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N° 208, automne 2007
[ A R T S M É D I A T I Q U E S ]
LES BEAUX-ARTS MÉDIATIQUES
Propos recueillis par Marie Claude Mirandette
LA FONDATION DANIEL LANGLOIS POUR LES ARTS,LA SCIENCE ET LA TECHNOLOGIE SOULIGNE SES 10 ANS D’EXISTENCE EN PRÉSENTANT AU MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL L’EXPOSITION LES VASES COMMUNICANTS : NOUVELLES TECHNOLOGIES ET ART CONTEMPORAIN. AFIN DE FAIRE LE POINT SUR UNE DÉCENNIE D’ACTION DE LA FONDATION DANIEL LANGLOIS DANS LE DOMAINE DES ARTS MÉDIATIQUES, VIE DES ARTS A RENCONTRÉ JEAN GAGNON, SON DIRECTEUR GÉNÉRAL.
VdA: Quelles ont été les principales réalisations de la Fondation Daniel Langlois et en quoi ont-elles contribué à répondre aux objectifs et à remplir la mission que vous vous étiez fixée?
JG : Je crois que la Fondation a largement contribué à soutenir les créations des artistes qui exercent leurs activités dans le domaine des arts médiatiques. Un coup d’œil sur la liste de ceux qui ont bénéficié des divers programmes de bourse suffit pour constater que la plupart des noms importants y figurent. Nous sommes aussi parvenus à aider un certain nombre d’artistes émergents en particulier ceux qui dans leur pays, bien souvent, ne disposent pas des ressources dont nous bénéficions au Canada.
VdA : En 2000, vous constatiez le manque d’attention accordé aux arts médiatiques. Ce constat est-il toujours valide ?
JG : Dans les universités, on dispense plus de cours dans ces domaines. Cependant dans les grandes institutions (musées, centres d’art), je ne peux pas dire qu’il y ait eu de grand progrès. En s’associant à l’exposition Les vases communicants: nouvelles technologies et art contemporain, première exposition d’envergure en arts médiatiques au Canada, le Musée des beaux-arts de Montréal fait preuve d’ouverture et d’audace; ce qui n’est pas le cas de la plupart des musées canadiens. Le poste de conservateur associé des arts médiatiques que j’occupais au Musée des beaux-arts du Canada, a été aboli après mon départ. Les officiels du Musée déclarent qu’il est désormais intégré à l’art contemporain. Je sais néanmoins que la plupart des conservateurs d’art contemporain fréquentent peu les lieux où l’on diffuse des travaux d’arts médiatiques et ne sont guère au courant de ce qui se passe dans ce domaine.
La présentation mais plus encore la conservation des œuvres d’arts médiatiques posent des difficultés d’ordre technologique. Il faut évidemment considérer aussi Ies frais parfois élevés associés à l’exposition de ces œuvres. Ces obstacles limitent les acquisitions et, par là, la reconnaissance dont pourraient bénéficier les artistes, autrement dit, la validation de leur talent. Certes il existe aux États-Unis quelques musées qui collectionnent ce genre de travaux mais leur nombre demeure fort restreint notamment à cause des difficultés de conservation. Au Musée des beaux-arts du Canada où existe l’une des collections d’art médiatique parmi les plus importantes au monde, je me suis souvent heurté à un mur au sujet de la conservation des œuvres. Consciente de l’importance des enjeux, la Fondation Daniel Langlois a contribué à la mise sur pied de DOCAM (Documentation et conservation du patrimoine des arts médiatiques). Il s’agit d’une contribution qui n’en est encore qu’à ses débuts.
VdA : Vous avez déploré aussi le manque criant de ressources pour l’étude des arts médiatiques. Dans cette optique fut créé le Centre de recherche et de documentation (CR+D) de la Fondation Daniel Langlois. Quels en étaient les principaux objectifs et comment évaluez-vous la situation aujourd’hui ?
JG : Avec le CR+D, la Fondation a rempli un vide. Au fil des ans, le CR+D et le site web sont devenus des ressources reconnues mondialement. Les chercheurs nous disent à quel point le fait de pouvoir accéder, en un seul et même lieu, à une masse critique d’informations facilite leur travail. Le CD+R a contribué à améliorer les connaissances de tous ordres (techniques, historiques, esthétiques) au sujet des arts médiatiques mais il reste encore beaucoup à faire là aussi.
VdA : De 2002 à 2004, vous avez collaboré à un projet de restauration avec le musée Guggenheim de New York: Variable Media Network. Pouvez-vous en résumer l’essence ?
JG : La Fondation s’est associée au musée Guggenheim pour mener un projet de recherche destiné à restaurer certaines œuvres d’art médiatique de la collection de ce musée. L’issue des travaux a donné lieu à un colloque et à une exposition. On y a présenté huit œuvres, en version originale et en version « restaurée ». Ces études de cas ont été fascinantes parce que le fonctionnement des œuvres retenues reposait sur diverses technologies désuètes. Cette entreprise peut être considérée en quelque sorte comme l’ancêtre de DOCAM.
VdA : Depuis 2 ou 3 ans, vous avez un projet de collaboration avec la galerie Oboro. En quoi consiste cette collaboration ?
JG : L’idée de départ était de donner la chance à des artistes de pays en émergence de jouir d’une résidence dans un lieu où ils auraient non seulement accès à des équipements technologiques mais aussi à un contexte de travail stimulant. La Fondation a choisi Oboro parce que c’est un centre dont les membres exercent depuis long-temps des activités intéressantes dans le champ des arts médiatiques et que, de plus, il est bien géré. Jusqu’à maintenant, les résidents ont été surtout de jeunes artistes indiens – la Fondation a fait de nombreux projets avec l’Inde. Leurs expériences ont été extraordinairement riches et fructueuses : c’est ce qui nous importe.
