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N° 206, printemps 2007
[ A R T A C T U A L I T É ] P E I N T U R E
BOTERO
JE SUIS UN ARTISTE FIGURATIF…
Corine Bolla-Paquet
«JE CROIS VRAIMENT QUE TOUT ART S’INSCRIT
DANS LA TRADITION D’UN ENDROIT PUIS D’UN PAYS
ET DONC QU’IL A FORCÉMENT DES RACINES ….ET APRÈS, L’ART EST UNIVERSEL…»
LA RÉTROSPECTIVE QUE LE MUSÉE
DES BEAUX-ARTS DU QUÉBEC CONSACRE
À FERNANDO BOTERO ET INAUGURÉE EN
PRÉSENCE DU PEINTRE, PRÉSENTE LES MULTIPLES
FACETTES DE L’OEUVRE DE L’UN DES ARTISTES
LES PLUS COTÉS AU MONDE DONT LE SUCCÈS
COMMERCIAL EST IMMENSE MAIS DONT LE STYLE
« DÉCORATIF» A ÉTÉ ÉGALEMENT LA CIBLE
D’UNE PARTIE DE LA CRITIQUE D’ART ÉTABLIE.
OUTRE QUELQUES SCULPTURES MONUMENTALES,
LA CENTAINE DE PEINTURES, PASTELS ET DESSINS
COMPOSÉS DE PORTRAITS, NUS ET NATURES
MORTES, PERMETTENT D’APPRÉCIER LES TALENTS
DE COLORISTE DE L’ARTISTE, SON SENS DE
LA COMPOSITION, L’INFLUENCE DES MURALISTES
MEXICAINS, RIVERA, OROZCO ET CELLE DES
GRANDS MAÎTRES EUROPÉENS TELS QUE
VELASQUEZ, GOYA, TITIEN OU ENCORE PIERRO
DELLA FRANCESCA.
DANS L’UNIVERS BAROQUE DE FERNANDO
BOTERO, CE SONT SURTOUT LES TABLEAUX
AUX THÈMES TRAGIQUES QUI FASCINENT
LES OBSERVATEURS. ILS RÉVÈLENT UNE TRAME
SOCIALE EMPREINTE DE VIOLENCE POLITIQUE
ET DOMESTIQUE QUI TÉMOIGNE DE LA VIOLENCE
QUOTIDIENNE DE LA COLOMBIE OÙ IL NE VIT PLUS
DEPUIS 1994 MAIS AUSSI DE LA GUERRE EN
IRAK. AU TERME DE LA VISITE GUIDÉE DE CETTE
RÉTROSPECTIVE COMMENTÉE PAR L’ARTISTE ET
LE CONSERVATEUR DAVID ELLIOTT, BOTERO
A RÉPONDU AUX QUESTIONS DE VIE DES ARTS.
Vie des arts : À la fin des années 70,
lors d’une exposition que vous consacrait
alors la galerie Claude Bernard à Paris,
Marc Fumaroli liait votre univers pictural
à celui de l’enfance. Dans quelle mesure
êtes-vous d’accord avec cette analyse ?
Botero : Non, je ne suis absolument pas
d’accord. Le fait que mon style soit figuratif
ne peut, en aucune façon, être relié à l’enfance
ni d’ailleurs être destiné aux enfants. Ma
démarche s’inscrit à partir de choix esthétiques
délibérés pas toujours compris. Vous
voyez, je dirais également que je considère
certaines pratiques liées à l’art d’aujourd’hui
fort obscures et parce qu’obscures destinées
à un public restreint. D’autre part, bien des
manifestations de l’art abstrait me paraissent
aujourd’hui et, dans bien des cas, relever
d’une esthétique ou d’un style excessivement
décoratif.
Vie des arts : Certains critiques d’art
ont tracé des parallèles entre votre oeuvre
picturale et l’oeuvre littéraire de Garcia-
Marquez. Qu’en pensez-vous ?
Botero : Je connais Garcia-Marquez
depuis des années. Le fait que l’on soit
colombien tous les deux est une chose mais
on relie à tort mon univers pictural à son
univers littéraire qui est empreint de ce qu’on
appelle le « realismo magico ». Dans le
«realismo magico », il y a des choses qui se
passent… des gens qui flottent dans les airs
…Dans mon travail, il n’y a rien de cela, il y
a peut-être quelquefois des choses improbables
mais rien de ce que je pourrais qualifier
de surréaliste. Ça, c’est une différence
absolument fondamentale.
Vie des arts : Outre les références telles
que les drapeaux de votre pays qui apparaissent
quelquefois dans vos toiles, quels
sont les aspects les plus typiquement
colombiens de vos oeuvres et les aspects
les plus universels ?
