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[ NUMÉRO EN KIOSQUE ] NUMÉROS ANTÉRIEURS ABONNEMENT

Réal Olivier Lanthier & François St-Jacques,
directeurs Art Mûr
Sculpture de Claude Tousignant
Modulateur Luso Chromatique
 
 
Carlos et Jason Sanchez
After the Fire, 2006
Impression numérique, édition 3/5
152 X 210 cm
 
 
   

Judith Berry
An Alternative Route, 2006
Huile sur toile
153 X 305 cm
 
   
 
Vue d’ensemble de l’exposition Art Fiction
À gauche, An Alternative Route
de Judith Berry
10e anniversaire de Art Mûr
Photo : Guy L’Heureux
 
     
   
 
Lois Andison
Conversation, 2006
Têtes de mannequin antiques Bois, métal, écrans et lecteur électronique
81 x 46 x 155 cm
 

N° 205, hiver 2006-2007

[ PLEINS FEUX ]

LES DIX ANS DE LA GALERIE ART MÛR
Entretien avec les deux directeurs : Réal Lanthier et François Saint-Jacques
Marine Van Hoof

LA GALERIE ART MÛR A MAGNIFIQUEMENT CÉLÉBRÉ SON DIXIÈME ANNIVERSAIRE EN MONTANT L’EXPOSITION ART FICTION QUI A RÉUNI LES PRODUCTIONS DE QUELQUE VINGT-SEPT ARTISTES DONT LES QUALITÉS D’INNOVATION ET D’AUDACE AURAIENT PU FAIRE L’ENVIE D’ÉTABLISSEMENTS PUBLICS OU PRIVÉS QUI ONT POUR RAISON D’ÊTRE LA PROMOTION DE L’ART CONTEMPORAIN.

VdA : Messieurs, comment voyez-vous le chemin que vous avez parcouru à la tête de votre galerie depuis dix an ?

Réal : On a beaucoup progressé durant ces dix ans. On occupe une place de choix dans la critique et la collectivité, ainsi que dans le regard des artistes.

François : On s’est inscrits dans le milieu. Il y a des galeries plus anciennes que la nôtre qui sont moins connues. Mais on occupe une place différente.

VdA : Dans quel sen ?

Réal : On a repéré le créneau qui était le plus libre. On a su mixer une approche à la fois près des centres d’artistes, des galeries commerciales et des musées. Le fait d’organiser beaucoup d’expositions de groupe nous place plus près des institutions muséales. L’espace dont nous disposons nous permet de présenter des œuvres accessibles aussi bien à la clientèle des musées qu’à la clientèle privée.

F : Nous pouvons mixer différentes œuvres, différents artistes plus librement.

VDA : Quel serait le mot qui résumerait votre approche ?

F : Le mot « audacieux » nous définit bien.

R : Nous avons eu l’audace, par exemple, de nous placer à l’écart des lieux habituels de l’art, ceux de la rue Notre-Dame par exemple ; nous avons eu le courage d’être excentrique. Nous n’avons pas choisi le Belgo parce qu’on préférait aller puiser du potentiel ailleurs et aller chercher de nouveaux clients. D’ailleurs, si l’on interroge le grand public de Montréal, il ignore l’existence du Belgo qui est surtout connu des initiés. Notre choix de nous installer rue Saint-Hubert a beau-coup étonné les gens.

F : C’est un choix mûrement réfléchi. Nous avons regardé ce qui se faisait ailleurs, ce que les autres faisaient.

R : Nous accordons énormément de place à l’accueil du client, aux questions qu’il pose. Nous avons réalisé que les heures d’accessibilité avaient une importance clé. Être ouvert de midi à cinq heures quatre jours par semaine seulement n’encourage pas les visites des gens qui travaillent. Nous avons donc décidé de garder la galerie ouverte jusqu’à 20 heures le jeudi et le vendredi.

