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Membres de l’Atelier Libre 848 dans l’espace de création. Au printemps 1970, l’Atelier Libre 848 change d’appellation pour Graff, Centre de conception graphique.
Photo : Graff
 
 
 
Madeleine Forcier, fondatrice de Graff
40e anniversaire de Graff, 7 septembre 2006
Photo : Guy L’Heureux
 
 
 
Annie Conceicao-Rivet
Thomas Corriveau
J’ai beau répéter, 2006
Sérigraphie
38 x 106 cm
 
 
   
 
Catherine Bond
Raymond Lavoie
Fig. 1.A, 2005 et Fig.1.B, 2006
Impression numérique,
lithographie
50 x 112 cm
 
     

N° 204, automne 2006

[ HISTOIRE DE L’ART ]

LES GRIFFES DE GRAFF
Christiane Baillargeon

« Ce que Dumouchel m’a le plus enseigné, c’est cette jonction délicate entre l’art et la vie. »
Pierre Ayot1

POUR CÉLÉBRER SES QUARANTE ANS, GRAFF A CHOISI D’ORGANISER UN ÉVÉNEMENT PLURIEL DÉPLOYÉ DANS PLUSIEURS LIEUX ET SELON UNE PROGRAMMATION TRÈS DIVERSIFIÉE, QUI INCLUT NOTAMMENT DES EXPOSITIONS – 40 ANS ET PAS DE POUSSIÈRES, HYPERLIENS, OEUVRES RÉCENTES DES ATELIERS – UN PROJET D’ART POSTAL, UN ESCALIER HISTORIQUE, UN COURT MÉTRAGE, DES ANIMATIONS, ETC.

Plus qu’un anniversaire, Graff depuis 1966 – 40 ans de liberté de presses est avant tout l’occasion de faire l’éloge des arts de l’estampe, ainsi que de porter un témoignage éloquent sur la reconnaissance qu’ils ont acquis, ici, au Québec. C’est d’abord avec un enthousiasme débordant, parfois même nommé folie, puis avec persévérance ou maturité, que le Centre a su rester fidèle à l’ardente nécessité de sa vision initiale, c’est-à-dire créer un endroit convivial où les artistes pouvaient faire de la gravure et y présenter leurs oeuvres2. Si elles peuvent avoir pris un brin de sagesse, les nombreuses activités commémoratives traduisent de belle façon le persistant esprit de coopération aux accents ludiques dont semblent avoir été investies toutes les aventures artistiques de cet organisme hybride, et ce, depuis son émergence, en 1966.

L’appellation Graff, adoptée en 1970, désigne aujourd’hui deux entités administratives distinctes et autonomes : la galerie, fondée en 1981, dont le vaste mandat consiste à diffuser l’art contemporain, et les ateliers spécialisés en estampe – incluant depuis 2000 le numérique- voués à la recherche, à la production et à l’éducation. Les célébrations du quarantième anniversaire donnent toute la place à ces derniers puisque c’est par eux que tout a commencé.

40 ANS ET PAS DE POUSSIÈRE
Présentée à la Grande Bibliothèque, l’exposition 40 ans et pas de poussière est composée de panneaux associés à des images et à des textes tirés de sept livres d’artistes, d’albums d’estampes et de livres-objets, des oeuvres collectives produites dans les ateliers du Centre entre 1968 et 2004. Elle met en lumière ce qu’il a fallu d’audace, de volonté et de passion pour que l’organisme existe et perdure. Les images sélectionnées rendent compte de l’esprit coopératif : parfois festives ou tantôt évidemment inspirées du pop art dans les premières décennies (Pilulorum, 1968 ; Graff Dinner, 1978) et plus tard engagées à une cause (Corridart, 1982) consacrées à la pérennité (Esquisses Graff, 1966-1986; Crash, 1989 ; Teknologia,1989) ou investies dans la renaissance apportée grâce à l’intégration des nouvelles technologies qui permettent la production d’estampes numériques et la recherche dans ce domaine (Livre d’heures, 2004). Chaque fois la force équipière est productive. Les oeuvres choisies retracent l’évolution de l’organisme, qui a su s’adapter à ses différentes phases pour traverser le temps.

HISTOIRE DES ATELIERS : VERSIONS MULTIPLES
L’édifice de la rue Rachel est mobilisé en entier pour la fête. Sur le mur de l’escalier historique menant au premier étage des ateliers, une impression numérique grand format représentant un babillard en trompel’oeil – effet très exploité par Pierre Ayot – relate chronologiquement, de bas en haut, différents moments de l’organisme. Créant l’illusion réussie d’un collage géant, cette irrégulière page de « scrapbooking », intelligente intégration à la fois d’objets, de reproductions d’affiches, de cartons d’invitation, de photos, de coupures de presse, de notes calligraphiées, etc., est un clin d’oeil stylistique aux premières années de l’organisme, au ludisme que l’esprit pop leur avait insufflé.

Des œuvres récentes réalisées par les membres, présentement une cinquantaine, sont accrochées tant sur les murs de l’escalier du deuxième étage que dans les ateliers euxmêmes, où, selon un mandat éducatif, elles se juxtaposent parfois aux plaques – de cuivre, de plexi ou de bois – aux films, aux matériaux, aux équipements et aux outils servant à expliquer les procédés aux visiteurs. La sérigraphie, la lithographie, la pointe sèche, la taille-douce, l’eau-forte, la gravure sur bois, la collagraphie et l’impression numérique comptent parmi les techniques exposées, faisant une place importante à la relève, aux jeunes diplômés qui, une fois leurs études achevées, se retrouvent sans accès à un lieu de production équipé.