Un catalogue accompagne l’exposition Les vases communicants e-art. Il comprend principalement la biographie des artistes, une description analytique de leurs œuvres, des reproductions photographiques en couleur et une bibliographie sommaire. Pour obtenir davantage de détails, il est recommandé de visiter le site Internet de la Fondation Daniel Langlois: www.fondation-langlois.org |
VdA : Les éléments de l’exposition Les vases communicants : nouvelles technologies et art contemporain correspondent-ils à l’idée que vous vous faisiez des œuvres d’art médiatique au moment où vous avez pris la direction de la Fondation en 1998 ?
JG : Une précision, d’abord. Les œuvres présentées n’appartiennent pas à la Fondation – qui ne collectionne pas. Ce sont des œuvres d’artistes qui ont été soutenus par la Fondation. Quand la Fondation a démarré, et selon la vision que M. Langlois m’a transmise, je n’avais pas d’idée préconçue. Ce qui m’a agréablement étonné, au fil des ans, c’est la qualité et le nombre (environ 3000 en 10 ans) des projets présentés. Le comité d’experts externes n’a sélectionné que la crème de la crème des artistes et je crois que cette rigueur se reflète dans l’exposition.
VdA : Comment s’est opérée la sélection des œuvres et quels ont été les principaux axes qui ont orienté vos choix?
JG : D’une part, je voulais que l’exposition ait lieu dans un grand musée c’est-à-dire un endroit où les artistes pourraient jouir d’une véritable attention et d’une considération critique. D’autre part, Daniel Langlois et moi-même souhaitions souligner le travail d’artistes perçus parmi les plus importants. Je pense notamment à Jim Campbell et à David Rokeby, Bien sûr, nous désirions présenter un ensemble pertinent d’œuvres de chacun des artistes choisis. Par exemple, des travaux de Lynn Herschman, une pionnière de la vidéo aux États-Unis, d‘Eduardo Kac qui occupe le champ du « bio-art », ou encore de Jessica Field qui explore la robotique et qui a été formée auprès d’un pionnier comme Normand White à Toronto.
VdA : À propos de Toronto et des pionniers des arts médiatiques, des artistes comme Jim Campbell et Luc Courchesne présentent des œuvres qui sont des hommages à Michael Snow. La question de la filiation, de la généalogie des arts médiatiques est-elle une tangente que vous avez tenté d’explorer dans cette exposition ?
JG : Il y a dans l’exposition des œuvres de Campbell (Wavelenghts, 2002) et de Luc Courchesne (Horizons, 2007, une commande de la Fondation) qui sont effectivement des hommages à Snow. Il est vrai que Snow a influencé les artistes des récentes générations ouvrant ainsi la question généalogique. Une chercheure en résidence à la Fondation prépare un doctorat dont la thèse porte sur les canons – ou l’absence de canons – des arts médiatiques au Canada. Elle a interviewé une vingtaine d’artistes, des pionniers comme Snow et White, mais aussi des plus jeunes comme Sterback, Courchesne, Boyer, etc. Son étude s’inscrit tout à fait dans ce que la Fondation s’efforce de réaliser : documenter et analyser le développement des formes d’expression d’art médiatique depuis la fin des années 60 et tenter de comprendre pourquoi les arts médiatiques constituent un domaine d’activité qui est demeuré relativement marginal au Canada.
VdA : Dernière question, d’ordre plus philosophique, celle-là : à partir de votre expérience, comment imaginez-vous l’avenir des arts médiatiques ?
JG : Si je prends mon chapeau de critique d’art, je dirais qu’il y a un certain essoufflement dans ce domaine. Les artistes qui ont commencé à travailler dans les années 80 ont été les premiers à explorer certaines technologies et ont été des pionniers dans ce domaine. Au cours des 20 ou 25 dernières années, je crois qu’ils ont fait le tour de ce qu’on pouvait faire. Je me demande quelle direction va prendre la nouvelle génération d’artistes et où va se trouver la suite du questionnement en arts médiatiques ? En terme conceptuel, je ne crois pas que les artistes aient fait beaucoup de progrès depuis la fin des années 60. Ce qui tend à confirmer que ce ne sont pas les technologies qui sont porteuses mais bien les idées, les concepts. Quand je regarde le travail de jeunes artistes, je constate souvent qu’ils refont ce qui a déjà été fait. Ils n’en sont pas toujours conscients, faute de connaissances des arts et des artistes du passé…
EXPOSITIONS
Les vases communicants
e-art: nouvelles technologies et art contemporain
Dix ans d’action de la Fondation Daniel Langlois
Artistes: Jim Campbell et Lynn Hershman Leeson (États-Unis), Eduardo Kac (Brésil-États-Unis), Rafael Lozano-Hemmer (Mexique-Canada) et Jessica Field, Catherine Richards, David Rokeby, Marie Chouinard, Phlippe Beesley, Luc Courchesne (Canada).
Commissaire : Jean Gagnon, directeur de la fondation Daniel Langlois avec la collaboration de Stéphane Aquin, conservateur de l’art contemporain du Musée des beaux-arts de Montréal
Musée des beaux-arts de Montréal 1267, rue Sherbrooke Ouest Montréal Tél.: 514 285-2000 www. mbam.qc.ca
Du 20 septembre au 9 décembre 2007 |
N° 208, automne 2007 |
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