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N° 203, été 2006
[ HOMMAGE ]
L’ESPACE PICTURAL DE LAURE MAJOR
Jacques-Bernard Roumanes
«J’ai commencé à peindre comme on se noie.»
Laure Major
CONFINÉE PAR SON SUCCÈS
AUX ANNÉES 60, LAURE MAJOR
N’A JAMAIS CESSÉ DE POURSUIVRE
(DE 1970 À LA FIN DES ANNÉES
1990) UNE OEUVRE RESTÉE
À PEU PRÈS INCONNUE
BIEN QU’ELLE SOIT BEAUCOUP
PLUS PICTURALEMENT MAÎTRISÉE.
EN AOÛT 2002, AU MOMENT OÙ ELLE
S’ÉTEINT, À MONTRÉAL, DISPARAÎT AVEC ELLE,
L’UNE DES FIGURES MAJEURES DE
L’ABSTRACTION AU QUÉBEC.
À partir de son lancement au salon de
1959, Laure Major évolue immédiatement
au milieu des meilleurs artistes de sa génération.
Sur les photos ou les cartons des
expositions de groupes, ou encore dans les
catalogues et les articles où ils sont répertoriés,
elle figure au côté des Molinari,
Vaillancourt, Letendre, Ferron, Mc Ewen,
Bellefleur, Ulysse Comtois… Les critiques de
l’époque, Fernande St-Martin, Pierre Saucier,
Jean Sarrazin, Françoise de Repentigny et bien
d’autres, la situent d’emblée entre Borduas,
Riopelle et Pollock mais avec, en plus,
dans sa palette, un irrésistible frémissement
poétique de la couleur qui n’appartient qu’à
elle. Selon Pierre Saucier : « Major s’inscrit
dans le mouvement général de l’expressionnisme
abstrait»7 tandis que pour Jean
Sarrazin, à « l’étincellement pictural» d’un
travail minutieux, dense, serré, fouillé, répond
«l’éblouissement poétique » d’une peinture
qu’il qualifie « d’impressionnisme de
l’abstraction »8 Ces contradictions restent
rhétoriques et nul ne s’y trompe, car la
critique est là encore unanime. Ses oeuvres
frappent par leur touche d’extrême légèreté
où le blanc joue un rôle cardinal. On est saisi
par une féerie de couleurs froides où luttent
et s’échangent des tons de vert et de bleu avec
des gammes entières de violets crus de plus
en plus délicatement nuancés. Et soudain, un
papillotement d’ocres clairs, des fraîcheurs
de safran, des clartés d’orangés… tout un
éventail de paillettes surprenantes qui
bruissent, frémissent, cliquent, cognent,
clignotent à l’angle de l’oeil étonné mais ravi.
Il y a de la gaieté et de l’enthousiasme
dans cette peinture pourtant rigoureuse à
l’extrême. Paul Gladu le remarque, qui écrit
à l’occasion d’une exposition chez Delrue
(mars 1961): « Laure Major peint avec une
force et une personnalité grandissantes »9 et qui semble avoir dépassé l’influence de
départ des automatistes et en particulier
« Borduas », précise-t-il. André Jasmin, le
journaliste, saluera deux ans plus tard (1963)
ce travail « solidement structuré » être celui
d’un peintre de « tempérament », resté
sensible et qui constitue une véritable « fête
pour les yeux ».10
CHANT DU CYGNE
Dès 1970, on avait offert à Laure Major,
sans exigence de qualification (M.A. en 1974)
un poste de professeur en Arts plastiques au
Collège du Vieux Montréal. À partir de cette
époque, sa production commence à se
modifier et à se raréfier sans pour autant
s’interrompre. Comme Marcelle Ferron, elle
absorbera une bonne partie de son activité
dans la création de murales pour des espaces
publics, notamment avec l’architecte Louis. J.
Lapierre, tout au long des années 1970. La
fermeture de la Galerie Delrue ralentira
encore sa production. Elle passe de l’huile à
l’acrylique ; parallèlement elle délaisse la toile
pour le masonite, le carton ou le papier.
Jusqu’au milieu des années 80 elle traitera ses
compositions abstraites en des formats que
l’on peut juger pour elle relativement grands,
(1,25m X 1,10m) sur masonite.11 Puis, peu
à peu, elle passera aux moyens (60 X 90 cm)
et aux petits formats ; en gouache et à
l’acrylique, presque exclusivement sur papier,
Dans les années 90 s’ajouteront les encres de
couleur, les jus d’acrylique et les plombs.
Travail exécuté sur du papier couché, de
récupération, provenant d’anciens calendriers.
