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N° 204, automne 2006
SIDÉRAL SILENCE
Monique Brunet-Weinmann
ALORS QUE LES RÉTROSPECTIVES ET BILANS D’ARTISTES DE SA GÉNÉRATION SE SUCCÉDAIENT AUX CIMAISES, ON SEMBLAIT AVOIR OUBLIÉ L’OEUVRE DE LOUIS JAQUE, CET
INDÉPENDANT NON SIGNATAIRE DE MANIFESTE ET NON ALIGNÉ AUX GROUPES QUI « FONT L’HISTOIRE ».
Le dernier solo de peintures de Louis Jaque
eut lieu en octobre 1991 à la Galerie Simon
Blais, dont il avait inauguré l’espace rue Clark
deux ans plus tôt; la dernière apparition de ses
oeuvres remonte à l’automne 1996, quand la
Galerie Sous le Passe-partout eut l’idée intéressante
de présenter ensemble Les aquarelles,
dessins et gravures des frères Beaulieu.
UNE FAMILLE DE CULTURE
Hommage discret et délicat rendu à trois
artistes si différents dans leur compétence
respective, cet accrochage commun fut pour
plusieurs le révélateur de leur parenté. Le
quatrième mousquetaire, l’ingénieur Gérard
Beaulieu, collectionneur émérite de l’art
moderne québécois qui suscita de nombreux
émules, était décédé dès 1970 à 59 ans.
Hommage lui a été rendu par Riopelle, dont
le puissant tableau Salut Gérard reprend à sa
manière le thème traditionnel de l’arbre
solidement enraciné et cependant tronqué,
brutalement arrêté dans son épanouissement
ascensionnel. Requiem no 2, pour G.O.B. dit
le même regret. Les couleurs du deuil inscrites
dans le coin supérieur gauche donnent le ton:
noir violet. Le mouvement ascendant des
verticales est rabattu vers le bas du tableau où
les horizontales appellent au repos – éternelaprès
un passage par la blancheur du vide.
Paul Vanier-Beaulieu, peintre remarqué
dès le début des années cinquante à Paris en
compagnie de Pellan et Riopelle, proche de
Dallaire qui fut son compagnon de captivité
pendant la guerre, s’était éteint en sa demeure
de Saint-Sauveur des Monts en avril 1996,
après avoir poursuivi au Québec une oeuvre
fructueuse et solide dans la figuration. Il a
associé à sa signature le nom de leur mère,
née Augustine Vanier, fille de l’ingénieur
architecte Émile Vanier qui dessina entre
autres les plans de l’École Polytechnique de
Montréal, devenue Institut des Arts appliqués.
Millionnaire dès la quarantaine en 1900,
il avait traversé l’Atlantique pour installer sa
fille au Couvent des Dames du Sacré-Coeur
à Paris. Augustine resta quatre ans derrière
les hauts murs, le temps d’acquérir l’éducation
accomplie de la grande bourgeoisie
française de l’époque. En 1910, elle épouse
Alphonse Beaulieu, avocat criminaliste fasciné
par l’art et lui-même peintre amateur talentueux.
On lui doit une trentaine des portraits
d’avocats-bâtonniers qui décoraient l’ancien
Palais de Justice.
Claude Beaulieu, le troisième enfant,
naît après Paul et Gérard en 1913. L’un des
fondateurs de la revue Vie des Arts et
longtemps son directeur artistique, il est
connu comme architecte pour ses travaux de
restauration du patrimoine religieux, dont la
Cathédrale Marie-Reine du Monde. Quand il
meurt le 7 juin 2003, une modeste cérémonie
funèbre lui est consacrée dans un cadre
somptueux, la chapelle blanc et or de la cérémonie
des mariages dont il vient d’achever la
restauration. Les essais de couleurs effectués
dans le bas de la nef portent la marque de
son goût tout pétri de culture italienne.
IMPRESSIONNANTE CARRIÈRE
Louis Jacques naît le 1er mai 1919
au 27 Carré Saint-Louis, dans la maison
mitoyenne du 25 où demeure le grand-père
Vanier. Connaisseur raffiné, ami intime de
Philippe Hébert et d’Henri Julien, l’architecte
a disposé quelques-unes de leurs oeuvres dans
sa bibliothèque, à côté de tableaux de Maurice
Cullen et Joseph- Charles Franchère. L’art, la
culture, le beau bois ouvragé, sculpté, font
partie intégrante de l’environnement naturel
de l’enfant, de même que ce Carré Saint-Louis
qui est devenu un lieu quasi mythique de
l’identité québécoise où, littéralement, il « voit
le jour » et en regarde les reflets de lumière.
