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N° 203, été 2006
[ ART ACTUALITÉ ] PEINTURE
EMILY CARR
PETITE CONSTRUCTION BLANCHE SUR FOND VERT
Marine Van Hoof
UNE DES IDÉES ORIGINALES DE L’EXPOSITION EMILY CARR. NOUVELLES PERSPECTIVES
SUR UNE LÉGENDE CANADIENNE EST DE RECONSTITUER L’HISTOIRE DES EXPOSITIONS
D’EMILY CARR. CET ANGLE OFFRE L’AVANTAGE D’APPRÉHENDER L’OEUVRE DE L’ARTISTE FONDATRICE
DE LA MODERNITÉ CANADIENNE DANS UNE OPTIQUE QUI INTÈGRE AUSSI BIEN SES SOURCES
D’INSPIRATION QUE L’ACCUEIL (PUBLIC ET INSTITUTIONNEL) QU’ONT CONNU SES PRODUCTIONS.
VOICI UNE BELLE OCCASION DE RENOUVELER LA PERCEPTION QUE L’ON A D’EMILY CARR.
La petite église blanche au milieu de la
forêt luxuriante est une image célèbre d’Emily
Carr. Le frêle symbole de la chrétienté semble y défier les arbres au feuillage
exubérant, prêts à l’engloutir. La forme
simple et rectiligne de l’église contraste avec
les formes végétales organiques. Légèrement
penchée, elle semble déstabilisée, coincée
entre le promontoire à l’avant-plan et l’arrièreplan
de la forêt. Si l’église consiste en un
simple aplat blanc à peine marqué, la forêt
naît d’un assemblage davantage en volume
où dominent le cône et la pyramide : superposition
de cônes pour l’arbre à droiteà l’avant-plan ; pans pyramidaux courbes pour
le feuillage à mi-hauteur. Entre les feuillages
rendus par une palette subtile de verts et de
bleus, les parties de tronc visibles sont disposées
de manière à installer la profondeur,
laissant entrer le regard vers l’intérieur de la
forêt défini à l’aide de zones plus sombres.
Vers le haut à gauche, une petite tache jaune
suggère la lumière cherchant à pénétrer le
rideau végétal touffu, ce qui suscite encore
de la profondeur. L’arbre situé à droiteà l’avant-plan a un profil découpé qui lui donne
une allure de mât totémique, avec un nez et
une bouche prononcés. Toute sa vie, Emily
Carr a tenté de trouver l’équilibre entre
les forces de la nature et ses croyances
religieuses. Ce tableau intitulé Église amérindienne le rappelle. Mais il témoigne aussi
de préoccupations formelles précises : la
construction de l’espace à partir de formes
au volume clairement défini ; la simplification
des formes au détriment de l’imitation ;
la capacité d’abstraction.
Lorsque Carr peint Église amérindienne,
en 1929, elle n’est plus considérée comme
la dame d’un certain âge qui a réalisé, plus
de quinze ans auparavant, des aquarelles et
des peintures des villages et des mâts
totémiques des Premières nations. Sa production
a été trouvée si convaincante que les
organisateurs d’une importante exposition
sur l’art canadien moderne et l’art des
Autochtones l’ont invitée en 1927 à y présenter
son travail ; c’était au Musée national du
Canada à Ottawa. Les encouragements reçus
lors de l’exposition lui ont permis de renouer
complètement avec ses
activités picturales. Elle
a aussi obtenu la reconnaissance
du Groupe
des Sept, en particulier
celle de Lawren Harris
avec qui elle s’est liée
d’amitié. Il a perçu en
elle l’artiste moderne
par excellence, dont la
peinture pourra contribuer
à forger l’identité
nationale canadienne.
De son côté, Carr a
découvert dans la peinture
des Sept, celle de
Harris surtout, la capacité
de traduire la
dimension spirituelle de
l’art. Lorsque Carr a eu
enfin l’occasion d’exposer
ses peintures
«indiennes», en 1927,
elle a 56 ans; cela faisait
environ vingt ans qu’elle
avait pris la décision,
à la suite de ses premières
visites de villages
autochtones de l’île de
Vancouver, de documenter de manière complète
et approfondie la culture et la vie des
Premières nations, menacées, selon elle, de
disparition. Sa première formation artistique,
acquise dans une école de San Francisco, puis
lors d’un séjour en Angleterre, a été tournée
vers la tradition. Orpheline depuis l’âge de
17 ans, elle a dû travailler et donner des cours
d’art à Victoria et à Vancouver pour subvenir
à ses besoins. Grâce à ses économies, elle a
pu partir en France, en 1910, pour poursuivre
sa formation artistique. Très profitable, le
séjour français lui a fourni le contact avec l’art
«nouveau» qu’elle souhaitait et lui a permis
également d’acquérir de nouvelles compétences
et de renforcer son projet artistique.
