiosité intellectuelle insatiable quoique
profondément marquée d’inquiétude. Lucidité
autocritique, contrastant avec la gaieté
communicative qu’affiche en permanence
son personnage public, mais qui ne se
dément pas en privé, au contraire. Ce qui
le rend si attachant à ses amis. Ils sont
nombreux.
PRIMUM VIVERE
J’interroge : L’art ou la vie ? La vie ! Indiscutablement,
s’exclame BL. Négocier s’il le
faut, mais le premier devoir est de protéger
sa vie. La vie d’abord, martèle BL.
Je redéploie donc la question sous l’angle
non plus de l’existence, mais de l’art comme
l’essence de la vie. L’art constitue-t-il une fin
en soi ? Cette fameuse « preuve » (Pessoa)
que la vie ne suffit pas à elle seule à combler
l’existence… Ou bien l’art n’est-il qu’un
moyen au service d’une cause ? Moyen cathartique
au service du Politique (Aristote) ou
pédagogique au service d’une idéologie
(Brecht).
B.L. Je fuis les définitions pour rejoindre
la vie à travers les acteurs de l’art, les artistes.
L’art n’est pas dissociable des artistes. L’art
donne effectivement du sens à la vie, mais
changeons d’angle, l’art est aussi une
manière de questionner la vie pour qu’elle
ait un sens. Comme d’ailleurs la vie ne cesse
d’interroger l’art. Raison pour laquelle selon
moi, l'art reste indissociable non seulement
des artistes mais plus encore de leurs
œuvres; qui leur survivent.
J.-B.R. Mais l’art ajoute-t-il quelque
chose à la vie ?
B.L. Oui, absolument. Mais pour moi la
vie a pour finalité la vie ! Même s’il n’y a pas
d’explication. Du moins n’en ai-je jamais
trouvé. Tout ce qu’on peut dire est que l’art
semble agir sur la vie comme un miroir,
dans la mesure où l’artiste est une sorte de
trouveur de sens qui modifie sans cesse la
vie, ou encore la vision qu’on peut en avoir.
J.-B.R. Qu’est-ce qu’un artiste, alors ?
Et qui est artiste ?
B.L. Il serait commode de dire : nous
sommes tous artistes, ce qui est un truisme.
Il me paraît préférable de circonscrire l’art
au fait que certains en font un «métier » pour
y engloutir leur vie ; avec, parfois, l’obsession
Dessin de Peter Krausz de faire admettre leur vie comme une œuvre.
J.-B.R. Cette obsession n’est-elle pas
l’origine permanente de la performance ?
B.L. C’est probable, en effet.
J.-B.R. Cela veut-il dire que l’art peut
être ramené à une fonction sociale ? Un
métier et rien d’autre ?
B.L. Non! Ce n’est pas qu’« un métier et
rien d’autre ». Car l’artiste reste celui qui
questionne notre situation dans la vie, je veux
dire à travers les deux grandes catégories de
l’espace et du temps ; lesquelles, d’ailleurs,
sont au fondement même de la condition
humaine. L’artiste joue aussi un rôle très
important, celui de révélateur de la part
obscure de cette même condition ; celle dont
on ne veut pas parler, encore moins la voir ;
celle qu’on refoule sans cesse, tant comme
individu que comme société.
Ce qui vient me chercher, c’est ce qui
me touche le plus dans une œuvre ou une
démarche artistique.
Personnellement, je suis quelqu’un qui
trouve la vie, en général inconfortable, la
nature plutôt désagréable, et ma propre vie
difficile. Et pourtant, une vie, même la plus
douloureuse, me semblera toujours préférable
à la mort. Parce que la mort anéantit
tout à la fois la vie et l’idée même de sa signification.
Donc le peu que j’aie, je le préserve.
J.-B.R. Cette signification que l’art doit
ajouter à la vie, est-ce ce qu’on appelle une
utopie ? Ce « quelque chose qui n’existe
pas », mais qui va permettre de construire
du sens susceptible de « faire être »
tout ce qui, apparaissant aujourd’hui,
n’existera plus demain ? Ce qui nous
inclut nous-mêmes…
B.L. C’est évident, bien sûr, mais justement,
je me méfie des évidences. Comme par
exemple : le plaisir de jouir d’un «…clair
matin de roses se coiffant » (Samain), ou
le bonheur d’avoir conscience de « vivre à
chaque respiration » (Soljénitsyne). Il ne faut
pas que la lumière de ces évidences troublantes,
en viennent à nous masquer la part
obscure que nous enfouissons en nous par
peur, par ignorance ou par cynisme ; autant
d’impostures.