À bien des égards, la vie et la carrière
de Louis-Jacques Beaulieu partagent des
moments importants de l’histoire du Québec.
Alors que ses frères Paul et Claude fréquentent
l’École des Beaux-arts, Louis-Jacques assiste
comme élève à la naissance de l’École du
Meuble en 1935 et est inscrit parmi les cinq
diplômés de la première promotion en 1938.
Il est l’un des premiers étudiants de l’équipe
célèbre des Maurice Gagnon, Marcel Parizeau
et Paul-Émile Borduas quand ils entrent en
fonction en 1937. La pédagogie de Borduas
demeure celle que le professeur Beaulieu
appliquera à ses propres étudiants dans
sa carrière d’enseignant à l’Institut des Arts
appliqués (1960-1973).
Pour demeurer sur le plan professionnel,
l’artiste a été co-fondateur et premier
Président en 1969 de la S.A.P.Q. (Société des
Artistes Professionnels du Québec). Il adopte
le pseudonyme de Louis Jaque en 1954, formé
de ses deux premiers prénoms, l’année de son
mariage avec Jacqueline Hurteau : elle est la
soeur de Jean-Pierre Hurteau, le chanteur
d’opéra qui fera 25 ans durant une brillante
carrière de basse à l’Opéra de Paris. Jaque,
avec une légère déviance orthographique,
c’est aussi la moitié de Jacqueline et une façon
de se distancier du clan familial.
Ses murales monumentales témoignent
des événements que furent l’Exposition
universelle d’Osaka en 1970 (Pavillon du
Québec, 3,50 x 24 m) et l’inauguration de la
Maison de Radio-Canada sur le boulevard
Dorchester Est (aujourd’hui boulevard
René-Lévesque) en 1972 (2,40 x 18 m).
L’Exposition universelle de Montréal a placé
le Québec sur la mappemonde en 1967 et au
même moment une nouvelle génération
d’artistes commence à s’imposer en Europe
sur la trace des pionniers Pellan, Riopelle,
Leduc… La carrière de Louis Jaque connaît
durant cette décennie 1970 l’apogée de son
succès international avec des expositions à
New York, Milan, Turin, Rome, une présence
régulière à la Galerie Entremonde de Paris,
une participation aux foires internationales de
Paris et Bâle. Les critiques sont très positives
et les ventes suivent. Les séries Intradorsales et Noumènes spatiodynamiques sont entrées
presque intégralement dans des collections
européennes.
Au pays, la réputation acquise est reconnue
par la rétrospective Louis Jaque, 25 ans de
carrière que le Musée des beaux-arts
de Montréal lui consacre en 1977, suivie d’un
solo pour ses Grands formats au Centre
culturel canadien à Paris. Une percée vers
l’Ouest l’installe à la Thomas Gallery de
Winnipeg, où ses oeuvres s’attirent la faveur
des collectionneurs, jusqu’en 1979. La
décennie 1980, pour Louis Jaque comme
pour beaucoup d’artistes, correspond à un
repli au Québec, à un recentrement des
énergies, qui s’ancrent en ce qui le concerne
à la Galerie du 22 Mars dirigée par Godefroy
Cardinal, avant sa nomination à la direction
du Musée du Québec. Puis, avec l’âge, les
maladies, les deuils, un système culturel qui
privilégie « la relève » plus que la maturité
artistique, où l’acquis de toute une vie compte
peu dans les dossiers et filières des demandes
de subvention, la morosité s’installe, le
détachement, donc aussi pour l’oeuvre une
immense liberté.
DES AURORES BORÉALES…
Un demi-siècle de travail assidu, une
démarche plastique rigoureuse, éminemment
personnelle dans son propos et ses moyens
a mené l’oeuvre des premières gouaches
entrées pour la plupart dans les musées, aux
grandes toiles récentes qui, sorties de l’atelier
pour la première fois, se trouvent cet automne
à la Galerie Han Art. La lumière est au coeur
de sa quête, l’objet de sa fascination depuis
l’enfance : C’est le lot de tant de peintres à
travers les âges! Quarante ans de peinture
pour l’apprivoiser, pour moduler grâce au
rouleau depuis 1962 l’interpénétration des
teintes, affiner les passages de valeurs, rendre
la lumière immanente à la matière, révéler
le mouvement des électrons qui la parcourent,
ou les « radiances spatiodynamiques ». Si le
Ciel de lit et le Ciel des anges ne sont
pas totalement exclus des interprétations
possibles des signes et des formes lisibles en
surface, c’est le cosmos dans son infinie
vastitude qui demeure le véritable lieu :
celui des émergences de l’univers et des
aurores boréales.
