 |
N° 209, hiver 2008
[ P E I N T U R E ]
FRANÇOISE SULLIVAN
L’ESPRIT DE LA COULEUR
Serge Allaire
Photos : Guy l’Heureux
FRANÇOISE SULLIVAN PRÉSENTE,
DANS SES OEUVRES RÉCENTES,
LE RÉSULTAT DE SES EXPLORATIONS
DE NOUVELLES VOIES DE CRÉATION
SANS ROMPRE TOUT À FAIT AVEC LES
MONOCHROMES QUI ONT CARACTÉRISÉ
SES OEUVRES ANTÉRIEURES.A
Les vastes champs monochromes dont les limites semblaient s’effilocher en de fines franges de couleurs proches ou contrastées aux limites du châssis, s’animent maintenant sous l’impulsion du geste d’un rythme nouveau. Ils semblent mus par un souffle intérieur qui les fait se déployer librement dans un mouvement aléatoire. Les plages de couleur occupent la presque totalité de la surface, adoptent tantôt des contours aux formes brisées, anguleuses, tantôt des formes organiques qui ondoient, se dilatent, se contractent, se butent parfois à la périphérie du châssis. De ces mouvements naît une tension entre une poussée interne, celle d’un organisme qui tend à l’expansion, qui tend à occuper l’espace et une poussée externe qui offre sa résistance dans un équilibre instable, une pulsation qui rompt avec la rigidité de la géométrie de surface.
Devant certains des tableaux récents, on aura parfois le sentiment que la matièrecouleur s’est incarnée dans un corps qui, à l’instar de celui du danseur, de la danseuse, esquisse un mouvement d’étirement, de déhanchement afin de se libérer, de s’émanciper de la géométrie contraignante du support. C’est ainsi que la matière-couleur sous l’impulsion du geste prend corps, se fait corps dansant.
PURE PLASTICITÉ
On pourra difficilement échapper ici à l’analogie entre ces mouvements et les formes chorégraphiques de Sullivan. Plus d’un critique, en effet, a relevé les affinités qu’entretiennent, chez Sullivan, la danse et la peinture. En 2003, dans le catalogue de la rétrospective que lui consacrait le Musée des beaux-arts de Montréal, Michèle Febvre décrivait ainsi les qualités qui, depuis Dédale créée en 1948, jusqu’aux oeuvres des années 1978-1981, caractérisent les chorégraphies de l’artiste : « mouvements balancés, giratoires et vibratoires, la construction par répétitions et accumulations, les trajets en cercle, en spirale qui se conjuguent aux univers symboliques et rituels évoqués ou les constituent2». Et elle ajoutait : «Presque toutes les oeuvres de 1978-1981 sont soeurs de Dédale.»
Celui ou celle qui prête son regard, se laisse absorber par l’oeuvre ; il reconnaîtra ce langage fondateur. Le geste imprime sa marque à la surface de la toile, il obéit à ces rythmes aux mouvements balancés, à ces trajectoires en cercle qui se répercutent aujourd’hui, à la forme du champ coloré « dans un dialogue entre la touche et la forme ».3 Réapparaissent alors ces références aux formes circulaires, aux contours irréguliers de la série les Tondos et du Cycle crétois. À une différence près cependant, cette fois, la figure circulaire aux formes sinueuses s’inscrit à l’intérieur du carré, entre en dialogue avec les formes de la géométrie élémentaire. Sullivan procède par là à une épuration, à l’affirmation de la pure plasticité, recentre l’attention sur les fondements mêmes de l’acte de peindre qui relève chez elle du rituel, de l’incantation.
Comme elle l’a déjà fait pour la danse, Sullivan renoue avec le geste premier de peindre. Ce geste qui consiste à enduire. Enduire, couvrir, recouvrir, opérations premières de la peinture ainsi que l’écrit Éliane Escoubas à propos des oeuvres de Soulages4. Chez Sullivan toutefois, ce geste reçoit son impulsion d’une nécessité intérieure. « Au plus près de moi, écrit-elle, ma peinture raconte une histoire, elle raconte l’histoire de petites unités de temps, au temps présent qui s’égrappe, dans chaque pensée, chaque émotion, chaque geste. C’est un collier de touches qui s’égraine. Peuton croire que sans images, il n’y ait rien ? Tout est là, dit, étalé, chanté, craché.»5
MATIÈRE COULEUR
Ce parti-pris pour le geste spontané, cette primauté du geste invalide chez elle la question traditionnelle du dessin. Partout, au pourtour du châssis comme autour des champs, l’oeil s’arrêtera, surpris par ces petites touches de couleur qui rappellent sans cesse qu’il s’agit ici de gestes, de peinture, de couleur et de surface. Les tableaux de Sullivan mettent ainsi en oeuvre le travail de la peinture, celui de la matière-couleur.