VITA PERENNIS
J.-B.R. Quelle est l’expression artistique
à laquelle vous êtes le plus sensible ?
B.L. C’est paradoxalement la littérature.
Particulièrement la narration, l’histoire, et aussi
le théâtre, à cause de la mise en scène des mots.
Si j’avais été un artiste, j’aurais davantage
été un comédien ou un écrivain qu’un
peintre ou qu’un musicien. D’ailleurs,
écrivain, je le suis un peu…
J.-B.R. Un peu ? C’est un
euphémisme! Chacun sait que
le directeur de Vie des Arts est
non seulement éditorialiste
mais rédacteur et critique ;
outre quoi il est parallèlement
l’auteur de nouvelles,
et
enfin, un journaliste
qui enseigne à
l’Université de
Montréal. Quel est
donc, en réalité, le vrai
rapport de BL à l’écriture?
B.L. Tout texte est soutenu
par une écriture ou, comme on
le disait au XVIIIe siècle, par un
«style». Je prétends même que
tout texte doit être écrit pour
être lu dans mille ans ; autrement
dit, doit être conçu par son auteur
pour ne pas vieillir. C’est un idéal de
pérennité extrême mais qui pour moi
concerne tous les textes, même la moindre
capsule de journaliste, en dépit de
son caractère éphémère. Viser l’impérissable,
en un mot la pérennité, cela
veut dire rester vivant ; persister
et signer.
J.-B.R. La modernité a ratifié la
mort de l’art (Hegel) tout en accordant
à la conscience (esthétique)
de l’artiste d’universaliser
sa singularité (Descartes) et donc ses
œuvres. Il y a là le plus étonnant paradoxe
qu’on puisse tirer du cogito :
l’affirmation de la valeur universelle de
l’art (via la subjectivité). Quelle est donc
cette puissance que l’art dégage – ou que les œuvres portent – et qui fait sa valeur ?
Au plus simple, n’est-ce pas la mémoire ?
B.L. Oui, mais la mémoire comme
héritage… Le langage n’étant pas l’objet,
la critique n’étant pas l’œuvre, je cherche
à transmettre, par des moyens d’écriture,
ce qui m’a touché voire bouleversé
dans l’expérience esthétique d’une œuvre ou
d’une démarche d’artiste. Non pas simplement
communiquer une information fugitive
mais, au contraire, archiver dans un écrit
l’héritage de cette expérience bouleversante,
afin de la pérenniser ; lui accordant ainsi sa
plus haute valeur. Bien sûr il y a tout un pan de l’art contemporain qui ne cesse de s’aventurer
dans l’éphémère jusqu’à la dérision,
voire l’autodestruction. Bien sûr ! Mais moi,
mes amours vont aux choses qui durent…
J’aime que la vie ne finisse pas ; j’aime qu’au
cinéma il n’y ait pas le mot : fin ! Je le souhaite
sachant que c'est une illusion, mais j'aime
aimer cette illusion.
Internet n’est encore qu’un livre de sable,
à la Borges… Et, tandis que les disquettes qui
ont servi à fabriquer la revue après le
no 100 ont déjà disparu, le no 1 de la revue
(1956) est toujours là, archivé et d’ailleurs
disponible, au moins l’index, sur le site
internet de Vie des Arts. Pour l’instant donc, le
papier reste plus performant que l’électron.
VIVE ET AMA
J.-B.R. Que lit BL ? Je veux dire, par
plaisir.
B.L. Des romans! Italo Calvino, Kundera,
Borges, Georges Perec… Semprun. Ce que
j’y cherche au fond, ce sont des personnages
qui vivent des situations inconfortables.
J.-B.R. Est-ce un miroir ?