MONTRÉAL EST UN MARCHÉ MAL DÉVELOPPÉ
VdA : Votre stratégie semble donc très concrète…

R : Oui, nous avons une approche très concrète d’entreprise. Le défi, c’est de faire évoluer le projet. Ainsi, nous ajouterons bientôt un point de distribution de revues d’art ; nous considérons que leur diffusion est importante pour l’augmentation des connaissances sur l’art.

F : Lorsque nous avons ouvert la Galerie, nous avons pris conscience qu’il y avait beaucoup à faire à Montréal, qu’il y a une façon courante de présenter l’art qui peut être plus colorée et que notre liberté de propriétaires allait nous autoriser à beaucoup de créativité, à développer une dynamique et une vitalité, une complicité avec les artistes.

R : On entend souvent dire à propos de Montréal qu’il n’y a pas de marché. Nous, on regarde Montréal et on se dit : Montréal est un marché mal développé, tout est à faire. Ce n’est pas vrai que Montréal n’a pas d’argent pour l’art.

On a choisi un lieu qui peut acquérir de l’impact, les 75 pieds de façade d’Art Mûr donnent de la visibilité au lieu.

VdA : Il reste que tout le monde n’ose pas entrer dans une galerie.

R : Il y a tout un travail d’éducation à faire. Deux petites anecdotes : la visite un jour d’une enfant de 9 ans. Elle avait envie d’entrer, mais elle n’osait pas. Quand on lui a montré l’exposition en cours, elle a décidé d’écrire un article pour le petit journal de son école. Elle est revenue et est restée assise par terre pendant une heure, à prendre des notes. Un autre jour, un chauffeur d’autobus a arrêté son autobus plein de monde devant la galerie et a traversé la rue pour venir nous demander le prix d’une œuvre qu’il apercevait tous les jours dans la vitrine. Ce genre d’événement, c’est important pour nous. Autre exemple du contact avec l’art : quand l’artiste Sylvie Fraser a fait des interventions près d’ici, dans un parc, il y a eu des retombées concrètes: les gens du quartier ont établi le lien avec nous. Les autres interventions de Sylvie, dans le centre-ville celles-là, n’ont pas bénéficié d’autant de respect.

VdA : Parlons un peu du statut de galerie privée, commerciale, donc en dehors du système majoritairement adopté par les galeries ici (centre d’artistes autogérés), qui bénéficient de l’aide du gouvernement.

R : C’est vrai qu’il n’est pas facile d’entrer en compétition avec le système majoritaire. Lors de la Biennale d’art contemporain, par exemple, à laquelle nous tenons à participer, nous devons user de beaucoup de stratégie et nous prenons beaucoup de risques. C’est à se demander si le gouvernement ne souhaite pas voir disparaître les galeries commerciales. Il faut poser la question suivante: est-ce que l’intervention du gouvernement nuit au marché ? Tout le monde connaît les chiffres : l’aide apportée aux galeries commerciales se chiffre à 300 000 dollars, c’est très inférieur au budget consacré aux subventions accordées aux autres galeries, c’est-à-dire 5 millions ; ce chiffre dépasse d’ailleurs le budget d’acquisition des musées ! Les centres autogérés sont-ils restés près de leurs objectifs initiaux, soit de donner la parole à la relève ? Ils exposent couramment les productions d’artistes de plus de 60 ans. Est-ce normal ?

BEAUCOUP D’ARTISTES ONTARIENS
VdA : Est-ce une situation qui caractérise particulièrement le Québec ?

R : Oui, car selon le Guide canadien des centres autogérés, plus de la moitié de ces centres se trouve au Québec. Personnellement, nous encourageons les jeunes artistes à s’intégrer à un centre autogéré, ce qui ne les empêche pas de faire partie des artistes de Art Mûr, mais nous pensons que le rôle de ces centres est à redéfinir.

VdA : Comment s’établit le lien avec les artiste ? D’où viennentils ? Recevez-vous beaucoup de dossiers ?

