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N° 204, automne 2006
[ HISTOIRE DE L’ART ]
LES GRIFFES DE GRAFF
Christiane Baillargeon
« Ce que Dumouchel m’a le plus enseigné, c’est cette jonction délicate entre l’art et la vie. »
Pierre Ayot1
POUR CÉLÉBRER SES QUARANTE ANS, GRAFF A CHOISI
D’ORGANISER UN ÉVÉNEMENT PLURIEL DÉPLOYÉ DANS PLUSIEURS LIEUX
ET SELON UNE PROGRAMMATION TRÈS DIVERSIFIÉE, QUI INCLUT NOTAMMENT
DES EXPOSITIONS – 40 ANS ET PAS DE POUSSIÈRES, HYPERLIENS,
OEUVRES RÉCENTES DES ATELIERS – UN PROJET D’ART POSTAL,
UN ESCALIER HISTORIQUE, UN COURT MÉTRAGE, DES ANIMATIONS, ETC.
Plus qu’un anniversaire, Graff depuis 1966 – 40 ans de
liberté de presses est avant tout l’occasion de faire l’éloge des
arts de l’estampe, ainsi que de porter un témoignage éloquent sur
la reconnaissance qu’ils ont acquis, ici, au Québec. C’est d’abord
avec un enthousiasme débordant, parfois même nommé folie,
puis avec persévérance ou maturité, que le Centre a su rester fidèle
à l’ardente nécessité de sa vision initiale, c’est-à-dire créer un
endroit convivial où les artistes pouvaient faire de la gravure
et y présenter leurs oeuvres2. Si elles peuvent avoir pris un brin
de sagesse, les nombreuses activités commémoratives traduisent
de belle façon le persistant esprit de coopération aux accents
ludiques dont semblent avoir été investies toutes les aventures
artistiques de cet organisme hybride, et ce, depuis son émergence,
en 1966.
L’appellation Graff, adoptée en 1970, désigne aujourd’hui deux
entités administratives distinctes et autonomes : la galerie, fondée
en 1981, dont le vaste mandat consiste à diffuser l’art contemporain,
et les ateliers spécialisés en estampe – incluant depuis
2000 le numérique- voués à la recherche, à la production et
à l’éducation. Les célébrations du quarantième anniversaire
donnent toute la place à ces derniers puisque c’est par eux que
tout a commencé.
40 ANS ET PAS DE POUSSIÈRE
Présentée à la Grande Bibliothèque,
l’exposition 40 ans et pas de poussière est
composée de panneaux associés à des images
et à des textes tirés de sept livres d’artistes,
d’albums d’estampes et de livres-objets, des
oeuvres collectives produites dans les ateliers
du Centre entre 1968 et 2004. Elle met en
lumière ce qu’il a fallu d’audace, de volonté
et de passion pour que l’organisme existe
et perdure. Les images sélectionnées rendent
compte de l’esprit coopératif : parfois festives
ou tantôt évidemment inspirées du pop art
dans les premières décennies (Pilulorum,
1968 ; Graff Dinner, 1978) et plus tard
engagées à une cause (Corridart, 1982)
consacrées à la pérennité (Esquisses Graff,
1966-1986; Crash, 1989 ; Teknologia,1989)
ou investies dans la renaissance apportée
grâce à l’intégration des nouvelles technologies
qui permettent la production d’estampes
numériques et la recherche dans ce domaine
(Livre d’heures, 2004). Chaque fois la force
équipière est productive. Les oeuvres choisies
retracent l’évolution de l’organisme, qui a
su s’adapter à ses différentes phases pour
traverser le temps.
HISTOIRE DES ATELIERS :
VERSIONS MULTIPLES
L’édifice de la rue Rachel est mobilisé en
entier pour la fête. Sur le mur de l’escalier
historique menant au premier étage des
ateliers, une impression numérique grand
format représentant un babillard en trompel’oeil
– effet très exploité par Pierre Ayot –
relate chronologiquement, de bas en haut,
différents moments de l’organisme. Créant
l’illusion réussie d’un collage géant, cette
irrégulière page de « scrapbooking », intelligente
intégration à la fois d’objets, de reproductions
d’affiches, de cartons d’invitation, de
photos, de coupures de presse, de notes calligraphiées,
etc., est un clin d’oeil stylistique
aux premières années de l’organisme, au
ludisme que l’esprit pop leur avait insufflé.
Des œuvres récentes réalisées par les
membres, présentement une cinquantaine,
sont accrochées tant sur les murs de l’escalier
du deuxième étage que dans les ateliers euxmêmes,
où, selon un mandat éducatif, elles se
juxtaposent parfois aux plaques – de cuivre,
de plexi ou de bois – aux films, aux matériaux,
aux équipements et aux outils servant à
expliquer les procédés aux visiteurs. La
sérigraphie, la lithographie, la pointe sèche,
la taille-douce, l’eau-forte, la gravure sur bois,
la collagraphie et l’impression numérique
comptent parmi les techniques exposées,
faisant une place importante à la relève, aux
jeunes diplômés qui, une fois leurs études
achevées, se retrouvent sans accès à un lieu
de production équipé.
La multitude d’artistes représentés sur les
photos ou inclus dans les expositions laisse
croire à l’affirmation disant que tous les
grands artistes font – ont fait ou feront – de
la gravure3, même John Cage y figure !