Même si le nouveau style post-impressionniste
de sa production réalisée en France a été
accueilli avec froideur à son retour en
Colombie-Britannique, elle a continué à visiter
les villages du nord de la côte ouest pour y
rassembler les dessins
et la documentation
nécessaires à sa production.
Déçue de ne
pas rencontrer suffisamment
d’intérêt
du gouvernement, elle
a monté elle-même à
Vancouver dans son
propre atelier une exposition
pour y présenter
près de 200 de
ses oeuvres réalisées
depuis 1899, accompagnant
l’événement de
deux conférences sur
les totems. Aucune de
ses initiatives ne se
concrétisant par des
ventes, elle a été obligée,
pendant près de 14 ans,
de subvenir par d’autres
moyens à ses besoins,
en louant des chambres
dans sa maison, en élevant
des chiens et en
fabriquant des poteries
et des objets décorés de
motifs amérindiens,
ayant alors peu de temps à consacrer à la peinture.
La reconnaissance de 1927 a été le point
de redémarrage de sa carrière artistique.
Entre les représentations de mâts
totémiques de 1912-1913 et les tableaux de
1928-1931 sur le même sujet, le chemin
parcouru est impressionnant. Malgré leur
facture très personnelle (qui avait fait dire à certains qu’il y avait contradiction avec
l’objectif poursuivi), les premiers mâts sont
représentés dans leur cadre original et
témoignent d’un souci documentaire. Lorsque
Carr recommence à peindre des mâts
totémiques en 1928, il est clair qu’elle
s’approprie autrement le motif pour se lancer
dans de nouvelles recherches. La palette de
couleurs « fauves » a cédé la place à une
gamme plus sombre. Le cadre est resserré de
telle sorte que le mât ou la sculpture se dérobe
partiellement à la vue. Posté à l’avant-plan, le
mât se rapproche du spectateur; les figures
hybrides qui le composent prennent une
allure plus menaçante et confrontent le regard.
Le paysage environnant adopte des formes
tourmentées qui font écho aux grimaces et aux
contorsions du totem. Dans Le Mât totémique
pleurant (1928), le fait que Carr ait transformé
des paupières tombantes en longues
larmes pendantes signale la forte charge émotionnelle
qu’elle investit dans ses représentations.
De même, dans Mât totémique de la
mère, elle exagère la proportion de l’enfant
installé dans les bras de la mère.
Vers 1930, suivant les conseils de Lawren
Harris et de Mark Tobey, Carr entreprend de
peindre des intérieurs de forêts. Avec son
espace en profondeur soigneusement construit,
habité par de sombres rideaux végétaux
qui semblent flotter comme des fantômes
entre les masses solides des troncs, Forêt,
Colombie-Britannique (1931-1932) fait
écho aux environnements naturels très
chargés dans lesquels Carr campe ses mâts
totémiques et ses sculptures amérindiennes.
Elle semble reproduire dans la représentation
du contact avec l’intérieur de la forêt le même
sentiment d’inquiétude et de fascination
qu’elle avait éprouvé lors de ses premières
rencontres avec les totems. Les arbres
deviennent des totems pourvus d’intentions,
les totems n’ont jamais cessé d’être arbres.
La fusion des deux renvoie à la vision animiste
de la nature. À la limite de l’abstraction, le
tableau intitulé Grey (1929-1930) traduit de
manière particulièrement puissante la tentation
pour quiconque pénètre l’intérieur
sombre d’une forêt d’attribuer à celle-ci un
«oeil». C’est, selon Doris Shadboldt, l’oeuvre
dans laquelle Carr participe le plus visiblement
à l’esprit sombre et hanté de la forêt auquel
les Amérindiens l’ont éveillé.
Même si elle a cessé ses excursions dans
les villages amérindiens à partir de1930, la
base de travail de Carr est restée, jusqu’à
la fin, ses « sketching trips» dans diverses
parties de la Colombie-Britannique. Soucieuse
de rendre avec plus de liberté sur place le
mouvement qu’elle perçoit dans la nature (et
écrivant alors: «A picture equals a movement
in space.»), Carr développe, vers 1932, un
médium plus fluide (coupé d’essence) qu’elle
applique sur du papier bon marché. Elle
introduit dans ces esquisses – ainsi qu’elle
les appelle – une spontanéité que ne lui
permettait pas l’aquarelle. Les formes solides
qui conféraient une certaine immobilité à ses
tableaux se dissolvent. Ses arbres retrouvent
quelque chose de la fraîcheur repérée dans la
production française. Jouant sur la transparence,
les représentations de la nature
s’ouvrent à l’expression de l’espace et de la
lumière d’une façon qui traduit l’état de totale
liberté auquel elle est parvenue ces années-là.