R : Des dossiers, nous en recevons moins qu’on pourrait le penser. Nous recevons beaucoup de dossiers d’artistes ontariens. Les artistes québécois qui nous sollicitent sont de jeunes artistes. Nous sommes étonnés qu’il n’y ait pas plus d’artistes en mi-carrière qui se présentent. Les artistes québécois manquent d’agressivité ; peu font l’effort de s’exporter. Les micarrière se sont développés en fonction de la province. Certains artistes ont reçu des prix au Québec sans jamais avoir exposé hors du Québec. La moitié de nos artistes proviennent de l’extérieur du Québec. Nous nous sommes fixé pour objectif de devenir une galerie pan-nationale. Il y a peu de galeries qui travaillent avec des artistes canadiens. Si nous Québécois souhaitons être reconnus par le reste du Canada, il est important d’avoir une vision nationale.

VdA : À quoi êtes-vous attentifs, face à l’œuvre d’un artiste ?

R : Il faut que le travail comporte une véritable démarche, qu’il offre une lecture à plusieurs niveaux. Je me demande comment il se situe et jusqu’à quel point les œuvres qui en découlent vont marquer leur époque; et puis, je vais me demander si moi, en tant que collectionneur – car tout bon galeriste est avant tout un collectionneur – je désirerais avoir une ou plusieurs de ses œuvres chez moi ? Si tel est le cas, alors je serai capable de les défendre. Une galerie commerciale, c’est beau-coup une question de passion.

: e suis attentif à la façon dont le propos va m’étonner, mais aussi à ce qui précède le propos, soit à l’ensemble du processus. Lorsqu’il y a visiblement une bonne production, nous allons regarder la continuité du travail. On essaie de prendre des artistes qui ont une certaine maturité. C’est parfois le cas chez de très jeunes artistes. On est sensibles aussi à l’acharnement au travail, à la volonté d’être un artiste professionnel.

R : Pour nous, la rigueur dans le travail, le fait d’avoir une vision, le fait de savoir ce que cherche l’artiste est important. Les universités préparent peu leurs étudiants à la réalité du marché. Nous rencontrons des jeunes qui ont obtenu leur baccalauréat en arts visuels et veulent devenir des professionnels, mais ignorent totalement qui sont les intervenants du milieu. Je suis en train de lire un essai intitulé Taking the Leap : Building a Career as a Visual Artist, je pense que beaucoup de jeunes artistes pourraient s’inspirer des conseils que comporte cet ouvrage.

F : Il arrive fréquemment qu’un jeune débarque ici et nous présente son dossier sans avoir jamais fréquenté les lieux. C’est absurde de faire cette démarche sans connaître un peu la galerie.

LE POTENTIEL DE LA PEINTURE
VdA : À l’occasion d’une exposition, vous évoquez, dans un texte, la nécessité de défendre la peinture ? Y a -t-il un type de peinture que vous privilégiez ?

R : Défendre la peinture, cela signifie que nous voulons montrer qu’elle a encore beaucoup de potentiel, qu’elle peut susciter de nouvelles lectures.

F : Si l’on considère les oeuvres que nous exposons, on observe que la peinture va du côté de la figuration, avec une tendance à l’abstraction. Tel est le cas de la peinture de Sylvie Bouchard, par exemple, avec ses aplats et son minimalisme. De manière générale, nous sommes attentifs à une peinture qui présente un point de vue nouveau.

VdA : Dans quelle mesure la portée sociale d’une production artistique vous intéresse-t-elle ?

R : Nous avons exposé des œuvres très engagées, par exemple celles de Dominique Blain et de Nadia Myre. Nous-mêmes sommes des gens engagés. Mais il ne faut pas que ça demeure trop conceptuel, sinon cela nous parle moins. Pour nous, les arts sont visuels avant tout.

VdA : Certaines voies plus marginales comme l’art sonore vous intéresseront moins alors ?

R : Il faut que cela rejoigne l’art visuel. La grande cage de Yannick Pouliot qui faisait partie de l’exposition Art Fiction qui marquait notre dixième anniversaire, est un bon exemple. On est pour le multimedia. On a des artistes comme Lois Andison qui intègrent la robotique.

