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Kopfsalat (Suspended), 2005
Épreuve numérique
100 x 125cm
Avec l'aimable permission de la BUIA Gallery
New Yorkm
 
 
Mémoire anticipée d'une jeune fille dérangée, 2004
Épreuve numérique
100 x 125cm
Avec l'aimable permission de la BUIA Gallery, New York
 
 
   

The Tear Catcher, 2005
Épreuve numérique
100 x 125cm
Avec l'aimable permission de la BUIA Gallery,
New York
 

N° 208, automne 2007

[ P H O T O G R A P H I E ]

ÈVE K. TREMBLAY
PORTRAITS-PAYSAGES

Christiane Baillargeon

PHOTOGRAPHIES, NARRATIONS
À l’occasion du mois de la photo à montréal 2007, nous revenons sur des travaux exposés précédemment par ève k. Tremblay, artiste qui fait partie de la sélection de cette importante biennale. Les oeuvres qu’elle y présente procèdent du même esprit que ses productions actuelles. L’artiste s’emploie à tirer parti du potentiel narratif de la photographie en jouant sur la juxtaposition et la succession d’images fixes, ainsi que sur le rôle équivoque des personnages et du décor. Elle répond donc pleinement au thème du mois de la photo en proposant ses explorations narratives.

LES SERRES DE CULTURE HYDROPONIQUE ET LES SITES DE RECHERCHE SCIENTIFIQUE UTILISÉS COMME FONDS DES IMAGES SUSCITENT SUR LES PHOTOGRAPHIES D’ÈVE K. TREMBLAY LE DÉPLOIEMENT D’UNE ÉVIDENTE THÉÂTRALITÉ.

Énigmatique, voici un paysage composite montrant un agencement de structures métalliques et une étendue végétale. Au centre et à l’avant-plan, l’image met en scène un modèle féminin assis de profil, le haut du corps tourné vers la droite, le visage à moitié masqué par une laitue de culture hydroponique, ouverte, tenue dans la main gauche. La qualité chromatique dominant l’espace pictural est un vert très saturé, celui du champ de laitues, que le chandail du modèle reprend dans un ton plus foncé, une teinte plus bleutée. À l’insu du récepteur, peut-être aussi de l’artiste, cette photographie en couleur et de grand format exprime une préoccupation écologique actuelle. Elle met en avant-plan la femme ou, plus exactement, le féminin et suscite, en outre, par son hybridation, une interrogation sur les genres picturaux: s’agitt- il d’un portrait ou d’un paysage?

La préoccupation pour la culture hydroponique que manifeste Ève K. Tremblay, était représentée déjà, au début des années 2000, dans La pouponnière des tournesols (2000) et La poussée des poings hydroponiques (2001) respectivement incluses dans les séries L’Éducation sentimentale et À la recherche des placebos. Le format série permet à l’artiste de construire des scénarios ouverts, à la fois plausibles (par la vraisemblance des éléments de la figuration choisie) et investis de l’absurde (par le caractère inusité de leurs juxtapositions). La structure narrative de la série Tales without Grounds, constituée par l’exposition présentée au Centre d’exposition Plein Sud1, est séparée en séquences, à la manière du découpage cinématographique. Quelques personnages, en plans rapprochés et lointains, y entretiennent une relation ambiguë avec leur environnement. À cette fin, les structures, les objets et les éléments naturels qui s’y trouvent – le plus souvent, des plants de laitues de culture hydroponique – débordent du cadre de la logique du paysage ou du portrait: ils deviennent les outils d’un travail performatif.

ÉTRANGETÉ
L’exploitation des effets de perspective crée une illusion volumétrique dans laquelle le rapport inédit des figurants à un nouveau paysage se développe selon une représentation isométrique du monde. La nouvelle nature est cultivée, donc construite, et intérieure, insérée à l’intérieur des murs transparents des serres industrielles. Ainsi de nombreux éléments formels contribuent à orchestrer un contexte paysager paradoxal. Que ce soit la ligne d’horizon divisant le plan pictural, les espaces bleutés et verts représentant le ciel et les plants de laitues, les lignes horizontales des plans d’eau et des canaux, les verticales répétées de la structure fabriquée des serres rappelant, malgré leur matière métallique, le rythme vertical des arbres, ou celui de la végétation en général, les nombreux éléments formels contribuent à rendre une impression d’étrangeté. Entre autres, la division horizontale dans l’oeuvre intitulée Illumination (2005), tout comme celle de la photographie nommée Les pleureuses (2005) qui juxtapose les motifs paysagers: celui de la serre sur le bleu du ciel dans la partie supérieure et celui du plan vert hachuré par les rangs de laitues dans la partie inférieure. Sur ces fonds représentant de vastes environnements, des jardins intérieurs démesurés, quelques personnages sont superposés. Leur petite échelle évoque en l’inversant et sans la citer la relation humain/nature des paysages romantiques.