C’est sur ce support atypique traité en
média mixte qu’elle réalisera une trentaine de
pièces, sa dernière série d’importance, pour
deux livres d’artiste intitulés: Petits poèmes de
soie (1999)12 de Jacques-Bernard Roumanes.
Série abstraite d’une qualité et d’une originalité
exceptionnelles, et qui sera son chant
du cygne. L’artiste s’éteindra à Montréal en
août 2002. Avec elle, disparaît l’une des cinq
ou six figures majeures de la grande page de
l’histoire de l’abstraction au Québec. Confinée
par son succès aux années 60, Major n’a
jamais cessé de poursuivre (de 1970 à la fin
des années 1990) une oeuvre restée à peu près
inconnue alors qu’elle est, de loin, beaucoup
plus puissante, profonde et picturalement
maîtrisée : celle, précisément, annoncée par
la critique. Seule une rétrospective d’envergure
permettra d’en prendre toute la mesure.
L’ÉNIGME DU BESTIAIRE
À la toute fin de son parcours un détail
demeure énigmatique, même pour ses
proches. Il s’agit de la signification que
confère à certaines séries l’apparition d’éléments
figuratifs symboliques souvent très
schématisés comme les oiseaux, les papillons
ou les fleurs. Ce, alors même qu’elle continue
parallèlement ses séries abstraites, ainsi
que le montrent les Roues de fortune (1997), rondes miniatures d’une délicatesse extrême,
ou encore l’extraordinaire iconographie des
Petits poèmes de soie. On pense à une
influence de Riopelle et à son bestiaire
d’oiseaux, bien sûr. Pourtant, l’approfondissement
de la biographie de l’artiste permet
de répondre plus finement à cette question.
En fait, Laure Major semble avoir retrouvé,
à la fin de sa vie, les émotions qui, dans sa
jeunesse, l’avaient « désorientée » vers la peinture.
Il s’agit de l’oeuvre d’Odilon Redon –
et plus particulièrement de cet étonnant
tableau L’éloge de la folie13 – qui est non
seulement à l’origine, mais à l’origine permanente
du choc esthétique qui a changé sa vie.
Ce choc, c’est la prise de conscience qu’il
est possible de « Rendre visible l’invisible,
intelligible l’inintelligible, communicable
l’incommunicable, [ce qui] a toujours été
l’aspiration des artistes, mais ce désir recèle
une marge d’impossibilité ; et c’est bien elle
[cette aspiration] dans ce qu’elle a d’indéfinissable,
d’insaisissable, qui résume l’oeuvre
d’art.»14 écrivait Laure Major en 1974. Ainsi,
ces oiseaux et ces papillons sortent tout droit
des songes de Redon, lesquels, après avoir
longtemps nourri ses abstractions, reprennent
forme et force premières à la croisée des rêves
sur papier que constituent les dernières
créations de Laure Major. On ne saurait rêver
dénouement plus poétique d’une trajectoire
d’artiste peintre…
LE RECOMMENCEMENT DU MONDE
Mais alors, quel est le sens à donner à
cette trajectoire, elle-même ? Cette poursuite
d’oeuvres effectuée par une conscience esthétique
aiguisée par toute une vie de regards,
et qui semble s’achever dans un passage
de l’abstraction à la figuration ? Progression
ou régression? Ce passage de l’abstraction
à la figuration que l’on voit chez Major, fut-il
embryonnaire, est loin d’être une anomalie.
On l’observe chez suffisamment de bons
peintres à la fin de leur existence pour constater
qu’il ne s’agit ni d’une régression, un
retour au passé, ni d’une progression, au sens
d’un évolutionnisme naïf. C’est autre chose.
C’est un aboutissement. Un achèvement.
Une réalisation de soi au sommet d’un ultime
rassemblement de toutes les forces créatrices
désinhibées de toutes les contraintes d’époque,
avant l’abandon final à la mort… Sans doute
pour en hâter la compréhension ; à tout
le moins pour lui donner une signification
personnelle, plutôt que de la vivre à travers
un refus comme une capitulation ou un échec.
À cela s’ajoute une autre source d’étonnement,
à savoir que ce cheminement personnel
(ontogénèse) semble curieusement « calqué»
sur le développement de l’histoire humaine
toute entière (philogénèse). Aristote, bien
avant Hegel, lui donnait déjà pour sens
le développement de « l’Esprit » tentant de
s’abstraire, c’est-à-dire de faire abstraction
de la matière, pour s’atteindre soi. En soi.
