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Azimut Nord, 1990
Huile, acrylique, aérosol sur toile
81 X 100 cm
 
 
Stretto e Finale, 1968
Huile sur toile
114 X 146 cm
 
 
   

Ituk, 2000
Huile sur toile
81 X 65 cm
 

N° 204, automne 2006

LOUIS JAQUE
SIDÉRAL SILENCE

Monique Brunet-Weinmann

ALORS QUE LES RÉTROSPECTIVES ET BILANS D’ARTISTES DE SA GÉNÉRATION SE SUCCÉDAIENT AUX CIMAISES, ON SEMBLAIT AVOIR OUBLIÉ L’OEUVRE DE LOUIS JAQUE, CET INDÉPENDANT NON SIGNATAIRE DE MANIFESTE ET NON ALIGNÉ AUX GROUPES QUI « FONT L’HISTOIRE ».

Le dernier solo de peintures de Louis Jaque eut lieu en octobre 1991 à la Galerie Simon Blais, dont il avait inauguré l’espace rue Clark deux ans plus tôt; la dernière apparition de ses oeuvres remonte à l’automne 1996, quand la Galerie Sous le Passe-partout eut l’idée intéressante de présenter ensemble Les aquarelles, dessins et gravures des frères Beaulieu.

UNE FAMILLE DE CULTURE
Hommage discret et délicat rendu à trois artistes si différents dans leur compétence respective, cet accrochage commun fut pour plusieurs le révélateur de leur parenté. Le quatrième mousquetaire, l’ingénieur Gérard Beaulieu, collectionneur émérite de l’art moderne québécois qui suscita de nombreux émules, était décédé dès 1970 à 59 ans. Hommage lui a été rendu par Riopelle, dont le puissant tableau Salut Gérard reprend à sa manière le thème traditionnel de l’arbre solidement enraciné et cependant tronqué, brutalement arrêté dans son épanouissement ascensionnel. Requiem no 2, pour G.O.B. dit le même regret. Les couleurs du deuil inscrites dans le coin supérieur gauche donnent le ton: noir violet. Le mouvement ascendant des verticales est rabattu vers le bas du tableau où les horizontales appellent au repos – éternelaprès un passage par la blancheur du vide.

Paul Vanier-Beaulieu, peintre remarqué dès le début des années cinquante à Paris en compagnie de Pellan et Riopelle, proche de Dallaire qui fut son compagnon de captivité pendant la guerre, s’était éteint en sa demeure de Saint-Sauveur des Monts en avril 1996, après avoir poursuivi au Québec une oeuvre fructueuse et solide dans la figuration. Il a associé à sa signature le nom de leur mère, née Augustine Vanier, fille de l’ingénieur architecte Émile Vanier qui dessina entre autres les plans de l’École Polytechnique de Montréal, devenue Institut des Arts appliqués. Millionnaire dès la quarantaine en 1900, il avait traversé l’Atlantique pour installer sa fille au Couvent des Dames du Sacré-Coeur à Paris. Augustine resta quatre ans derrière les hauts murs, le temps d’acquérir l’éducation accomplie de la grande bourgeoisie française de l’époque. En 1910, elle épouse Alphonse Beaulieu, avocat criminaliste fasciné par l’art et lui-même peintre amateur talentueux. On lui doit une trentaine des portraits d’avocats-bâtonniers qui décoraient l’ancien Palais de Justice.

Claude Beaulieu, le troisième enfant, naît après Paul et Gérard en 1913. L’un des fondateurs de la revue Vie des Arts et longtemps son directeur artistique, il est connu comme architecte pour ses travaux de restauration du patrimoine religieux, dont la Cathédrale Marie-Reine du Monde. Quand il meurt le 7 juin 2003, une modeste cérémonie funèbre lui est consacrée dans un cadre somptueux, la chapelle blanc et or de la cérémonie des mariages dont il vient d’achever la restauration. Les essais de couleurs effectués dans le bas de la nef portent la marque de son goût tout pétri de culture italienne.

IMPRESSIONNANTE CARRIÈRE
Louis Jacques naît le 1er mai 1919 au 27 Carré Saint-Louis, dans la maison mitoyenne du 25 où demeure le grand-père Vanier. Connaisseur raffiné, ami intime de Philippe Hébert et d’Henri Julien, l’architecte a disposé quelques-unes de leurs oeuvres dans sa bibliothèque, à côté de tableaux de Maurice Cullen et Joseph- Charles Franchère. L’art, la culture, le beau bois ouvragé, sculpté, font partie intégrante de l’environnement naturel de l’enfant, de même que ce Carré Saint-Louis qui est devenu un lieu quasi mythique de l’identité québécoise où, littéralement, il « voit le jour » et en regarde les reflets de lumière.