Botero : Tout art, au début, est, selon moi,
local voire national. On peut penser, par exemple, à l’impressionnisme que je rattache
essentiellement à l’art français du XIXe siècle.
Je crois vraiment que tout art s’inscrit dans la
tradition d’un endroit puis d’un pays et donc
qu’il a forcément des racines ….et après, l’art
est universel parce qu’il y a quelque chose qui
attire l’homme comme la couleur, le dessin,
la composition ou même le sujet abordé et….
la notion de plaisir qui s’exprime devant
un beau dessin, une atmosphère bien rendue.
Il y a certainement des choses auxquelles
les hommes sont sensibles…. Si l’on regarde,
par exemple, un tableau d’Hokusai, même
si l’on ne connaît pas l’art japonais de cette
époque, on ne peut être que fasciné. Mais il
y a une différence entre art universel et art
international : cet art qui est interchangeable
d’un pays à un autre. Ça, je suis contre car
je pense que l’art doit d’abord avoir des
racines pour atteindre l’universel.
Vie des arts : Quels sont vos modèles
et comment les choisissez-vous ? Vous
servez-vous de photos, de modèles vivants
pour vos oeuvres?
Botero : Je n’ai jamais travaillé avec des
modèles. Un modèle pour moi constituerait
une limitation à ma liberté de dessiner ou de
peindre. Je n’ai jamais posé trois objets sur
une table pour faire une nature morte. Je ne
me suis jamais placé, non plus, dans un endroit
particulier pour reproduire un paysage.
En réalité, je n’ai besoin de rien devant moi.
Mes choix de personnages sont arbitraires et
tous sont le fruit de mon imagination.
Vie des arts : La critique sociale et politique
est souvent empreinte d’humour dans
vos oeuvres. À cet effet, j’aimerais savoir si
votre exposition de 2006 à New York sur
Abu Ghraib, dont on retrouve quelques
toiles dans cette rétrospective qui vous est
consacrée, marque un tournant dans votre
vision du monde?
Botero : J’ai fait, pendant les années 60,
des tableaux critiques et satiriques des dictatures
et des militaires. Après, j’ai peint une
série de toiles sur le drame de la violence en
Colombie qui se trouve au Musée National de
Bogota. Bien sûr, j’ai aussi été dérangé, frappé
par le cas de ces prisonniers iraquiens torturés à Abu Ghraib. J’ai été littéralement
habité par ces images.
Ce sont des choses qui se font
parce qu’on est motivé, mais ce
sont aussi des parenthèses dans
une oeuvre. Après, on retourne
aux sujets de toujours.
Pensez à Picasso, il a fait de
nombreux tableaux de Dora Maar
dont il était amoureux puis d’autres
personnages, des natures mortes et, au milieu
de tout ça, il a peint Guernica.
Vie des arts : Comment vous situez
vous dans l’art contemporain ?
Botero : Je ne me situe pas. Ce sera aux
autres de me placer et ça leur donnera
beaucoup de problèmes car je ne fais pas
d’expressionnisme, ni de classicisme et encore
moins de réalisme. Je fais ce que je dois faire.
Dans l’art contemporain, je suis un artiste
figuratif et c’est tout ce que je peux dire.
Vie des Arts: Monsieur Botero, vous
avez la réputation d’être le plus grand
collectionneur de vos oeuvres, est-ce
toujours le cas ?
Botero : Oui, c’est vrai, j’ai beaucoup de
mal à me séparer de mes oeuvres et j’ai, chez
moi, de nombreux tableaux de différentes
époques. Mais je fais aussi des cadeaux. J’ai
donné plus de deux cents oeuvres à mon pays.
Mais, une par une, je n’aime pas vendre
mes tableaux, même s’il faut bien les vendre
pour vivre.
NOTICE BIOGRAPHIQUES
EST-IL ENCORE POSSIBLE DE PRÉSENTER BOTERO ? CES
PERSONNAGES GIGANTESQUES SONT ENTRÉS DANS LA
LANGUE, À TELLE ENSEIGNE QUE L’ON PARLERA D’UN
BOTERO COMME AUTREFOIS D’UN RUBENS POUR DÉSIGNER
UN PERSONNAGE FÉMININ CORPULENT. À LIRE LA LISTE DE
SES EXPOSITIONS PRÉSENTÉES DANS CHACUN DES CATALOGUES
QUI LUI EST CONSACRÉ, IL APPARAÎT CLAIREMENT
QUE LES OEUVRES DE L’ARTISTE COLOMBIEN ONT ÉTÉ
EXPOSÉES DANS LES PLUS GRANDS MUSÉES DU MONDE.