La multitude d’artistes représentés sur les photos ou inclus dans les expositions laisse croire à l’affirmation disant que tous les grands artistes font – ont fait ou feront – de la gravure3, même John Cage y figure !

UNE HISTOIRE COLLECTIVE
Reprenant l’esprit d’ouverture et d’initiative reconnu chez Graff, le projet Art postal, inclus dans l’événement 40 ans de liberté de presses, est un véritable appel lancé à la communauté artistique. Les cinq cents personnes à qui des cartes postales presque blanches ont été envoyées, afin qu’elles y interviennent et les renvoient, ne représentent qu’un pourcentage des artistes, des collaborateurs et des amis qui ont graffité et qui ont pu être localisés. Ces souvenirs, authentiques cartes d’anniversaire graffiennes, maintenant disposées dans un présentoir et offertes au visiteur pour consultation, constituent une collection éloquente et généreuse à l’image de l’organisme. Qu’autant d’oeuvres postales diversifiées, parfois touchantes – images uniques, brefs récits, notes ou objets – de maintes provenances, d’ici et de l’étranger, soient revenues jusqu'à la galerie démontre à quel point l’esprit Graff4 perdure et garde sa vitalité.

Dans la petite salle, à côté des cartes postales, le dossier de presse de l’organisme est présenté dans le grand format des journaux sur bâton utilisé dans certains cafés européens… afin de permettre au visiteur de poursuivre son allégorie du voyage historique ! À 40 ans, Graff n’est toujours pas sérieux !

HYPERLIENS ET LA SUITE
L’exposition collective, présentée dans la salle principale de la galerie, privilégie les recherches actuelles en estampe numérique. La plupart des projets conjoints de création réalisés utilisent les nouvelles technologies :

les grands formats horizontaux des impressions au jet d’encre dominent parmi les procédés montrés. Hyperliens suggère que la renaissance et le futur probable du Centre se situent vraisemblablement dans l’interrogation apparue avec l’intégration du laboratoire informatique.

Visant à stimuler la recherche, les rencontres plastiques ont pris des avenues différentes. Pour trois des six duos, elles résultent en une image unique : Gwenaël Bélanger et Marc Séguin, par exemple, sont intervenus successivement sur un même support, l’un en réponse à l’autre ; Annie Conceicao-Rivet et Tomas Corriveau ont construit à partir d’une phrase surgie de leur correspondance ; Laurent Lamarche et Claude Fortaich ont mis ensemble leur expérience en création numérique. Du jumelage intergénérationnel de Peter Krausz et Éliane Excoffier découlent deux portraits exploitant le thème du père ; Christiane Desjardins et Denis Farley ont organisé leurs espaces bidimensionnels à partir de photographies du même lieu, la Grande Bibliothèque, alors que Catherine Bond et Raymond Lavoie ont composé un paysage en diptyque en prolongeant, d’une section à l’autre, un format et un traitement chromatique identiques. Une diversité de styles et de procédés qui réfléchit la mixité de l’art actuel.

LES VOIX PLURIELLES, LES VOIES SINGULIÈRES
S’il est vrai que sa capacité à traverser le temps peut donner la mesure de la force d’une oeuvre, 40 ans de liberté de presses rend un réel hommage à l’héritage laissé par le fondateur disparu, Pierre Ayot. Il redonne aussi une part importante de cette reconnaissance, souvent anonyme, à tous les membres, les amis et les collaborateurs, qu’ils soient passés, présents ou futurs : le travail collectif continue de symboliser ce centre, de le faire vivre, et ce, même si la grande famille d’alors suit maintenant des voies plus individualistes.

Expositions, video, art postal, escalier historique, animations et activités éducatives destinées aux enfants, portes ouvertes lors des Journées de la culture : l’événement soulignant le quarantième anniversaire se devait d’être pluriel afin de témoigner du dynamisme de Graff et de son indéniable contribution au développement des arts graphiques et à la diffusion de l’art actuel.

Vie des Arts a consacré de nombreux articles à Graff
et en particulier pour célébrer ses anniversaires :
Vie des Arts no 71, été 1973, Les Graffofones de Graff, Michèle Tremblay-Gillon, pp. 23-28.
Vie des Arts, no 124, automne 1986, Les 20 ans de Graff, Gilles Daigneault, pp. 22-25.
Vie des Arts no 128, automne 1987, Le monde selon Graff : vingt ans de la vie artistique à Montréal, Normand Biron, p. 63.
Vie des Arts no 165, hiver 1996-1997, Dossier Les trente ans de Graff, sous la coordination de Jocelyne Lupien, pp. 17-29.

1 Graff par le monde : 1996, vidéo du 30e anniversaire de l’organisme, Montréal.
2 Information résumée à partir du commentaire de Serge Tousignant dans Une tranche de Graff : 2006, vidéo du 40e anniversaire de l’organisme, Montréal.
3 Paraphrase d’un commentaire que Serge Tousignant fait dans Graff selon le monde, op.cit.
4 Daigneault, Gilles, citant Normand Thériault dans Les 20 ans de Graff, Vie des arts, no124, automne 1986, p. 24.

EXPOSITION
GRAFF DEPUIS 1966,
40 ANS DE LIBERTÉ DE PRESSES
Graff
Centre de conception graphique inc.
963, rue Rachel Est
Montréal
Tél. : 514 526-2616

Du 7 septembre au 7 octobre 2006

N° 204, automne 2006

© 2006 Vie des Arts