B.L. Non, c’est une appréhension que
j’aime avoir de la vie, même s’il s’agit de vies
fictives. Et puis, j’aime bien que la vie soit un
roman… J’avance d’ailleurs l’idée que ma
propre vie est construite comme un roman :
j’aime être surpris par des événements restés
imprévisibles, tandis que j’aurais horreur
de savoir d’avance ce qu’il va m’arriver
au chapitre suivant.
J.-B.R. Hermès?
B.L. Oui, la figure d’Hermès me convient
tout à fait. Je ne suis pas un témoin qui
fournit des pièces à un juge, je suis un messager,
heureux de s’adresser à ceux à qui je
transmets un message; quand bien même
il arrive que ce message soit défavorable
au destinataire. C’est le risque du messager…
J.-B.R. Ultime citadelle : la passion.
Quelles sont les passions de BL qui lui
viennent de l’art ?
B.L. La passion amoureuse ! La spéculation
amoureuse avec tout le théâtre de la
construction qui l’entoure. Pur artifice,
fiction des fictions, le roman s’avère pour moi
le lieu par excellence de cette fiction.
J.-B.R. Un jour, en dérivant de Rilke à
Wenders (Les ailes du désir), BL m’a avoué
qu’entre être un homme ou un ange, sa
préférence allait à l’ange. Pourquoi?
B.L. Eh bien parce que l’ange est
immortel.
J.-B.R. Au prix de ne pas vivre… ?
B.L. Si. Il vit mais il ne sent pas.
J.-B.R. Perte de conscience esthétique,
donc.
B.L. Pas si sûr. Il a tout, il ne peut pas
sentir, c’est vrai. Mais cela n’exclut pas le
sentiment.
J.-B.R. L’ange peut-il connaître une
passion amoureuse?
B.L. Oui… mais dont il ne souffrirait pas,
étant coupé du plaisir comme de la douleur.
On dira sans doute que ce n’est pas là une
«vraie » passion amoureuse, mais tant pis,
j’opte pour l’ange.
J.-B.R. Au début du siècle dernier
« avoir l’ange » s’appliquait aux artistes
qui passionnaient le public. Quel est l’ange
de B.L. ?
B.L. Cela revient au fond à me demander :
qu’est-ce qui, dans ma vie, m’anime le plus
profondément ? Eh bien, c’est la curiosité,
la soif de connaissance… Or l’ange, lui, a
accès à tout cela de manière infinie. Étant
immortel, il se conjugue avec le temps.
J.-B.R. Donc Dieu n’est pas un ange ?
B.L. Certainement pas. Dieu est un
homme! La preuve, on ne peut même pas
compter sur lui. Ou, comme le dit Pennac :
«Si Dieu existe, j’espère qu’il a une excuse
valable. »
J.-B.R. Abstraction faite du présent,
quels artistes BL aurait-il aimé rencontrer?
Et pour quelles raisons ?
B.L. J’aurais aimé travailler dans l’atelier
de Michel-Ange. Je me sens plus proche
de l’équipe de Michel-Ange que de celle de
Vinci ; personnage trop introverti. Ceci pour
la Renaissance. Mais au XVIIIe siècle, j’aurais
adoré rencontrer Fragonard. D’ailleurs
j’habite Athènes et Paris ; le Ve siècle grec
(av. J-C) et le XVIIIe siècle français. Je suis
un fils des Lumières !
J.-B.R. Quelle œuvre B.L. aurait-il voulu
voir naître sous ses yeux ? Je prends pour
exemple La jeune fille à la perle de Vermeer
qui assiste à la genèse du portrait dont
elle est le modèle.
B.L. La Vue de Delft, parce que c'est un
paysage urbain mais dans lequel on perçoit
le temps ; le temps qui passe dans le double
miroir du fleuve et du ciel.
J.-B.R. Quelle est l’œuvre littéraire que BL
aurait souhaité voir s’écrire sous ses yeux?
B.L. Les Mémoires d’Hadrien de
Marguerite Yourcenar. Contrairement à
L’Œuvre au noir de la même, qui met
en scène le point de vue du médecin sur la
maladie, Hadrien montre le malade dans son
rapport au pouvoir qu’exercent sur lui les
médecins plus encore que la maladie.
Car tout empereur qu’il est, il demeure
impuissant face à cette maladie qu’il apprend
à regarder avec les yeux des autres, ceux qui
le soignent et dont il se défie d’ailleurs. La
connaissance qu’a cette femme (Yourcenar)
des états physiologiques masculins est
proprement fascinante.