UNE FIGURE MULTIDIMENSIONNELLE
Comme pour tout artiste au grand talent,
Emily Carr (1871-1944) est d’abord le personnage
qu’elle s’est taillé de son vivant. Au
milieu de sa famille nombreuse plutôt austère
(de confession protestante), elle a toujours
déclaré qu’elle se sentait différente et elle a
cultivé l’image d’une rebelle, oblitérant le tour
relativement normal que prendra sa vie sociale
de femme célibataire indépendante certes,
mais soucieuse de garder de bons contacts
avec sa famille et ses quelques amis. Le peu
d’encouragement prodigué par sa famille
envers sa peinture et le vide culturel qu’elle
ressentait dans sa ville natale de Victoria l’ont
probablement incitée par réaction à exagérer
sa différence. Dès qu’elle a commencé à être
connue, Carr a favorisé la diffusion de la
vision héroïque qu’elle avait donnée d’elle aux
débuts de sa carrière artistique lorsqu’elle parcourait
les villages autochtones, en insistant
sans doute trop, par exemple, sur l’isolement
de ses expéditions ou le caractère pionnier de
sa démarche. Les récits autobiographiques qui
ont inauguré avec succès sa carrière
d’écrivaine (le premier recueil, Klee Wyck, a
reçu le prix du gouverneur général en 1942)
ont contribué à transmettre d’elle une image
d’artiste marginale et isolée. Carr est devenue
un mythe qui a inspiré autant les dramaturges
et les poètes que les biographes et les spécialistes
en histoire de l’art. D’un ouvrage à
l’autre, on constate qu’il est difficile d’échapper
à la «légende» de Carr tant son emprise est
forte et tant l’oeuvre, il faut l’avouer, pousse
à y succomber.
EMILY CARR:
NOUVELLES PERSPECTIVES
Comment s’y prendre alors pour évoquer
aujourd’hui l’oeuvre et la vie de cette artiste?
La nouvelle exposition organisée par le Musée
des beaux-arts du Canada et la Vancouver Art
Gallery propose une approche actualisée du
regard que nous posons sur Carr. Le point de
départ est le concept suivant1 : comment les
expositions du XXe siècle consacrées à Carr
ont-elles contribué à «inventer» ce personnage? Les expositions qui se sont succédé ont constitué
chacune à leur tour un nouveau récit. En
étudier soigneusement le contexte (politique,
social, culturel…) révèle une multitude de
liens entre l’oeuvre et tout ce qui l’entoure. Il
ne s’agit pas de réduire une oeuvre à l’addition
de plusieurs phénomènes, mais d’éclairer
davantage les contextes de production de
l’oeuvre pour en élargir la compréhension.
UNE RELECTURE RECADRÉE
C’est ainsi que pour rappeler dans quelles
circonstances Carr obtient la première vraie
reconnaissance publique de son travail,
l’exposition présente une reconstitution
partielle de la première présentation de ses
oeuvres lors de l’exposition du Musée national
du Canada de 1927 sur L’art de la côte ouest
du Canada: autochtone et moderne. On
pouvait y voir un ensemble de sculptures et
d’objets fabriqués par des Autochtones à côté
d’oeuvres d’artistes non autochtones. On
s’aperçoit aujourd’hui de la grande ambiguïté
du contexte sociopolitique de l’époque: l’art
des Premières nations, proposé comme
source d’inspiration artistique, y est mis en
valeur mais ses acteurs, loin d’être reconnus
comme les protagonistes d’une culture vivante,
sont commodément désignés comme appartenant
à une culture en voie de disparition. Les
années 1920 ont vu le gouvernement canadien
réprimer durement les cérémonies (potlatchs)
qui accompagnaient l’érection des
mâts totémiques. Emily Carr ne s’est jamais
opposée à cette répression brutale; comme
d’autres artistes de son époque, elle s’est
appropriée les motifs amérindiens. Du reste,
l’usage de ces motifs déborde le cadre national:
comme le souligne justement Johanne
Lamoureux dans le catalogue de l’exposition:
l’inspiration des arts non occidentaux constitue
un thème dominant de l’art moderne dont
un artiste comme Picasso témoigne activement
à l’époque où Carr se trouve en France. Plus
tard, peu après la mort de l’artiste, la grande
exposition commémorative de 1945, Emily
Carr. Peintures et esquisses, organisée par
Lawren Harris, va contribuer à fixer l’image de
Carr artiste moderniste. L’installation inspirée
de l’exposition de 1945 qui est présentée dans la nouvelle exposition illustre la tendance de
l’époque à souligner par divers artifices
(accrochage espacé des oeuvres, extrême
sobriété des cadres) les qualités formelles de
la production de Carr.