La mise en oeuvre du tableau se construit touche après touche, « par petites unités, au temps présent », écrit Sullivan. Les gestes se tendent, se distendent, s’agglutinent en amas, la toile se couvre, les couches se superposent laissant ainsi transparaître les dessous d’où émane une lumière qui naît des écarts différentiels d’un même ton. La texture de surface prendra quelques fois l’aspect d’un corps ferme, aux gestes compacts, tantôt l’aspect que l’on associera plutôt à des nébuleuses : amas de particules rayonnantes.
Fondé sur le rythme, l’espace pictural serait chez Sullivan de l’ordre de l’événement, c’est-à-dire, « la venue à soi du rythme dans l’espace – ou plutôt le devenir rythme de l’espace »6. C’est alors que la toile se transmue en tableau qui vibre aux rythmes cosmiques.
«J’ai pris le défi de faire une peinture à propos de rien », disait Françoise Sullivan. Ce rien n’étant, tout compte fait, que l’aventure sans cesse renouvelée d’une exploration qui mène aux confins de la matière, celle de la couleur-lumière. Par là, elle s’inscrit à la suite du projet de Borduas qui intitulait l’une de ses oeuvres de 1942, Viol au Confins de la matière.
L’oeuvre pictural de Sullivan engage à un double exercice du regard. À distance pour en saisir la forme, à proximité, dans l’intimité, pour en saisir la structure profonde. C’est dans cet aller-retour seulement que l’on aura accès à l’oeuvre, à la quête de sens et de l’être que poursuit Sullivan.
Au-delà de la diversité, de la discontinuité apparente des disciplines empruntées par Sullivan dans sa vie artistique, quelle que soit la matière qu’elle privilégie, il est tout à fait remarquable de constater dans les oeuvres récentes, l’unité et la cohérence qui traversent l’ensemble de la production depuis Dédale en 1948.
EXPOSITIONS
FRANÇOISE SULLIVAN
PEINTURES 2007
PEINTURES
Galerie Simon Blais
5420, boul. Saint-Laurent
Suite 100
Montréal
Tél. : 514 849-1165
www.galeriesimonblais.com
Du 23 janvier au 23 février 2008
|
NOTES BIOGRAPHIQUES
FRANÇOISE SULLIVAN
NÉE À MONTRÉAL
MEMBRE FONDATEUR DU GROUPE AUTOMATISTE
ET SIGNATAIRE DE REFUS GLOBAL
ENSEIGNE LA PEINTURE À L'UNIVERSITÉ CONCORDIA DEPUIS 1977
FORMATION
1940-1944 ÉCOLE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL/
FORMATION ARTS PLASTIQUES
1945-1946 STUDIO FRANZISKA BOAS, NEW YORK. COURS DE DANSE
MODERNE AVEC MARY ANTHONY, MARTHA GRAHAM.
1999 LAURÉATE DE PRIX PAUL-ÉMILE BORDUAS.
FRANÇOISE SULLIVAN MÈNE UNE CARRIÈRE DOMINÉE PAR LA PEINTURE MAIS
QUE RECOUPENT LA SCULPTURE, LA DANSE, LA LITTÉRATURE ET LE CINÉMA. DE
NOMBREUSES PUBLICATIONS FONT ÉTAT DE SES ACTIVITÉE DE CRÉATION, AINSI
QUE TOUT RÉCEMMENT, UN FILM : SULLIVAN RÉALISÉ PAR LAURAINE ANDRÉE-G. |
| 1 |
Luc Lang. Les invisibles. Paris, Éditions du Regard, 2002, p. 12. |
| 2 |
Michèle Febvre. « Danse insoumise » Françoise Sullivan.
Rétrospective. Montréal, Musée des beaux arts de Montréal,
Parachute, 2003, p. 68. |
| 3 |
PFrançoise Sullivan. «Ma peinture est…ma peinture Est ». Françoise
Sullivan. Rétrospective. Montréal, Musée des beaux arts de Montréal ;
Parachute, 2003, p. 42. |
| 4 |
Éliane Escoubas. L’espace pictural. La Versanne, Encre Marine, 1995,
p. 163. |
| 5 |
Françoise Sullivan. «Ma peinture est…ma peinture Est ». Françoise
Sullivan. Rétrospective. Montréal, Musée des beaux arts de Montréal ;
Parachute, 2003, p. 43. |
| 6 |
Éliane Escoubas. L’espace pictural. La Versanne, Encre Marine, 1995,
p. 28. |
N° 209, hiver 2008
|
 |