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N° 204, automne 2006
[ HISTOIRE DE L’ART ] PEINTURE
GIRODET L’INTEMPOREL
Anne Lafont
S’IL EST UN ARTISTE DONT ON PEUT DIRE QUE LA FORTUNE CRITIQUE,
MAIS AUSSI PUBLIQUE, A SURPRIS LES QUELQUES SPÉCIALISTES ENGAGÉS DANS
LA REDÉCOUVERTE ET LA VALORISATION DE SON OEUVRE, C’EST BIEN GIRODET.
À PARTIR DE LA MI-OCTOBRE, LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL ACCUEILLE
JUSTEMENT LA PLUS GRANDE EXPOSITION JAMAIS CONSACRÉE À CE PEINTRE,
EXPOSITION QUI VOYAGE D’AILLEURS DEPUIS UN AN, PUISQU’ELLE A ÉTÉ PRÉSENTÉE
SUCCESSIVEMENT À PARIS, CHICAGO ET NEW YORK, OÙ ELLE A RENCONTRÉ
UN GRAND SUCCÈS.
ANNE-LOUIS GIRODET-TRIOSON (MONTARGIS, 1767 - PARIS, 1824), PLUS
COMMUNÉMENT APPELÉ GIRODET, EST UN PEINTRE TOUT À FAIT EXCEPTIONNEL :
PAR SON DESTIN DÉJÀ, CAR IL NAQUIT SOUS L’ANCIEN RÉGIME, CONNUT LA
RÉVOLUTION FRANÇAISE ET L’EMPIRE, ET MOURUT SOUS LA RESTAURATION ; MAIS
AUSSI PAR SON OEUVRE, CAR IL FUT FORMÉ DANS L’ATELIER DE JACQUES-LOUIS
DAVID EN COMPAGNIE D’ARTISTES QUI, ENSEMBLE, INVENTÈRENT L’IMAGERIE
NAPOLÉONIENNE. AU COURS DE LA DÉCENNIE QUI A PRÉCÉDÉ LA RÉVOLUTION,
LE FUTUR PORTRAITISTE FRANÇOIS GÉRARD, ANTOINE-JEAN GROS BIENTÔT PEINTRE
DE BATAILLES, ET L’AMBITIEUX PEINTRE D’HISTOIRE QUE GIRODET ALLAIT DEVENIR,
OCCUPAIENT EN EFFET LES PREMIERS RANGS DE L’ACADÉMIE ROYALE DE PEINTURE
ET DE SCULPTURE. NÉANMOINS, CE DERNIER FUT LE SEUL DES TROIS À REMPORTER
LE GRAND PRIX DE PEINTURE, QUI LUI PERMIT DE SÉJOURNER À L’ACADÉMIE
DE FRANCE À ROME. SES DEUX COMPAGNONS FURENT EN FAIT VICTIMES DE
L’INCERTITUDE POLITIQUE ET SOCIALE ; GIRODET, LAURÉAT EN 1789, PUT PARTIR
POUR LA PÉNINSULE, OÙ IL DEMEURA PENDANT CINQ ANNÉES, VISITANT ROME,
NAPLES, VENISE ET GÊNES.
Ce séjour italien constitue la pierre angulaire
de son oeuvre, parce que Girodet, quasi
libre de ses initiatives – compte tenu de la
suppression de l’institution votée par les
députés révolutionnaires en août 1793 – et de
surcroît rentier, puisqu’il passa de pensionnaire
du Roi à pensionnaire de la République,
échappa aux règles strictes de l’académie
romaine, qui assurait la transmission des
modèles classiques par l’exigence répétée d’un
travail de copie (copie de sculptures antiques
et de fresques de la Renaissance). Or, dans ses
premières lettres écrites de Rome, Girodet se
plaignait sans cesse du «moule» stylistique
dans lequel le directeur Ménageot essayait en
vain de le faire entrer. Dès qu’il le pouvait,
le jeune peintre préférait « accumuler des
matériaux pour l’avenir» – ce sont ses propres
mots – aussi, mit-il en chantier ses deux grands
tableaux de la maturité artistique en Italie.