Les jeunes femmes mises en scène dans les images, souvent dépersonnalisées par des tenues diverses, s’adonnent aux jeux doux et troubles de la séduction. Tantôt partiellement masquées, légèrement vêtues ou chaussées de bottes de caoutchouc ; tantôt à moitié dissimulées derrière des structures ou même complètement camouflées sous des costumes rappelant l’univers agroscientifique, les personnages affectent des poses suggestives et miment des actions de manière authentique. Peu importe qu’elles prennent l’apparence de chercheurs, de spécialistes ou de travailleurs, chaque fois l’illusion scientifique de même que l’ambiguïté entre la fiction et la réalité sont maintenues. L’atmosphère générale des scènes oscille entre une présence distante et un éloignement invitant. Le charme opère, l’oeil du spectateur est fasciné et son attention captée. La représentation du « je », qui semblait lier les oeuvres de Tremblay, cède ici une partie de l’espace pictural et subtilement devient une référence plus générique à l’espèce humaine féminine. Le choix des personnages rend le genre présent et dominant. «Les figures féminines réapparaissent, se transforment, ressurgissent, et évoquent ainsi la possibilité de ne pas rester fixé sur l’idée d’une identité figée et de souligner un certain pouvoir de liberté et d’évolution dans le temps et dans cette féminité même… en l’occurrence, la mienne… très souvent, les personnages féminins sont des alter ego» précisait l’artiste dans un courriel. Si les séries précédentes semblaient privilégier l’autoportrait, les oeuvres récentes pourraient introduire une problématique plus « collective » et globalisante élaborée à partir des préoccupations, peut-être des mythes, de notre époque. En d’autres termes, la figuration de ces hybrides fictions portraitistes et paysagères, ni urbaines ni rurales, posent, malgré sa poésie et son ludisme apparents, des questions très actuelles, avec un réalisme inquiétant.

NARRATIONS FLEXIBLES
L’exposition Tales without Grounds (les Contes sans fondements2 ou les Récits sans sol et sans terre) propose, à l’instar des réalisations précédentes de l’artiste, un univers multiréférentiel où les contrastes et les superpositions se multiplient et suggèrent de nombreuses et différentes réceptions. Véritables histoires sans racines, ces contes, imaginaires, ludiques et fantaisistes, révèlent, selon le regard porté, un habile amalgame de sources d’inspiration: littéraire, théâtrale, cinématographique, scientifique et psychanalytique. Le catalogue, du même titre, rassemble des photographies tirées de plusieurs séries antérieures : Les dédales d’Ariane (2001), L’Éducation Sentimentale (2000), Disparition en Bleu (2003), À la recherche des placebos (2002) et Zoosemiotik (2003). Le livre qui en résulte, reconstitue l’oeuvre de Tremblay dans une mise en page ouverte juxtaposant, de façon non linéaire, des images extraites de plusieurs scénarios3, un bricolage 4 visuel et littéraire, une mise en signe fidèle aux stratégies plastiques que l’artiste affectionne pour ses narrations flexibles.

Située dans un espace atemporel et composite, la série de photographies regroupées sous le titre Tales without Grounds déploie sa narration équivoque en onze tableaux. Chacun d’eux sait tirer parti de la subdivision du plan pictural selon les principes de la perspective linéaire et n’hésite pas à multiplier les clins d’oeil à la Renaissance, aux associations inattendues du surréalisme, à l’éloge du paysage à la manière des romantiques et de celle de Fontainebleau, mais ce, toujours d’après un réalisme descriptif propre au milieu scientifique. L’hydroponie n’est pas une méthode de culture innocente, elle est liée à l’écologie et à la vie. Les racines baignent dans un courant dynamique de solution nourricière5, les plantes sont cultivées sans sol et la méthode s’adapte à des espaces très variés, allant de la ville aux régions défavorisées. Prenant appui sur l’approche iconologique6 et sur les informations sur l’hydroponie aussi sommaires qu’elles soient, il s’avère pertinent de porter un regard nouveau aux oeuvres de Tremblay qui pourrait bien rapprocher son propos des préoccupations du domaine écologique. Si les grandes étendues de laitues perdent l’absurdité, l’ambivalence ou l’inquiétude de leur silence plasticien, elles gagnent en force de parole pour un monde meilleur. Et ce n’est certainement pas par hasard que Tremblay personnifie la voie poético-féministe.