J.-B.R. Enfin, y a-t-il un créateur dont
B.L. aurait voulu voir naître le talent ?
Comme si, toujours dans la perspective
de l’ange, l’on pouvait contempler une
conscience évoluer depuis le balcon
de Dieu…
B.L. S’il s’agit d’un écrivain, j’aurais aimé
voir comment Diderot s’est formé, mais plus
encore Casanova. Sans doute parce que c’est
un esprit du XVIIIe avide de tout savoir :
mathématiques, astronomie, physique et
musique (il a écrit un opéra), tout l’intéresse.
De plus c’est un grand séducteur, et enfin
c’est un formidable aventurier, qui se déplace
en Europe comme dans son salon. Quelle
aisance ! Oui, cela m’aurait amusé de lire
dans ses pensées comment se forme une telle
malice…
PORTRAIT DE BERNARD LÉVY EN TROIS MOTS
« L’élégance, la science, la violence !» disait Rimbaud (Illuminations). L’élégance
critique, la curiosité scientifique et la violence
créatrice, telles semblent être en définitive
les trois sources de celui qui, au fil des ans,
a fini par s’identifier si bien avec la revue,
qu’il est en train de devenir « Monsieur Vie
des Arts»!
BERNARD LÉVY
CHAPEAUGRAPHIE CRITIQUE
Marine Van Hoof
LA PETITE PHOTOGRAPHIE QUI ACCOMPAGNE L’ÉDITORIAL DU DIRECTEUR EST TROMPEUSE :
SI ELLE LIVRE BIEN QUELQUE CHOSE DU REGARD À LA FOIS CRITIQUE ET AMUSÉ QU’IL PROMÈNE SUR LE
MONDE, SI ELLE TRADUIT BIEN UN PEU DE SON INSATIABLE CURIOSITÉ ET DE SA QUÊTE ACHARNÉE DE SAVOIR,
ELLE NE M’EST, HÉLAS, D’AUCUN SECOURS POUR ILLUSTRER LE PHÉNOMÈNE SUIVANT : CE MONSIEUR PORTE
BEAUCOUP DE CASQUETTES. POURQUOI NE PAS LES MONTRER ? « JE VEUX BIEN, DIT SON PHOTOGRAPHE,
MAIS L’ENNUI C’EST QU’ELLES NE LUI POUSSENT SUR LE CRÂNE QUE LORSQU’IL SE MET À PARLER. ET MOI,
JE N’AI PAS LE TEMPS, VOUS COMPRENEZ. » POUR COMBLER CETTE LACUNE ET PROUVER MA BONNE FOI,
JE SUIS ALLÉE TROUVER BERNARD LÉVY EN PERSONNE. J’EN RAMÈNE UNE IMPRESSIONNANTE « CHAPEAUGRAPHIE» DONT VOICI QUELQUES SPÉCIMENS.
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Les membres du comité de rédaction :
De gauche à droite, rangée du bas : René Viau,
Bernard Lévy, Johane Bergeron, Jean De Julio-Paquin ; rangée du haut : Louise Julien, Marie-Claude Mirandette, Constance Naubert-Riser et Marie Ginette Bouchard.
Photo : Maria Pirès |
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L’équipe de Vie des Arts :
De gauche à droite : Nadia Abdelahad, Marie Ginette Bouchard, Bernard Lévy, Herminie Rocan et Maria Pirès.
Photo : Marie-Claude Mirandette |
À propos des nombreux embranchements
de son itinéraire, Bernard Lévy constate :
«Choisir a toujours été difficile pour moi.»
À l’école, il est bon en lettres comme en
mathématiques, ces dernières sont très valorisées
par sa mère. Avec son père, qui est aussi
peintre amateur, il découvre les musées,
la peinture.
Épris de littérature et d’oralité (il se définit
comme un être qui aime parler), il développe
un intérêt tel pour le théâtre qu’il songe, une
fois son baccalauréat en poche, à devenir
comédien. Ses parents le convainquent d’éviter
la voie des arts et des lettres, beaucoup trop
risquée à leurs yeux. Ayant éprouvé à quel point
les domaines littéraires relevaient du registre
de la subjectivité, il cède sans trop de difficulté
et entame des études scientifiques (médecine).