Toujours dans l’idée d’aborder certaines
questions d’un point de vue contemporain
plutôt que mythifié, le rapport de Carr à son
environnement géographique fait l’objet d’un
recadrage intéressant: ses vues de paysage
industrialisé, esquissées durant les années
1930, sont juxtaposées à des pièces d’archives
(cartes, photographies, films) matérialisant
l’histoire industrielle de la région. Comme
l’exposition le montre bien, l’industrie
forestière dont Carr ressentait la présence
menaçante, était paradoxalement celle-là
même qui lui offrait ces nouveaux espaces
dégagés aux larges horizons qui l’ont tant
inspirée. Quant au projet ethnographique de
Carr, l’exposition le replace dans le contexte
du tourisme culturel de l’époque, avec la politique
généralisée de la commercialisation de
la culture matérielle des Premières nations, à
laquelle Carr fait écho en fabriquant elle-même
des objets à motifs «indiens». La présence de
photographies et d’aquarelles de G.W.Dawson
et de Theodore Richardson rappelle que
d’autres artistes ont puisé les thèmes de leurs
images au sein des cultures autochtones
avant Carr.
La dernière section se veut un hommage à
la multiplicité des visages de l’artiste: à travers
ses autoportraits, en peinture et en photographie,
mais aussi dans d’étonnantes caricatures
d’elle-même, teintées d’autodérision ;
enfin, par des murs tapissés de quelques
paroles et commentaires énoncés à son
propos par divers artistes, auteurs et
biographes. « Sans moi, elle n’existerait
pas.»: pour arrogante qu’elle soit, cette remarque
du peintre Mark Tobey amusera certainement
plus d’un visiteur, pour son appel
à la reconnaissance du Canada tout entier.
1 Élaboré par Johanne Lamoureux, co-commissaire de l’exposition
EMILY CARR
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
13 DÉCEMBRE 1871: NAISSANCE À VICTORIA
(COLOMBIE-BRITANNIQUE)
1890-1893: ÉTUDES À LA CALIFORNIA SCHOOL OF DESIGN (SAN FRANCISCO, ÉTATS-UNIS)
1899: VISITE DU VILLAGE D’UCLUELET
(CÔTE OUEST DE L’ÎLE DE VANCOUVER) OÙ UN CHEF DE LA TRIBU NUU-CHAH-NULTH LA BAPTISE KLEE WYCK QUI SIGNIFIE «CELLE QUI RIT»; SE REND EN ANGLETERRE POUR ÉTUDES À LONDRES, ST.IVES, CORNWALL
1905: RETOUR AU CANADA; ENSEIGNE À VANCOUVER
1907: CROISIÈRE EN ALASKA; REPRÉSENTE EN PEINTURE DES OEUVRES D’ART MONUMENTALES DES PREMIÈRES NATIONS
1910: SÉJOUR EN FRANCE
1912: VISITE DU CENTRE ET DU NORD DE LA COLOMBIE-BRITANNIQUE : PEINTURES DES FAÇADES DE MAISONS ET DE MÂTS TOTÉMIQUES; EXPOSITION DANS SON PROPRE ATELIER DE 200 OEUVRES
1913: INSTALLATION À VICTORIA : CONSTRUCTION DE SA MAISON THE HOUSE OF ALL SORTS
1917-1928: ÉLEVAGE DE CHIENS, POTERIE; PEU DE PEINTURE
1927: PARTICIPATION À L’EXPOSITION L’ART DE LA CÔTE OUEST DU CANADA: AUTOCHTONE ET MODERNE AU MUSÉE NATIONAL DU CANADA; RENCONTRE DE LAWREN HARRIS ET DES ARTISTES DU GROUPE DES SEPT; SE REMET À PEINDRE
1928-1937: PÉRIODE LA PLUS PRODUCTIVE : MÂTS TOTÉMIQUES, FORÊTS DENSES, CIELS; NOMBREUSES EXPOSITIONS: VANCOUVER, VICTORIA, TORONTO, OTTAWA, SAN FRANCISCO, BALTIMORE, NEW YORK, ST-LOUIS, MONTRÉAL, LONDRES, PARIS
1937-1944: DÉTÉRIORATION DE SON ÉTAT DE SANTÉ: ACCIDENTS VASCULAIRES; DÉBUT DE SA CARRIÈRE D’ÉCRIVAIN; PUBLICATION DE KLEE WYCK (1941)
2 MARS 1945: DÉCÈS À VICTORIA
(COLOMBIE-BRITANNIQUE) |
N° 203, été 2006 |
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