 |
N° 206, printemps 2007
[ D É C O U V E R T E ] P E I N T U R E
MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE
LE TRIOMPHE DE LA LÉGÈRETÉ
Bernard Lévy
LES FIGURES FILIFORMES QUE DESSINE MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE SEMBLENT
INCOMPLÈTES. IL LEUR MANQUE TÊTE, BRAS, JAMBES… ELLES ÉVOLUENT DANS DES ESPACES
VERTIGINEUSEMENT BLANCS. ELLES N’EN FINISSENT PAS DE TOMBER BIEN QU’ELLES RÉUSSISSENT
PARFOIS À S’AFFRANCHIR DU POIDS DU MONDE…
Ce que j’ai devant les yeux, c’est d’abord
une surface blanche. Je devine aussitôt qu’il
s’agit d’une configuration de l’espace parce
que je décèle que le blanc qui s’étend devant
moi est un blanc composite : des plaques,
chacune d’un blanc différent, maculent l’uniformité
de la feuille ou de la toile. Il faut un
peu d’attention pour distinguer les nuances
des tons de ces plaques : coquille d’oeuf,
ivoire, ocre délavé, grège, rose chair, gris très
pâle, neige grisonnante, blanc sali…
NOTES BIOGRAPHIQUES
MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE VIT ET TRAVAILLE À
MONTRÉAL. TITULAIRE D’UN BACCALAURÉAT EN BEAUXARTS
DE L’UNIVERSITÉ CONCORDIA (2004), ELLE A
AUSSITÔT PRÉSENTÉ AVEC SUCCÈS SES PREMIÈRES
PRODUCTIONS À L’OCCASION D’EXPOSITIONS COLLECTIVES
ET INDIVIDUELLES À LA GALERIE CRU (2005), À LA
GALERIE DENTAIRE (2006). ELLE A GAGNÉ LE GRAND PRIX
DU JURY DU 7e FESTIVAL MONTRÉAL EN ARTS (2006).
CONJOINTEMENT À SES ACTIVITÉS D’ARTS PLASTIQUES,
MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE MÈNE UNE CARRIÈRE DE
CHORÉGRAPHE ET DE DANSEUSE. ON A PU LA VOIR DANS
ALL IN AN INSTANT, SPECTACLE CHORÉGRAPHIÉ PAR
JEMIMA HOADLEY À L’ESPACE TANGENTE À MONTRÉAL
(2005) QUI SERA REPRIS AU ROBIN HOWARD THEATRE
À LONDRES (2007) ET DANS S’ANCRER DANS LA
SUSPENSION À L’ESPACE TANGENTE À TITRE DE CHORÉ-
GRAPHE ET D’INTERPRÈTE (2007).
MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE EST REPRÉSENTÉE PAR
LA GALERIE DOMINIQUE BOUFFARD À MONTRÉAL ET PAR
LA GALERIE JEAN-CLAUDE BERGERON À OTTAWA. DES
EXPOSITIONS INDIVIDUELLES DE L’ARTISTE Y SERONT
ORGANISÉES AU COURS DE L’ANNÉE 2007. |
CONTREPOIDS AUX RÉALITÉS
Et puis, le plus souvent décentrées, des
formes reconnaissables s’insinuent dans
l’espace peint du tableau. Je perçois les
contours d’un corps humain et, reliés à lui
par des lignes (tiges ou fils) parfois ténues,
gravitent ou se greffent, en guise d’accessoires,
un oiseau, un ballon, des ailes…
Chaque corps représenté ne flotte pas dans
la sorte d’éther blanc du tableau : il plonge
ou bien il s’élève. Dans tous les cas, chaque
personnage éprouve les forces de la gravité :
victime, il semble précipité vers le bas; libre,
il s’affranchit de la pesanteur… Il ne plane
ni ne vole : il donne le spectacle d’une chute
ou bien celui d’une ascension.
Au besoin, pour se libérer de la gravité
terrestre, certains protagonistes tirent profit
de l’envol d’un ballon et du déploiement
d’une paire d’ailes semblables à celles des
oiseaux mais ni l’un ni l’autre de ces accessoires
ne les métamorphosent en volatiles ou
en anges. Pour symbolique qu’elle soit, leur
présence indique que nul ne pourrait se passer de ces dispositifs certes matériels ou
organiques et sans doute encombrants mais
indispensables pour aller… pour aller audelà
des nuages si tel est mon bon plaisir;
en d’autres mots, j’ai besoin de fantaisies
d’apparence réalistes (bulles et plumages)
pour faire contrepoids aux réalités du monde,
pour les affronter, pour les déjouer, pour leur
substituer les idées les plus surprenantes sans
qu’elles soient (trop) surnaturelles. Ainsi la
légèreté triomphe de la gravité.
Voilà ce que je pourrais dire des tableaux
de la suite Les porteurs d’ombre de Marie-
Hélène Bellavance en les regardant attentivement.
Ils offrent cependant une seconde
lecture. Celle qui tient à l’ombre justement
qui ponctue toutes les oeuvres.