Aux termes de sa formation scientifique, son
amour des mots le rattrape: il se lance dans
l’histoire et le journalisme, qu’il n’arrêtera plus
jamais de pratiquer. On lui confie la direction
de revues scientifiques et techniques; il tient
pendant deux ans la page scientifique du
quotidien Le Devoir (il a obtenu, en 1992,
le grand prix du journalisme scientifique
du Canada); il collabore toujours à la revue
Médecine / Sciences. À la radio et à la
télévision, il a été animateur et chroniqueur
de plusieurs émissions tant scientifiques
que culturelles. Parallèlement, son intérêt
pour les arts l’a conduit à devenir, dès 1971,
membre du comité de rédaction de Vie des
Arts. Un peu plus de vingt ans après, en 1992,
à l’issue d’un concours, il décroche le poste
de directeur et de rédacteur en chef de la
revue. «Aujourd’hui, j’ai piloté un quart des
quelque 200 numéros publiés», remarque-t-il
avec un brin d’étonnement.
DE LA RIGUEUR AVANT TOUTE CHOSE
Derrière ce déploiement d’activités, il y a de
toute évidence un véritable goût du travail:
«L’effort est un plaisir. Écrire ne m’est jamais
une corvée.» Cependant, il affirme volontiers
quand on lui parle de son talent d’écrivain, qu’il
l’a gagné en travaillant beaucoup. Quoi qu’il en
soit, le bonheur de peaufiner la langue, de
déjouer ses pièges, de chercher les meilleures
formules est infini pour lui. Cette grâce, il aime
la transmettre aux étudiants de l’Université
de Montréal où il enseigne depuis 20 ans la
rédaction pour les médias écrits, ainsi que
la vulgarisation scientifique. S’il prend tant de
plaisir à disséquer la langue par le biais de
l’écriture, c’est aussi pour mieux déjouer ses
sens multiples dans des récits et des poèmes au
charme espiègle et pleins de jeux de miroir. Trois
recueils ont été publiés à ce jour. Il faut d’ailleurs
les lire tout haut. Dans une de ses nouvelles intitulée Le chef-d’œuvre, où son héros ne
devient un écrivain à succès que lorsqu’il a
enfin l’occasion de lire son texte à haute voix,
on lit que tous les grands textes sont faits pour
la voix humaine1.
Mais d’où vient Bernard Lévy? Il a vu le jour
au Caire en 1944. De l’Égypte, il dit qu’il garde
toujours le sentiment d’avoir en lui plusieurs
rivages. Imaginaires et réels, les souvenirs
fragmentaires qu’il a conservés de quelques
moments de son enfance passés, semble-t-il,
à Alexandrie nourrissent certaines de ses
productions littéraires. La vie au Canada où il
débarque en 1967 le plonge dans le chaudron
multiculturel.
Concilier formation scientifique et poésie,
diriger Vie des Arts et écrire le livret d’un opéra
en un acte représenté en 1999 et qui sera repris
l’été 2006 au Domaine Forget (Charlevoix),
Bernard Lévy aime les défis. «Je n’ai jamais le
sentiment de trahir ma formation scientifique.
Au contraire, j’essaye toujours d’introduire
dans le domaine scientifique une «écriture»
qui d’ailleurs est propre à une tradition
française. Or, beaucoup de scientifiques se
méfient de la belle écriture. Ils n’y perçoivent
souvent qu’une forme d’ornementation inutile.
Bien sûr, il convient de demeurer sobre. Mais
faut-il, pour autant, se cantonner au registre
d’un vocabulaire limité et se priver de la
précision qu’offrent toutes les ressources de
la langue?» Qu’il s’agisse de science ou d’art,
il insiste sur l’obligation de produire des textes
rigoureux, au français impeccable. «Devant
des productions artistiques, l’avantage de ma
formation scientifique m’évite de me laisser
éblouir par le clinquant technologique qui
parfois les accompagne.» Et puis, Bernard Lévy
confie qu’il est animé par le souci de la pérennité.