AYANT EU ASSEZ RAPIDEMENT, DÉS LE DÉBUT DE SA
CARRIÈRE, UN SUCCÈS COMMERCIAL, NON DÉMENTI À CE
JOUR, IL FUT REPRÉSENTÉ À NEW YORK PAR LA GALERIE
MALBOROUGH DANS LES ANNÉES 1970, AU MÊME TITRE
QUE ROTHCO ET BACON, ET LE MUSÉE D’ART MODERNE
DE NEW YORK LUI ACHETA UNE DE SES OEUVRES, AU DÉBUT
DES ANNÉES 1960. INCLASSABLE POURTANT, BOTERO
DÉRANGE. L’HISTORIEN DE L’ART COLOMBIEN RUBIANO
CABALLERO PEINE À LE CLASSER DANS LES ARTISTES DE
LA NOUVELLE FIGURATION SUD-AMÉRICAINE ET ROSALIND
KRAUSS, EN 1999, N’HÉSITE PAS À DÉCLARER QUE, SELON
ELLE, L’OEUVRE DE BOTERO NE REPRÉSENTE QUE PEU
D’INTÉRÊT POUR L’ART CONTEMPORAIN.
ON DOIT À L’EXCELLENT CATALOGUE DE JOHN SILLEVIS1 QUI ACCOMPAGNE L’EXPOSITION DU MUSÉE DES BEAUXARTS
DE QUÉBEC, LE MONDE BAROQUE DE FERNANDO
BOTERO, UNE ANALYSE EXTRÊMEMENT INTÉRESSANTE SUR
LA CARRIÈRE DE L’ARTISTE ET LES RAISONS QUI EXPLIQUENT
LE DÉSAVEU DE SON OEUVRE PAR UNE FRANGE DE LA
CRITIQUE D’ART CONTEMPORAIN. |
CATALOGUE
JOHN SILLEVIS
DAVID ELLIOTT ET EDWARD SULLIVAN
435 REPRODUCTIONS EN COULEUR
ÉDITEUR: ART SERVICES INTERNATIONAL ASSOCIÉ AVEC YALE
UNIVERSITY PRESS (NEW HAVEN AND LONDON), 2007
292 PAGES
UN IMPORTANT CATALOGUE ACCOMPAGNE L’EXPOSITION THE BAROQUE
WORLD OF FERNANDO BOTERO. IL COMPREND UNE BROCHURE INTITULÉE
L’UNIVERS BAROQUE DE FERNANDO BOTERO COMPOSÉE DE LA
VERSION FRANÇAISE DES ESSAIS DU CATALOGUE PRÉCÉDÉE D’UNE
PRÉSENTATION DE JOHN PORTER, DIRECTEUR DU MUSÉE NATIONAL
DES BEAUX-ARTS DU QUÉBEC. LE CATALOGUE RAPPELLE LES SOURCES
D’INSPIRATION DE BOTERO. JOHN SILLEVIS, LE COMMISSAIRE
PRINCIPAL DE L’EXPOSITION, SOULIGNE L’INFLUENCE DU BAROQUE
COLONIAL LATINO-AMÉRICAIN ; DAVID ELLIOTT, COMMISSAIRE ADJOINT,
ÉCLAIRE LES SOURCES DE LA COLÈRE DE L’ARTISTE; EDWARD
J. SULLIVAN EXPLICITE SES STRATÉGIES CRITIQUES QUI TÉMOIGNENT
DES DIVERSES FORMES D’ENGAGEMENT DE BOTERO. LE CATALOGUE
NE SE CONTENTE PAS DE REPRODUIRE ET DE COMMENTER LES QUELQUE
CENT OEUVRES DE L’EXPOSITION, IL LES PLACE EN PARALLÈLE AVEC LES
SOURCES D’OÙ ELLES ONT TIRÉ LEUR ORIGINE ET LEUR ORIGINALITÉ.
ON TROUVERA ÉGALEMENT UNE BIOGRAPHIE CHRONOLOGIQUE DE
D’Après Vélasquez, 2005 BOTERO, AINSI QU’UNE SÉLECTION BIBLIOGRAPHIQUE. |
EXPOSITION
L’UNIVERS BAROQUE
DE FERNANDO BOTERO
Commissaire: M. John Sillevis,
conservateur, Gemeentemuseum,
La Haye (Pays-Bas)
Musée des beaux-arts du Québec
Parc des Champs-de-Bataille
Québec
Tél. : 418 643-2150
Tél. : 1 866 220-2150
www.mnba.qc.ca
Du 25 janvier au 22 avril 2007 |
1 The baroque world of Fernando Botero, John Sillevis
with contribution by David Elliott, Edward J. Sullivan,
Art services international with Yale University Press,
New Haven and London, 2006, 283pages.
N° 206, printemps 2007 |
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