UNIVERS «ÉTRANGES»
La toile Ossian recevant les ombres des
héros morts pendant la guerre de Liberté,
conçue pour la résidence de Joséphine,
la Malmaison, en 1801, mêle étrangement les
chefs militaires des campagnes d’Italie et
d’Égypte que Bonaparte mena sous le
Directoire, aux héros de l’épopée écossaise
racontée par le barde Ossian. Cette légende,
Bonaparte en fit son livre de chevet – à tout le
moins, c’est ce qu’il prétendait. Cela contribua
peut-être au succès européen de cet ouvrage,
succès qui était d’ailleurs considérable dès
la fin du XVIIIe siècle. Quant à Girodet, c’est
précisément en Italie qu’il s’essaya pour la
première fois à l’illustration de cette fable
écrite par James Macpherson, surnommé
alors l’Homère du Nord. Le peintre avait peutêtre
découvert cet auteur en fréquentant les
importantes communautés nordiques de
Rome, Naples et Gênes, d’autant qu’elles
étaient alors plus perméables à des univers
étranges, que ne l’étaient les Italiens tout
baignés de mythologie gréco-romaine. Quant
à La scène de déluge (1806, Paris, musée du
Louvre), elle présente des parentés formelles
avec certaines illustrations romaines de l’ami
Gérard – venu rejoindre Girodet à Rome début
1791 – telle La Fuite de Troie, mais aussi avec
L’incendie du Borgo de Raphaël (Vatican),
ou encore avec les représentations de catastrophes
naturelles suscitées par les éruptions
du Vésuve, voire avec Le tremblement de terre (1799, Genève, musée d’art et d’histoire) du
peintre suisse Jean-Pierre Saint-Ours, installé
en Italie à la même époque.
Ces deux tableaux, pour lesquels il faut
compter en fait dix à quinze ans d’élaboration,
valurent à Girodet une reconnaissance solide
et durable, quelle qu’ait été à ce moment-là et
par la suite, la réception critique de ses peintures.
Il fut même désormais l’un des artistes
les plus en vue (à côté de ses deux rivaux de
toujours: Gérard et Gros) et, par là même,
obtint des commandes officielles telles ces
grandes machines peintes avec brio représentant
les hauts faits militaires du général puis
de l’empereur: La révolte du Caire (1808,
château de Versailles) et Les clefs de Vienne (1810, château de Versailles) qui illustrent aujourd’hui tous les livres d’histoire du
XIXe siècle. Girodet fut aussi sollicité par des
commanditaires privés, comme la plupart
des membres de la famille Bertin (propriétaire
du journal le plus puissant de l’époque :
Le Journal des Débats), qui fut en effet
portraiturée par le peintre. Celui-ci composa
aussi pour l’aîné d’entre eux les magnifiques
Funérailles d’Atala (1808, Paris, musée du
Louvre), tableau inspiré à Girodet par la
nouvelle « américaine » de Chateaubriand,
Atala (première édition de 1801), qui
racontait la fatale histoire d’amour d’une
jeune chrétienne avec un Indien.
DES PRÉJUGÉS À VAINCRE
À la suite de cette décennie glorieuse,
Girodet se détourna presque totalement de la
peinture, à l’exception de son grand tableau
sur la création, que le musée du Louvre a
acquis récemment, et qui figure dans les
salles d’exposition du musée montréalais :
Pygmalion et Galatée (1819), oeuvre pour le
moins ambiguë stylistiquement mais parfaitement
en phase avec le genre anacréaontique
de l’école davidienne dans ses derniers
sursauts. Quant à Girodet, il consacra la
dernière partie de sa vie à l’écriture (traduction
de textes anciens et rédaction d’un long
poème en partie autobiographique – et, fort
laborieux – intitulé Le peintre) et au dessin
(sous la forme de suites graphiques telles les
deux cents feuilles illustrant diverses scènes
de l’Énéide). Girodet avait toujours été un
dessinateur hors pair, plutôt qu’un coloriste.
La couleur exigeait toujours de lui un travail
pénible et malaisé, à l’exception peut-être
de quelques occasions heureuses: le Portrait
du député noir Belley (1797, château de
Versailles) et La révolte du Caire, qui lui
vinrent, semble-t-il, assez facilement.
Aussi, l’exposition rétrospective consacrée
à l’oeuvre de cet artiste hors du commun a créé
la surprise... notamment, parce que l’événement
a montré que les préoccupations des
chercheurs peuvent coïncider avec les attentes
d’un public nombreux, aussi bien d’un côté
que de l’autre de l’Atlantique. Pourquoi la
magie a-t-elle opéré alors que, disons-le, cette
belle peinture subit encore des préjugés défavorables,
et bien souvent infondés, car les
ambitions d’un artiste de 1800 rejoignent
celles des plasticiens d’aujourd’hui: dans le
catalogue, Susan Libby suggère un parallèle
convaincant entre Girodet et Matthew Barney.