Il révèle ici l’ampleur de son ambition:
«Les textes publiés devraient être encore lisibles
et intéressants dans 100 ans et même –
pourquoi pas? – dans 1000 ans!» Il donne en
exemple les critiques de Baudelaire qui franchissent
allègrement les années, contrairement
à celles d’Alexandre Dumas.
Exigeant sur la forme, Bernard Lévy l’est tout
autant pour le contenu: Vie des Arts entend se
concentrer sur l’actualité des arts visuels et être
au service des spectateurs confrontés aux
œuvres. «Prendre le parti des lecteurs, c’est
s’attacher au Que voit-on? Cela consiste à ne
pas céder aux impressions personnelles ni aux
dérives où se laissent entraîner parfois certains
artistes.» Il juge, par exemple, important de
tenir compte de la matérialité de l’œuvre et se
méfie des spéculations relatives à la «transcendance
» de l’art. Il s’emploie aussi à débusquer
les miroitements des effets de mode.
LE PARTI PRIS DU SPECTATEUR
À la tête de la revue Vie des Arts, il a défini
une ligne éditoriale qui respecte l’objectif de
pluralité: «Dans le passé, Vie des Arts était
structurée de telle sorte qu’il y avait des
rubriques à remplir à chaque numéro (design,
cinéma, danse, archéologie, etc.); la revue
n’évitait donc pas le piège de l’éclectisme et de
l’éparpillement. Nous avons recentré la revue
sur les arts visuels en considérant, selon les
circonstances, le rôle de complément et
d’enrichissement que constituent les autres
formes d’expression de la culture: théâtre,
musique, informatique, etc. » Le choix des
articles répond au principe de la hiérarchie
événementielle : les événements importants
c’est-à-dire porteurs d’innovation et d’originalité,
reçoivent une place prépondérante. Certes,
la loi de la proximité joue aussi. Cependant, au
sein de l’équipe de rédaction de Vie des Arts le
souci de ne pas exclure demeure vif: «Je pense
qu’au fil des cinquante ans de publication ininterrompue
pratiquement aucun artiste digne
de ce nom n’a été oublié par la revue. Bien sûr,
le défaut d’être lié à l’actualité va de pair avec
le risque d’accorder à celui qui parle le plus
fort une place disproportionnée. Un musée
ou une galerie dotés des moyens de monter
des événements dont tout le monde parle vont
avoir plus facilement une oreille attentive. Mais
je suis toujours à la recherche et à l’écoute
d’une voix, aussi modeste soit-elle, pourvu
qu’elle soit originale.»
Pour maintenir la vitalité d’une revue
comme Vie des Arts, il faut être combatif:
les subventions ne représentent que 33% du
budget et il faut se battre pour les conserver.
Sur une semaine de travail, ce soldat des
médias passe les trois quarts du temps à
défendre les intérêts de la revue. Il faut œuvrer
sans relâche sur trois fronts : subventions,
publicité et abonnements. «Je voudrais que la
revue puisse davantage rayonner et disposer
moi-même de plus de temps pour représenter
la revue à l’étranger, être présent à de grands
événements comme les grandes Biennales
internationales, la Documenta.»
DES PUBLICS À CONQUÉRIR
Mais certains chiffres sont encourageants:
plus de 85% des abonnés renouvellent leur
abonnement souvent pour deux ans. La plupart
rangent la revue dans leur bibliothèque après
l’avoir lue, pour la consulter en cas de besoin.
Et c’est ainsi que certaines familles se transmettent
la collection complète de génération en
génération. Reste qu’il faut gagner de nouveaux
publics. Notre promotion auprès des Cégeps a
donné de bons résultats cette année. Dommage
que le milieu des affaires ne représente que
5% du lectorat ! Néanmoins, les prochains
grands défis qui s’ouvrent tiennent à la diffusion
des informations en tenant compte du
réseau internet.»
Il rêvait d’être comédien. Il avait tout pour
le devenir, y compris le charme. Quelques longs
détours plus tard, celui qui tient les rênes de
Vie des Arts est tout sauf un être qui a renoncé à ses rêves. On l’écoute et on se dit qu’il est
devenu grand acteur…de sa vie. Chapeau,
Bernard Lévy!
(Entretien réalisé en décembre 2005)
1 Un sourire incertain, récits, 171 p., Éditions Triptyque, 1996
N° 202, printemps 2006
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