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Hiroharu Mori
Question camouflée dans l’air, 2003
Image tirée d’une vidéo de 9 minutes
 
     
   
 
Gabriele Basilico
Beyrouth, 1991
Photographie
 
     
   
 
Paolo Carnevari
Bouncing Skull, 2007
Image extraite d’une vidéo enregistrée à Belgrade
après les bombardements de l’OTAN(1999)
 
     
   
  Oscar Munoz
Projet pour un mémorial, 2003-2005
Vidéo enregistrée à partir de dessins
 

N° 209, hiver 2008

B I E N N A L E ]

 

LA 52e BIENNALE DE VENISE
UN MODÈLE DE POPULARISATION

DE L’ART CONTEMPORAIN
Bernard Lévy

DEUX RÉVÉLATIONS ONT MARQUÉ LA BIENNALE DE VENISE 2007 : D’UNE PART, SUR LE PLAN COLLECTIF, LA PRÉSENCE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, D’OEUVRES D’ARTISTES SINGULARISANT L’ART AFRICAIN ET, D’AUTRE PART, SUR LE PLAN INDIVIDUEL, LES INSTALLATIONS TRÈS PERSONNELLES ET BOULEVERSANTES DE L’ARTISTE FRANÇAISE SOPHIE CALLE.

Naturellement, les sculptures de David Altmejd qui animaient le pavillon du Canada ont retenu l’attention d’une proportion considérable de visiteurs et suscité de nombreux commentaires critiques confirmant ainsi l’engouement international attaché aux productions de l’artiste montréalais.

Ce qui aura marqué aussi la 52e Biennale de Venise tient à son ampleur et à la profusion des oeuvres présentées. En effet, répondant à la thématique Penser avec les sens, sentir avec la raison – l’art du temps présent, l’exposition principale et celle des artistes de la sélection de Robert Storr, le directeur de la Biennale, ont réuni dans les bâtiments de l’Arsenale les créations d’une bonne centaine d’artistes et dans le Padiglione Italia, celles de quelque 70 étoiles de l’art contemporain ; il faut encore ajouter les 200 artistes dont les oeuvres occupaient les 77 pavillons nationaux (un record) : une trentaine de pavillons répartis dans les Giardini et les autres disséminés dans des palazzi de Venise.

On retiendra particulièrement la grande variété des formes d’expression témoignant de l’esprit d’ouverture que le directeur de la Biennale a voulu insuffler à ce rendez-vous biennal qui demeure toujours le plus important parmi ceux qui, un peu partout dans le monde, à intervalles réguliers, affichent l’ambition de présenter un état de l’art actuel.

Enfin, on saluera le souci de Robert Storr de ne pas avoir conçu la Biennale 2007 à l’intention des seuls spécialistes de l’art contemporain mais plutôt et surtout en vue de toucher le public, le public le plus vaste possible. Sur ce plan, il faut reconnaître que la Biennale aura réservé à ses milliers de visiteurs des moments d’authentiques émerveillements et son lot d’intenses émotions. La pertinence du thème et sa riche subtilité, les effets de dialogue entre les oeuvres dont l’esprit s’étendait de la révolution futuriste du début du XXe siècle à l’art relationnel d’aujourd’hui, les mariages audacieux de moyens d’expression sobres (graphite) avec les plus sophistiqués (projections servoélectroniques) devraient inspirer désormais les promoteurs de manifestations artistiques qui envisagent de se positionner comme des rendez-vous périodiques.



El Anatsui
Tapisserie
Capuchons de goulots de bouteilles de vin
Cuivre et aluminium

Tout à coup, frôlant le plafond d’une des voûtes au milieu de l’enfilade des salles des bâtiments de l’Arsenal, flotte un volumineux ballon. Il ballotte bien au-dessus de la tête des visiteurs. Ceux-ci lèvent tous les yeux, bien sûr, et voient, impeccablement dessiné, un majestueux point d’interrogation. Il ponctue la première partie de l’exposition principale. Un point d’interrogation, ça ne veut rien dire à moins qu’il ne soit précédé d’un mot. Et, spontanément, le premier mot qui vient à l’esprit c’est « pourquoi ». Il faut dire que la première partie de l’exposition est essentiellement composée d’images (photographies, projections vidéographiques, dessins, peintures, installations, collages) qui évoquent les malheurs du monde. Et, forcément, leur accumulation finit par déclencher la question : « Pourquoi ? » D’où, judicieusement posté, le point d’interrogation, installation de l’artiste Hiroharu Mori intitulée Une question camouflée en l’air.