IMAGES NOURRICIÈRES
«Au-delà de la question de la place de la féminité dans cet environnement peuvent aussi, je l’espère, habiter les émotions d’émois, de confusion, de fascination, de crainte et d’ambivalence devant nos relations et réactions au sein de ces développements scientifiques et d’autre part cultiver des images nourricières», écrit encore la photographe faisant référence à L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière de l’épistémologue et philosophe Gaston Bachelard (1942). Tout compte fait, l’oeuvre d’Ève K. Tremblay séduit par sa richesse chromatique, sa fantaisie et son originalité, d’autant plus que l’actualité de ses propos relationnels et socioécologiques concerne étroitement le récepteur d’aujourd’hui soucieux de ce qui se produira demain.

 

PROCHAINES EXPOSITIONS

BARE WORDS
Lautom Gallery :
Oslo
Norvège
Commissaire: Leif Magne Tangen
http://www.lautom.no/exhibitions/show/9
Du 20 octobre au 25 novembre 2007

BECOMING FAHRENHEIT 451
Photograhie, films, vidéo, installations et
mémorisation
Buia Gallery
New York
Hiver 2008
http://www.buiagallery.com


NOTES BIOGRAPHIQUES
ÈVE K. TREMBLAY EST UNE ARTISTE PROLIFIQUE DONT LE RAYONNEMENT EST INTERNATIONAL. POUR L’ANNÉE 2007, EN PLUS DUMOIS DE LA PHOTO ÀMONTRÉAL OÙ L’ON TROUVE SES OEUVRES EN DIVERS POINTS DE LA VILLE, ELLE COMPTE DES EXPOSITIONS À OSLO, BERLIN ET OTTAWA. EN 2006, ELLE S’EST PRODUITE DANS UNE DEMI-DOUZAINE DE CENTRE D’ART AU QUÉBEC ET AU CANADA MAIS AUSSI AUX ÉTATSUNIS, EN FRANCE, EN ALLEMAGNE, EN SUISSE, EN AUTRICHE, AUX ÉTATS-UNIS À CUBA. VOICI UNE ÉNUMÉRATION DE SES EXPOSITIONS RÉCENTES: 2007: GALERIE DONALD BROWNE, MONTRÉAL; 2006:TALESWITHOUT GROUNDS, PLEIN SUD, LONGUEUIL; BUI GALLERY, NEW YORK; MIMI ET JEANNE, VU, CENTRE DE DIFFUSION ET DE PRODUCTION DE LA PHOTOGRAPHIE, QUÉBEC; POSTURES SCIENTIFIQUES, ESPACE INTERNATIONAL CEAAC, STRASBOURG ; 2005 : AIRES TRANSITIONNELLES, WHITE SPACE, ZURICH; HONEYMOON, FOTOTECA DE CUBA, CUBA.

NÉE À MONTRÉAL EN 1972, ÈVE K. TREMBLAY VIT ET TRAVAILLE À BERLIN ET À MONTRÉAL OÙ ELLE EST REPRÉ- SENTÉE PAR LA GALERIE DONALD BROWNE, 372, RUE SAINTE CATHERINE OUEST.

HTTP://WWW.EVEKTREMBLAY.COM


Ève K. Tremblay
Tales without Grounds
Plein Sud, Centre d’exposition en art actuel
Longueuil
150, rue De Gentilly Est, local D-0626
Longueuil
Tél. : 450 679-2966 /679-4480
www.plein-sud.org
Du 7 novembre au 17 décembre 2006

Ève K. Tremblay
Tales without grounds
Buia Gallery
New York
http://www.buiagallery.com
Du 25 mars au 22 avril 2006
 
Traduction proposée par Eduardo Ralickas dans le texte « L’appât de l’image : la séduction picturale et l’expérience du regard chez Ève K. Tremblay », paru dans le catalogue Tales without Grounds (2005) Longueuil : Plein Sud. p.55.
Panosfsky, E (1969 L’oeuvre d’art et ses significations. Paris : Gallimard. Paru d’abord en version anglaise en 1955.
Même si le catalogue n’en inclut pas les images, les thèmes de l’amour et de l’éducation sentimentale développés dans Honeymoons (2003), en
http://www.eurohydro.com/hydropony.php?lang=fr ; site de la société de recherche scientifique et technologique General Hydroponic Europe crééeà San Francisco en 1975. Cette entreprise écologiste a développé la Bioponie, hydroponie biologique, dans une perspective de développement durable, elle tente d’apporter des éléments de réponse au problème alimentaire de la planète et à la disparition de certaines plantes.
PAYANT, R. (1987). Vedute. Laval : Trois. p.63

 

N° 208, automne 2007

© 2007 Vie des Arts