Plis et ondulations lumineuses propulsent
le regardant dans un espace-temps sidéral très
contemporain. Les réfractions mouvantes sur
les étendues glacées s’inscrivent dans le même
espace spirituel que les icebergs de Lawren
Harris. Leurs dégradés «tubistes» ou coniques
rappellent Malevitch et Fernand Léger, que
Louis Jaque a rencontrés par deux fois
à Montréal pendant la guerre. Les enroulements
et déploiements vertigineux sont une
signature qui fait des séries Axes et Flèches
ou Radiants cosmogènes des classiques de
l’art québécois. Dans cette lignée s’inscrit
Wawate («aurore boréale» en langage inuit),
un diptyque fascinant jamais encore exposé.
La peinture de Louis Jaque opère la
synthèse des expérimentations modernistes de
l’ « Optical Art » et du concept de la «Space
Painting », mais d’une manière toute personnelle,
sans «hard edge», sans répétition d’un
même motif, sans «all overness ». Il anticipe
plutôt, dès les années 1970, un postmodernisme
qui ré- actualise le baroque : plis,
volutes, lumière, espace transcendé, ouverture
sur l’infini, de même qu’une incarnation
et une érotisation du cosmos dans la série
des Intradorsales.
Puis les signes s’envolent, les formes se
raréfient, la lumière se concentre en une
formidable déflagration, décharge d’énergie
entre deux pôles, Fulgurances (1983). Le
maniement du rouleau devenu trop exigeant
physiquement, le peintre se remet au pinceau
et apprivoise le mixed media: huile, acrylique,
aérosol. Fatalement, il renoue pour un temps
avec les tableaux de ses débuts, antérieurs à
l’emploi du rouleau. Entre Zénith et Nadir
(1991), il explore les régimes diurne et
nocturne de son astronomie personnelle pour
ne conserver enfin que la luminescence d’un
brouillard blanc où flottent des lambeaux
de fossiles. Finies les illusions d’optique
irisées et les genèses d’univers…
…AU BLANC SILENCE
Les affinités de Louis Jaque avec l’art des
Inuits doivent également être prises en
compte. « Mon frère Gérard lui aussi
s’intéressait beaucoup à cet art-là. Nous nous
stimulions l’un l’autre dans l’intérêt et la
connaissance. » Les premiers achats de sculptures
remontent au début des années soixante.
Plus encore que les thèmes, c’est la qualité du
matériau qui le passionne, l’ivoire et les os de
baleine, de morse, leur fragilité, cet aspect
poreux et friable qui accroche la lumière, une
texture que l’on retrouve à la surface de ses
toiles. Les titres, Wawate, Ituk, Tatiguk, dans
leur poésie étrange, sont des emprunts sans
signification littérale, des clefs en quelque
sorte pour pénétrer leur monde extrême, une
civilisation qu’il rapproche de la civilisation
égyptienne…
Les œuvres récentes, plus dépouillées
et radicales que toutes les précédentes,
dépassent le Nord géographique pour traquer
les clartés aveuglantes du Nord polaire et
l’esprit du Nord mythique : Azimut Nord
(1990). Louis Jaque intitule Blanc silence
une suite de quatre tableaux, les derniers,
peints en 2001 et 2002. Le blanc, le silence,
envahissent, en effet, les toiles des années
2000. Il ne s’agit pas seulement de l’évocation
du « grand silence blanc » : neige, glace,
blizzard et poudrerie, aux données presque
représentatives. Le Blanc s’impose comme
couleur intégrale, ultime aboutissement du
dépouillement pictural et de l’absolue liberté
du peintre. Le blanc de la cécité des neiges et
du délire de glace, afflictions bien connues
des explorateurs polaires. Et le silence comme
réponse ultime de l’artiste…
Articles parus sur Louis Jaque dans
Vie des Arts:
Louis Jaque: La magie de la gouache,
Guy Robert, no 28, automne 1962, p. 28.
Louis Jaque au Musée des beaux-arts
de Montréal, Jacques Folch-Ribas, no 30,
printemps 1963, p. 42.
Louis Jaque et l’univers cosmique, Henry
Galy-Carles, no 80, automne 1975, p. 56.
Louis Jaque : le point de vue d’Icare,
Monique Brunet-Weinmann, no 118,
printemps 1985, p. 50.
EXPOSITION
LOUIS JAQUE
Galerie HAN ART
4209, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal
Tél. : 514 876-9278
Du 26 octobre au 4 novembre 2006
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N° 204, automne 2006 |
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