Et pour soi. À charge pour chaque conscience
de recommencer le monde! Faire abstraction
de l’abstraction… On ne saurait dessiner
plus beau terme pour achever en liberté la
trajectoire de Laure Major.
| 1 |
Cité par Fernande St-Martin in Au concours de la jeune peinture 59 (19 fév. 1959). À ces noms s’ajoutent ceux encore de Klee et de Kandinsky. |
| 2 |
Cf. Pierre Saucier Les blondes avalanches du peintre Laure Major (1960). |
| 3 |
In Laure Major L’espace pictural (1974), p.17. |
| 4 |
Cf. L’espace pictural (1974); «… c’est le parcours de l’oeil du spectateur qui libère la temporalité de l’oeuvre. », |
| 5 |
Cf. p.ex. Pierre Saucier (1960) op.cit. |
| 6 |
Cf. L’espace pictural (1974) op.cit. Chap. I. |
| 7 |
In – Pierre Saucier (1960) op.cit. |
| 8 |
In – Jean Sarrazin (1960) Des jeunes de mille ans et des femmes d’aujourd’hui, La Presse. |
| 9 |
In – Paul Gladu (1963) Nos femmes brillent au ciel de notre peinture, Le Petit Journal. |
| 10 |
In A. Jasmin (1963) Laure Major : les palpitations d’une flore, La Presse. |
| 11 |
Exposition à la Galerie Art 8 à Trois-Rivières (1980.), et au C.I.A.C., Centre international d’art contemporain à Paris (1984). |
| 12 |
Cette série était en fait déjà commencée ; même si c’est à l’instigation de l’auteur qu’elle s’est poursuivie et a pris la forme d’une double série d’originaux couchés dans les Petits poèmes de soie. |
| 13 |
Il n’est pas anodin pour Laure Major, formée à la philosophie, que Redon ait emprunté le titre de son tableau à l’ouvrage d’Érasme. Celui-ci, on le sait, transcende (en l’inversant) le rapport de la raison et du sentiment par une ironie supérieure ; ce qui n’était pas pour déplaire à la future rédactrice de L’espace pictural. |
| 14 |
In L’espace pictural op. cit. p.14, « L’impossible est le fond de l’être» résumait Georges Bataille. |
LAURE MAJOR
UNE RYTHMIQUE SPONTANÉE
LAURE MAJOR NAÎT À MONTRÉAL EN 1930. APRÈS AVOIR
TERMINÉ SES ÉTUDES CLASSIQUES AU COUVENT DE LACHINE
ET OBTENU UN DIPLÔME EN SERVICE SOCIAL DE L’UNIVERSITÉ
DE MONTRÉAL, ELLE SE MARIE EN 1953 AVEC LE POÈTE DES
ARCHIPELS SIGNALÉS, JEAN-RENÉ MAJOR, AUQUEL ELLE
EMPRUNTERA SON FUTUR NOM D’ARTISTE. CAR AU LIEU
DE SE CONFINER DANS SON RÔLE SOCIAL CONVENU, ELLE
RETOURNE À L’UNIVERSITÉ ET S’ENGAGE DANS DES ÉTUDES
DE PHILOSOPHIE, JUSQU’EN 1956. CETTE ANNÉE-LÀ, ELLE
EFFECTUE UN SÉJOUR DE QUATRE MOIS À PARIS QUI VA TOUT
REMETTRE EN QUESTION EN DÉCIDANT DE SA NOUVELLE
VOCATION : PEINDRE. «JE ME SOUVIENS PARTICULIÈREMENT
DU CHOC ET DE L’ENTHOUSIASME QUE ME PROCURÈRENT
MAX ERNST, HERBIN, ODILON REDON…»1 ENTRE 1956
ET 1958, ELLE S’ASTREINT À SUIVRE LES COURS DE DESSIN,
D’AQUARELLE ET DE CASÉINE QUE DONNE LE PEINTRE ANDRÉ
JASMIN.2 ENFIN, EN FÉVRIER 1959, LORSQU’ELLE SOUMET
SES TOILES AU CONCOURS DE LA JEUNE PEINTURE, C’EST
ELLE QUI CRÉE L’ÉVÉNEMENT EN DEVENANT LA LAURÉATE DU
CONCOURS. ELLE N’AVAIT ENCORE JAMAIS EXPOSÉ!…
L’ENTHOUSIASME DES CRITIQUES EST UNANIME.