LES CORPS FONT CORPS
AVEC L’ESPACE
Marie-Hélène Bellavance n’illustre pas le
mythe d’Icare. Elle ne propose pas non plus
l’imagerie futuriste de femmes ou d’hommes
volants. Non. Elle reprend à sa manière l’incessant questionnement de l’espace défini
comme le lieu des contraintes et de l’exercice
de la condition humaine, questionnement
qu’elle transpose et qu’elle exprime
dans l’espace de création picturale ou sculpturale
(car l’artiste érige aussi des sculptures
et des installations). Mais dans ses surfaces
blanches apparemment sans mystère, elle
peint aussi la part obscure des personnages
qu’elle met en scène. Libre à chacun de
percevoir dans les taches brunes et noires qui
cachent une partie des corps qui évoluent
sur les toiles ou les feuilles, une part de sa
propre obscurité. Ainsi chacun serait porteur
d’ombre. Aurais-je quelque chose à cacher ?
Les corps dessinés au graphite par Marie-
Hélène Bellavance sont incomplets : il leur
manque la tête, une main, un pied, un
membre, plusieurs membres… Réduits à
leurs contours, ils sont transparents. Plus
précisément, leur peau se confond avec le
blanc de la feuille ou de la toile. Affirmer que
le contenu (l’intérieur ou l’intériorité) du
corps est vide serait ne pas voir qu’il provient
de l’espace même du tableau, qu’il en est la
prolongation, la justification. Il serait donc
plus juste d’affirmer que les
corps que dessine Marie-
Hélène Bellavance font corps
avec l’espace de ses tableaux.
La tête que je ne distingue pas
n’est pas manquante mais
simplement cachée par les
épaules; certains membres ne
sont pas visibles à cause de la
disposition du corps qui se
prête à des distorsions aussi
acrobatiques que peut l’être
l’espace relativiste…Espace
où tout dépend de la position
des observateurs, n’est-ce pas?
J’ai énoncé que les corps
que montre Marie-Hélène
Bellavance sont incomplets.
Irais-je jusqu’à dire qu’ils sont
sectionnés ? Non. Ils ne se
présentent pas du tout comme
des corps mutilés analogues
à ceux de victimes d’accidents ou de combats
guerriers. Leur triomphe ne se limite pas
seulement à apprivoiser l’espace au point de
le rendre malléable et de se jouer ainsi parfois
de la gravité mais il consiste aussi à abolir
le temps à l’égal des statues antiques dont,
par exemple, le nez manquant n’altère pas la
noblesse du visage, les membres disparus ne
soustraient aucune grâce au mouvement suggéré
du corps… Ainsi les corps que crée
l’artiste sont porteurs d’une histoire, un récit
fondateur aussi mythique qu’originel.
EXPOSITION
MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE
LES PORTEURS D’OMBRE
Peintures
Maison de la culture Marie-Uguay
6052, boul. Monk
Montréal
Tél. : 514 872-2044
Du 20 avril au 27 mai 2007
MARIE-HÉLÈNE BELLAVANCE
est représentée par
La galerie Dominique Bouffard
1000, rue Amherst, suite 101
Montréal
Tél. : 514 678-7054
www.galeriedominiquebouffard.com
La galerie Jean-Claude Bergeron
150, rue Patrick
Ottawa
Tél. : 613 562-7836
www.galeriejeanclaudebergeron.ca |
L’ÉQUILIBRE TIENT À UN FIL
Quand je regarde un tableau de Marie-
Hélène Bellavance, je me dis que quelque
chose s’est déroulé avant. Quelque chose
a eu lieu avant que j’entreprenne de le
regarder. Je me dis aussi que l’artiste s’impose
de montrer ce quelque chose sans
explicitement le montrer; il lui faut à la fois
dire ce qui s’est passé avant qu’elle n’attaque
la page blanche et le taire, oui, le taire sous
peine de réduire l’événement à un fait divers,
à rien. Alors cet avant, elle l’exprime par une
sorte d’ombre ou de tache sombre qui tantôt
accompagne, tantôt enveloppe ses personnages
comme un manteau protecteur, comme
un linceul donnant à la mort la signification
poétique de passage. C’est pourquoi toujours
dans le registre symbolique, l’artiste par la
prolifération des fils (cordes et ficelles) qui
retiennent ses personnages, facilitent leur
ascension ou freinent leur chute, rappelle
que l’équilibre, manière elliptique de
désigner la vie, ne tient jamais qu’à un fil.
Sans doute une part de l’attachement que
suscitent les images de Marie-Hélène
Bellavance provient de l’impression de
fragilité qui émane de ses personnages filiformes
qui s’inscrivent dans l’espace souvent
rude où rivalisent les plages de mortier,
d’acrylique et de résine. Si les figures semblent
incomplètes, l’espace où elles évoluent
semble infini suscitant ainsi le sentiment que
les oeuvres sont inachevées. Sentiment
trompeur. Il serait plus exact et plus stimulant
d’admettre qu’elles n’ont pas de fin.
N° 206, printemps 2007 |
 |