VdA : Établir un bon contact avec son « écurie » d’artistes, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Faut-il souvent materner les poulain ?

F : De moins en moins, à mon avis. Les artistes sont conscients de ce que doit être leur carrière ; de notre côté, nous sommes de moins en moins fragiles. Ce qui est sûr, c’est qu’on fait une exposition quand la production est avancée ; l’expo pour l’expo n’est jamais utile, l’artiste doit présenter quelque chose de solide. On accompagne nos artistes, on essaie de les stimuler quand ils ont un creux.

R : Accompagner un artiste, c’est beaucoup être à l’écoute ; parfois aussi, suggérer une route à prendre. Ce qui leur manque souvent, c’est une vision à long terme.

VdA : Il faut aussi ne pas trop intervenir, n’est-ce pas ?

F : Oui. Quand on aimait moins une production, on a parfois observé qu’elle était, en fait, une transition et qu’il fallait éviter de décourager l’artiste et le laisser continuer à travailler.

UN RAYONNEMENT INTERNATIONAL
VdA : Art Mûr est aussi connu pour ses expositions de finissants. Comment organisez-vous ce genre d’activité ?

R : Le deuxième étage est réservé aux salles de projets. Nous avons beaucoup de demandes des universités. Nous leur louons alors ces espaces. Le seul projet que nous coordonnons et dont nous assumons les frais est Peinture fraîche où nous demandons à des professeurs de sélectionner cinq peintres que nous présentons. Cette année, le projet va permettre à cinq étudiants de l’UQÀM et à cinq étudiants de Concordia d’exposer leurs travaux. Il y a aussi Photo 400, qui, pour la quatrième fois, va permettre d’exposer les travaux de finissants en photographie. Nous avons conçu ce deuxième étage comme un lieu dynamique et ouvert qui permet à la relève d’être en contact avec d’autres artistes. La plupart des textes de notre dépliant qui sert d’invitation sont rédigés par des étudiants (rémunérés), qui trouvent très stimulant de publier officiellement: le fascicule produit est en effet l’objet d’un dépôt légal.

VdA : Le fait de concevoir et de monter vos expositions sans commissaire s’est-il établi dès le débu ?

R : Assez vite, oui. Concevoir une exposition est ce qui nous fait le plus vibrer. On se garde ce terrain-là ; on le voit comme une composition artistique ; c’est notre dada. Je parle surtout des expositions collectives. Pour les expositions en solo, l’avis de l’artiste est important.

VdA : La force de Art Mûr tient beaucoup à la complicité de ses deux directeurs ?

R : Oui, on vit et on travaille ensemble depuis 14 ans!

VdA : Quels sont les projets d’Art Mûr ?

R : De manière générale, consolider notre statut de galerie importante à Montréal. Amener la galerie davantage sur le plan national et se lancer sur la scène internationale. Par exemple, notre exposition De nature hollandaise a été montrée à Washington. Mais il faut aussi penser que cela fait seulement sept ans que nous organisons des expositions comme celles d’aujourd’hui. Elles sont le fruit d’un sérieux travail. On a une vision et on cherche à s’entourer de gens qui nous aident à réaliser nos objectifs.

VdA : Avec le temps, vous pourriez laisser tomber le service d’encadrement ?

F : Ce service a toujours son sens, de même que les conseils aux collectionneurs. Mais…on n’est pas des encadreurs qui tiennent une galerie, on est une galerie qui a un service d’encadrement!

VdA : Avez-vous un autre projet particulie ?

R : Oui, un projet d’échange avec la Galerie Edward Day à Toronto.

EXPOSITION
ART FICTION
Exposition du 10e anniversaire
Galerie Art Mûr 5826, rue Saint-Hubert
Montréal
Tél. : 514 933-0711
artmur@videotron.ca
Du 1er octobre au 11 novembre 2006

 

N° 205, hiver 2006-2007

© 2007 Vie des Arts