Quant à moi, il me semble que le succès de
l’exposition Girodet, outre les qualités
formelles des tableaux et des dessins (exceptionnels
et à ne manquer sous aucun
prétexte!), est en grande partie due au fait
qu’elle intervient, alors que des historiens de
l’art, de toutes tendances, publient, depuis une
quinzaine d’années, des études critiques
originales, et ancrées dans les préoccupations
de l’histoire et des aspirations intellectuelles
de notre époque. L’exposition et le catalogue,
bon gré mal gré, profitent largement de ces
travaux et rassemblent pour la première fois
la somme des recherches. D’autre part, après
David et Ingres, Girodet est le premier peintre
de cette époque à susciter un tel intérêt :
chercheurs français mais aussi allemands,
anglais, italiens, américains et québécois*
ont contribué à une meilleure connaissance
du peintre et souvent à une mise en perspective
qui dépasse la simple reconstitution
biographique.
Le justement célèbre Sommeil d’Endymion est, depuis son acquisition par le Louvre en
1818, l’un des fleurons de la galerie des grands
formats du XIXe siècle. Autant les connaisseurs
que les amateurs ont goûté le coloris savant
de ce tableau à la lumière brumeuse inédite.
Le plaisir ne s’est pas démenti par la suite.
Observateurs et critiques ont relevé immédiatement
l’originalité de cette peinture que
son jeune auteur (en 1791, Girodet avait vingtquatre
ans) a créée en rompant sciemment
avec le modèle classique de ses années de
formation. Pourtant, des études récentes, dues
essentiellement à deux historiennes de l’art,
l’Américaine Abigail Solomon-Godeau et
l’Allemande Mechthild Fend, ont su mettre
en évidence tout un pan de l’oeuvre que le discours
traditionnel n’avait pas su voir et encore
moins transcrire: la subversion des genres
sexuels à travers le personnage du berger
androgyne, possédé, pendant son sommeil,
par la déesse Diane, ou plus exactement,
par son symbole phallique, le rayon lunaire.
LE MONDE COLONIAL FRANÇAIS
De même, Helen Weston, londonienne,
et Darcy Grigsby, californienne, ont replacé
l’oeuvre de Girodet dans le contexte particulier
de l’abolition de l’esclavage et de la campagne
d’Égypte, tel que le réclamaient au moins deux
tableaux du peintre: le Portrait du premier
député noir Belley et La révolte du Caire. Ces
historiennes ont rapproché ces tableaux de
cette période politique charnière, cet entredeux
du monde colonial français, où la fin de
l’Ancien Régime correspond à la fin d’un
système fondé, géographiquement, sur le
pourtour atlantique et, économiquement, sur
l’esclavage, pour trouver d’autres territoires
à conquérir (les départements français
d’Afrique du Nord et d’Afrique occidentale)
et d’autres formes de commerce – en
l’occurrence peu équitable!
On le constate, ces travaux font écho aux
préoccupations vives (la place de l’étranger,
la présence de l’autre, etc.) particulièrement
de notre société... Aussi, c’est paradoxalement
sans surprise que l’oeuvre de Girodet, médiatisé
par un grand nombre de chercheurs
d’aujourd’hui, touche un public a priori moins averti. Un autre aspect de cette
production n’est certainement pas à minimiser
dans cette réception enthousiaste: la multiplicité
des modes d’expression de l’artiste, qui fut,
bien sûr, peintre, mais aussi écrivain,
traducteur de Sapho ou d’Anacréon, grand
dessinateur, et même théoricien de l’art à ses
heures. Or, les amateurs de peintures ont
toujours été sensibles à une création ambitieuse
en quête d’un parallèle avec le monde
de l’écrit, non pas simplement sur le mode
illustratif, mais bien selon une démarche
conceptuelle analogue. Girodet appartient
à cette famille d’artistes, dont on se délecte,
car leur travail - bien que vieux de deux
siècles - est en fait une construction plastique,
à la fois fine et complexe, et pour tout dire,
intemporelle.
* Annie Champagne, doctorante à l’UQAM, prépare une
thèse sur Girodet – après avoir soutenu un mémoire
de maîtrise sur l’oeuvre littéraire du peintre – que
dirigent les deux spécialistes québécoises de la
période : Claudette Hould, professeure associée et
Peggy Davis, professeure titulaire.
PUBLICATIONS
Girodet 1767-1824, catalogue d’exposition dirigé par Sylvain Bellenger, Paris, Gallimard/musée du Louvre, 2005, 495 pages.
Girodet, Anne Lafont, Paris, Biro éditeur/Réunions des Musées nationaux, 2005,
145 pages.
EXPOSITION
GIRODET, LE REBELLE ROMANTIQUE
Musée des beaux-arts de Montréal
1380, rue Sherbrooke Ouest
Montréal
Tél. : 514 285-2000
www.mbam.qc.ca
Du 12 octobre 2006 au 21 janvier 2007 |
N° 204, automne 2006 |
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