UNE HISTOIRE COLLECTIVE
Reprenant l’esprit d’ouverture et d’initiative
reconnu chez Graff, le projet Art postal,
inclus dans l’événement 40 ans de liberté
de presses, est un véritable appel lancé
à la communauté artistique. Les cinq cents
personnes à qui des cartes postales presque
blanches ont été envoyées, afin qu’elles y
interviennent et les renvoient, ne représentent
qu’un pourcentage des artistes, des collaborateurs
et des amis qui ont graffité et qui ont
pu être localisés. Ces souvenirs, authentiques
cartes d’anniversaire graffiennes, maintenant
disposées dans un présentoir et offertes au
visiteur pour consultation, constituent une
collection éloquente et généreuse à l’image
de l’organisme. Qu’autant d’oeuvres postales
diversifiées, parfois touchantes – images
uniques, brefs récits, notes ou objets – de
maintes provenances, d’ici et de l’étranger,
soient revenues jusqu'à la galerie démontre
à quel point l’esprit Graff4 perdure et garde
sa vitalité.
Dans la petite salle, à côté des cartes
postales, le dossier de presse de l’organisme
est présenté dans le grand format des journaux
sur bâton utilisé dans certains cafés
européens… afin de permettre au visiteur
de poursuivre son allégorie du voyage
historique ! À 40 ans, Graff n’est toujours
pas sérieux !
HYPERLIENS ET LA SUITE
L’exposition collective, présentée dans la
salle principale de la galerie, privilégie les
recherches actuelles en estampe numérique.
La plupart des projets conjoints de création
réalisés utilisent les nouvelles technologies :
les grands formats horizontaux des impressions
au jet d’encre dominent parmi les
procédés montrés. Hyperliens suggère que la
renaissance et le futur probable du Centre
se situent vraisemblablement dans l’interrogation
apparue avec l’intégration du
laboratoire informatique.
Visant à stimuler la recherche, les
rencontres plastiques ont pris des avenues
différentes. Pour trois des six duos, elles résultent
en une image unique : Gwenaël
Bélanger et Marc Séguin, par exemple, sont
intervenus successivement sur un même
support, l’un en réponse à l’autre ; Annie
Conceicao-Rivet et Tomas Corriveau ont
construit à partir d’une phrase surgie de leur
correspondance ; Laurent Lamarche et
Claude Fortaich ont mis ensemble leur expérience
en création numérique. Du jumelage
intergénérationnel de Peter Krausz et Éliane
Excoffier découlent deux portraits exploitant
le thème du père ; Christiane Desjardins et
Denis Farley ont organisé leurs espaces bidimensionnels
à partir de photographies du
même lieu, la Grande Bibliothèque, alors que
Catherine Bond et Raymond Lavoie ont
composé un paysage en diptyque en prolongeant,
d’une section à l’autre, un format
et un traitement chromatique identiques.
Une diversité de styles et de procédés qui
réfléchit la mixité de l’art actuel.
LES VOIX PLURIELLES,
LES VOIES SINGULIÈRES
S’il est vrai que sa capacité à traverser le
temps peut donner la mesure de la force
d’une oeuvre, 40 ans de liberté de presses
rend un réel hommage à l’héritage laissé
par le fondateur disparu, Pierre Ayot. Il
redonne aussi une part importante de cette
reconnaissance, souvent anonyme, à tous les
membres, les amis et les collaborateurs,
qu’ils soient passés, présents ou futurs :
le travail collectif continue de symboliser ce
centre, de le faire vivre, et ce, même si la
grande famille d’alors suit maintenant des
voies plus individualistes.
Expositions, video, art postal, escalier
historique, animations et activités éducatives
destinées aux enfants, portes ouvertes lors
des Journées de la culture : l’événement
soulignant le quarantième anniversaire se
devait d’être pluriel afin de témoigner du
dynamisme de Graff et de son indéniable
contribution au développement des arts
graphiques et à la diffusion de l’art actuel.
Vie des Arts a consacré de nombreux articles
à Graff
et en particulier pour célébrer ses
anniversaires :
Vie des Arts no 71, été 1973, Les Graffofones
de Graff, Michèle Tremblay-Gillon, pp. 23-28.
Vie des Arts, no 124, automne 1986, Les
20 ans de Graff, Gilles Daigneault, pp. 22-25.
Vie des Arts no 128, automne 1987, Le monde
selon Graff : vingt ans de la vie artistique
à Montréal, Normand Biron, p. 63.
Vie des Arts no 165, hiver 1996-1997, Dossier
Les trente ans de Graff, sous la coordination
de Jocelyne Lupien, pp. 17-29.
1 Graff par le monde : 1996, vidéo du 30e anniversaire
de l’organisme, Montréal.
2 Information résumée à partir du commentaire de
Serge Tousignant dans Une tranche de Graff : 2006,
vidéo du 40e anniversaire de l’organisme, Montréal.
3 Paraphrase d’un commentaire que Serge Tousignant
fait dans Graff selon le monde, op.cit.
4 Daigneault, Gilles, citant Normand Thériault dans
Les 20 ans de Graff, Vie des arts, no124, automne 1986,
p. 24.
EXPOSITION
GRAFF DEPUIS 1966,
40 ANS DE LIBERTÉ DE PRESSES
Graff
Centre de conception graphique inc.
963, rue Rachel Est
Montréal
Tél. : 514 526-2616
Du 7 septembre au 7 octobre 2006 |
N° 204, automne 2006 |
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