À bien des égards, la vie et la carrière de Louis-Jacques Beaulieu partagent des moments importants de l’histoire du Québec. Alors que ses frères Paul et Claude fréquentent l’École des Beaux-arts, Louis-Jacques assiste comme élève à la naissance de l’École du Meuble en 1935 et est inscrit parmi les cinq diplômés de la première promotion en 1938. Il est l’un des premiers étudiants de l’équipe célèbre des Maurice Gagnon, Marcel Parizeau et Paul-Émile Borduas quand ils entrent en fonction en 1937. La pédagogie de Borduas demeure celle que le professeur Beaulieu appliquera à ses propres étudiants dans sa carrière d’enseignant à l’Institut des Arts appliqués (1960-1973).

Pour demeurer sur le plan professionnel, l’artiste a été co-fondateur et premier Président en 1969 de la S.A.P.Q. (Société des Artistes Professionnels du Québec). Il adopte le pseudonyme de Louis Jaque en 1954, formé de ses deux premiers prénoms, l’année de son mariage avec Jacqueline Hurteau : elle est la soeur de Jean-Pierre Hurteau, le chanteur d’opéra qui fera 25 ans durant une brillante carrière de basse à l’Opéra de Paris. Jaque, avec une légère déviance orthographique, c’est aussi la moitié de Jacqueline et une façon de se distancier du clan familial.

Ses murales monumentales témoignent des événements que furent l’Exposition universelle d’Osaka en 1970 (Pavillon du Québec, 3,50 x 24 m) et l’inauguration de la Maison de Radio-Canada sur le boulevard Dorchester Est (aujourd’hui boulevard René-Lévesque) en 1972 (2,40 x 18 m). L’Exposition universelle de Montréal a placé le Québec sur la mappemonde en 1967 et au même moment une nouvelle génération d’artistes commence à s’imposer en Europe sur la trace des pionniers Pellan, Riopelle, Leduc… La carrière de Louis Jaque connaît durant cette décennie 1970 l’apogée de son succès international avec des expositions à New York, Milan, Turin, Rome, une présence régulière à la Galerie Entremonde de Paris, une participation aux foires internationales de Paris et Bâle. Les critiques sont très positives et les ventes suivent. Les séries Intradorsales et Noumènes spatiodynamiques sont entrées presque intégralement dans des collections européennes.

Au pays, la réputation acquise est reconnue par la rétrospective Louis Jaque, 25 ans de carrière que le Musée des beaux-arts de Montréal lui consacre en 1977, suivie d’un solo pour ses Grands formats au Centre culturel canadien à Paris. Une percée vers l’Ouest l’installe à la Thomas Gallery de Winnipeg, où ses oeuvres s’attirent la faveur des collectionneurs, jusqu’en 1979. La décennie 1980, pour Louis Jaque comme pour beaucoup d’artistes, correspond à un repli au Québec, à un recentrement des énergies, qui s’ancrent en ce qui le concerne à la Galerie du 22 Mars dirigée par Godefroy Cardinal, avant sa nomination à la direction du Musée du Québec. Puis, avec l’âge, les maladies, les deuils, un système culturel qui privilégie « la relève » plus que la maturité artistique, où l’acquis de toute une vie compte peu dans les dossiers et filières des demandes de subvention, la morosité s’installe, le détachement, donc aussi pour l’oeuvre une immense liberté.

DES AURORES BORÉALES…
Un demi-siècle de travail assidu, une démarche plastique rigoureuse, éminemment personnelle dans son propos et ses moyens a mené l’oeuvre des premières gouaches entrées pour la plupart dans les musées, aux grandes toiles récentes qui, sorties de l’atelier pour la première fois, se trouvent cet automne à la Galerie Han Art. La lumière est au coeur de sa quête, l’objet de sa fascination depuis l’enfance : C’est le lot de tant de peintres à travers les âges! Quarante ans de peinture pour l’apprivoiser, pour moduler grâce au rouleau depuis 1962 l’interpénétration des teintes, affiner les passages de valeurs, rendre la lumière immanente à la matière, révéler le mouvement des électrons qui la parcourent, ou les « radiances spatiodynamiques ». Si le Ciel de lit et le Ciel des anges ne sont pas totalement exclus des interprétations possibles des signes et des formes lisibles en surface, c’est le cosmos dans son infinie vastitude qui demeure le véritable lieu : celui des émergences de l’univers et des aurores boréales.