IMMÉDIATEMENT, DENYSE DELRUE, QUI REPRÉSENTE À ELLE
SEULE L’OUVERTURE PUBLIQUE À L’ART CONTEMPORAIN,
L’EXPOSE DANS SA GALERIE (MARS 1959). ELLE RESTERA
D’AILLEURS PAR LA SUITE, L’UNE DES ARTISTES ATTITRÉES DE
LA GALERIE DELRUE. AU POINT QUE LORSQUE DENYSE
DELRUE ORGANISERA AU MILIEU DES ANNÉES 80 SON ULTIME
TENTATIVE DE REPRISE APRÈS DES ANNÉES D’INACTIVITÉ,
MAJOR SERA DU NOMBRE DES EXPOSANTS. EN 1960,
ELLE EFFECTUE UN SECOND SÉJOUR À PARIS (JUILLET À
DÉCEMBRE) DURANT LEQUEL ELLE S’INITIE À LA LITHOGRAPHIE
AUX ATELIERS DESJAUBERT. ON L’INVITE ALORS À EXPOSER
EN GROUPE OU EN SOLO À LA GALERIE ZIERSCH DEWUPPERTAL
EN ALLEMAGNE, À MONTRÉAL À LA GALERIE DU SIÈCLE,
À OTTAWA À LA GALERIE NATIONALE ET À LA CANADIAN
HOUSE DE NEWYORK, AINSI QUE DE MANIÈRE RÉGULIÈRE,
CHEZ DENYSE DELRUE TOUT AU LONG DES ANNÉES SOIXANTE.
L’ESPACE PICTURAL
MAJOR REÇOIT SA PREMIÈRE FORMATION THÉORIQUE
À L’ÉCOLE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL (B.A. EN
PÉDAGOGIE ARTISTIQUE, 1969). AU DÉBUT DE 1970, TOUT
EN CONTINUANT SA PEINTURE, LAURE MAJOR S’INSCRIT À
SIR GEORGESWILLIAMS UNIVERSITY (QUI N’EST PAS ENCORE
L’UNIVERSITÉ CONCORDIA) OÙ ELLE DÉPOSE UNE THÈSE DE
MAÎTRISE (M. A. ART EDUCATION), EN 1974. CELLE-CI
PORTE SUR «L’ESPACE PICTURAL»; C’EST D’AILLEURS SON
TITRE. L’ARTISTE Y DISTINGUE ELLE-MÊME TROIS PÉRIODES
DANS SA PRODUCTION. TOUT D’ABORD, 1) 1958-62,
UN ESPACE LYRIQUE INFORMEL (INCONSCIENT) ; PUIS, 2)
1962-67, UN ESPACE LYRIQUE FORMEL (CONSCIENT) ;
ENFIN, 3) 1967-72, UN ESPACE QU’ELLE QUALIFIE DE
«DYNAMICO-STATIQUE» CONSTRUIT, MAIS LAISSÉ VOLONTAIREMENT
SPONTANÉ; AUTREMENT DIT, UN ESPACE THÉORIQUEMENT
CONÇU COMME ABSTRACTION MAIS, PRATIQUEMENT,
RÉALISÉ D’UNE MANIÈRE ESSENTIELLEMENT GESTUELLE, AFIN
DE LUI CONSERVER LA DIMENSION ÉMOTIONNELLE D’UNE
RYTHMIQUE SPONTANÉE. C’EST QU’ENTRE-TEMPS, ELLE S’EST
BEAUCOUP INTÉRESSÉE À LA DÉMARCHE DE CÉZANNE QU’ELLE
INTÉGRA À SA PEINTURE VERS CETTE ÉPOQUE. ELLE CONCLUT
AINSI PAR UNE OUVERTURE À UN « ESPACE ILLIMITÉ »,
SUSCEPTIBLE DE COMBINER À LA FOIS 1) «L’ESPACE DU
GESTE»3 DE PEINDRE OÙ LES ÉMOTIONS DU CORPS LIBÈRENT
L’ESPRIT, 2) L’ESPACE SPÉCULAIRE DU PUBLIC4 QUI POUR ELLE
INTRODUIT LA TEMPORALITÉ, RÉTABLISSANT AINSI LE RAPPORT
AU MONDE ET À LA RÉALITÉ SOCIALE HISTORIQUE, ET 3)
L’ESPACE FORMEL, CONSTRUIT ; EN FAIT, L’ESPACE DE
CONSCIENCE, TANT DANS SES ASPECTS DYNAMIQUES QUE
STATIQUES… C’EST EN EFFET UNE CARACTÉRISTIQUE DE
L’ESPRIT DE CETTE ARTISTE QUE DE SE DÉFENDRE DE TOUTE
ASSIMILATION À L’AUTOMATISME5, D’UN BORDUAS PAR
EXEMPLE, COMME DE REJETER L’EXCÈS D’INTELLECTUALISME6 AUQUEL PRÊTE SA FORMATION PHILOSOPHIQUE, EN
PRÉSERVANT SOIGNEUSEMENT SON LYRISME INITIAL.
ET TOUT PORTE À CROIRE QU’ELLE Y EST PARVENUE. |
N° 203, été 2006
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