Plis et ondulations lumineuses propulsent le regardant dans un espace-temps sidéral très contemporain. Les réfractions mouvantes sur les étendues glacées s’inscrivent dans le même espace spirituel que les icebergs de Lawren Harris. Leurs dégradés «tubistes» ou coniques rappellent Malevitch et Fernand Léger, que Louis Jaque a rencontrés par deux fois à Montréal pendant la guerre. Les enroulements et déploiements vertigineux sont une signature qui fait des séries Axes et Flèches ou Radiants cosmogènes des classiques de l’art québécois. Dans cette lignée s’inscrit Wawate («aurore boréale» en langage inuit), un diptyque fascinant jamais encore exposé.

La peinture de Louis Jaque opère la synthèse des expérimentations modernistes de l’ « Optical Art » et du concept de la «Space Painting », mais d’une manière toute personnelle, sans «hard edge», sans répétition d’un même motif, sans «all overness ». Il anticipe plutôt, dès les années 1970, un postmodernisme qui ré- actualise le baroque : plis, volutes, lumière, espace transcendé, ouverture sur l’infini, de même qu’une incarnation et une érotisation du cosmos dans la série des Intradorsales.

Puis les signes s’envolent, les formes se raréfient, la lumière se concentre en une formidable déflagration, décharge d’énergie entre deux pôles, Fulgurances (1983). Le maniement du rouleau devenu trop exigeant physiquement, le peintre se remet au pinceau et apprivoise le mixed media: huile, acrylique, aérosol. Fatalement, il renoue pour un temps avec les tableaux de ses débuts, antérieurs à l’emploi du rouleau. Entre Zénith et Nadir (1991), il explore les régimes diurne et nocturne de son astronomie personnelle pour ne conserver enfin que la luminescence d’un brouillard blanc où flottent des lambeaux de fossiles. Finies les illusions d’optique irisées et les genèses d’univers…

…AU BLANC SILENCE
Les affinités de Louis Jaque avec l’art des Inuits doivent également être prises en compte. « Mon frère Gérard lui aussi s’intéressait beaucoup à cet art-là. Nous nous stimulions l’un l’autre dans l’intérêt et la connaissance. » Les premiers achats de sculptures remontent au début des années soixante. Plus encore que les thèmes, c’est la qualité du matériau qui le passionne, l’ivoire et les os de baleine, de morse, leur fragilité, cet aspect poreux et friable qui accroche la lumière, une texture que l’on retrouve à la surface de ses toiles. Les titres, Wawate, Ituk, Tatiguk, dans leur poésie étrange, sont des emprunts sans signification littérale, des clefs en quelque sorte pour pénétrer leur monde extrême, une civilisation qu’il rapproche de la civilisation égyptienne…

Les œuvres récentes, plus dépouillées et radicales que toutes les précédentes, dépassent le Nord géographique pour traquer les clartés aveuglantes du Nord polaire et l’esprit du Nord mythique : Azimut Nord (1990). Louis Jaque intitule Blanc silence une suite de quatre tableaux, les derniers, peints en 2001 et 2002. Le blanc, le silence, envahissent, en effet, les toiles des années 2000. Il ne s’agit pas seulement de l’évocation du « grand silence blanc » : neige, glace, blizzard et poudrerie, aux données presque représentatives. Le Blanc s’impose comme couleur intégrale, ultime aboutissement du dépouillement pictural et de l’absolue liberté du peintre. Le blanc de la cécité des neiges et du délire de glace, afflictions bien connues des explorateurs polaires. Et le silence comme réponse ultime de l’artiste…

Articles parus sur Louis Jaque dans Vie des Arts:
Louis Jaque: La magie de la gouache, Guy Robert, no 28, automne 1962, p. 28.
Louis Jaque au Musée des beaux-arts de Montréal, Jacques Folch-Ribas, no 30, printemps 1963, p. 42.
Louis Jaque et l’univers cosmique, Henry Galy-Carles, no 80, automne 1975, p. 56.
Louis Jaque : le point de vue d’Icare, Monique Brunet-Weinmann, no 118, printemps 1985, p. 50.

EXPOSITION
LOUIS JAQUE
Galerie HAN ART
4209, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal
Tél. : 514 876-9278

Du 26 octobre au 4 novembre 2006

 

N° 204, automne 2006

© 2006 Vie des Arts