De nombreux commentateurs de la 52e Biennale de Venise ont estimé que les oeuvres présentées ne montraient rien de nouveau. (Comme cette soif de nouveautés paraît réductrice !) Ils ont probablement raison. Certes il n’y a sans doute plus rien à apprendre sur la cruauté humaine ni sur les cataclysmes qui meurtrissent la terre depuis les récits bibliques ou ceux d’Homère. Alors les scènes de guerre ou de massacre, la vue de bâtiments en ruine (Paolo Carnevari, Gabriele Basilico) l’observation de séances de torture (Léon Ferrari), le théâtre des déluges tout comme celui des villes en flammes, le spectacle des cohortes de malades agonisant, des colonnes de gens fuyant devant des soldats, des cortèges de manifestants brutalement dispersés par l’assaut des policiers… ne montrent rien de neuf, en effet. Cependant, qui accepterait, au sein d’une sélection d’une centaine d’artistes provenant d’une quarantaine de pays (pour ne s’en tenir qu’à l’exposition principale), qu’il ne s’en trouvât pas une large proportion sensible aux turpitudes du monde actuel ? Comment passer sous silence les conflits, les terrorismes, les génocides qui affligent des millions de personnes quotidiennement ? Comment oublier les fléaux qui altèrent sans cesse la planète ? Compte tenu du thème central de la Biennale, Penser avec les sens, sentir avec la raison – l’art du temps présent, il était naturel que la sensibilité des artistes reflète la trame de l’actualité du monde (une suite d’événements catastrophiques) et, par là, trouve une grande réceptivité auprès du public.

LA BEAUTÉ DU MAL
Encore ce souci de traiter de tels sujets ne recèle-t-il pas l’essentiel des démarches et des propos des artistes. Car les comptes rendus détaillés des atrocités qui occupent quotidiennement les pages des journaux et les écrans de télévision finissent par rendre insensibles ceux auxquels justement ils s’adressent. Or les artistes se distinguent des journalistes au moins sur un point : ils montrent moins qu’ils ne suggèrent «La mort, la mort toujours recommencée». La plupart d’entre eux ne dénoncent personne, ne reprochent ouvertement rien à qui que ce soit. Avec la distanciation qui leur est particulière, ils évoquent des situations (Emily Prince, Le dénombrement matérialisé par des points sur la carte des États-Unis, selon les régions dont ils provenaient, des soldats américains tués en Irak et en Afghanistan, en 2004), ils imaginent subtilement des suites probables, ils construisent des images qu’il leur suffit dès lors de laisser parler.

En outre, les artistes se gardent bien de donner des leçons de morale et moins encore de savoir-vivre. Non. Qu’elles soient dures ou tendres, cyniques ou ironiques, narquoises ou impertinentes, placides ou provocatrices, leurs images attisent au premier chef la curiosité. Mais plus encore, autant l’avouer, elles s’offrent à l’attention comme des dispositifs d’attraction voire de fascination (Guillermo Kuitca, Diarios). Elles se déclinent dans le registre des émotions esthétiques, émotions associées (nouvel aveu) à des sensations qui relèvent du plaisir quand bien même ce plaisir exprimerait la rage, l’impuissance, une certaine culpabilité ou une franche indignation (Oscar Munoz, Projet pour un mémorial).

Ainsi donc c’est la violence que les artistes de la 52e Biennale de Venise incitent les visiteurs à Penser avec les sens, sentir avec la raison. Violence relativement éloignée dans le temps des guerres mondiales et des guerres coloniales du XXe siècle, violence (certes plus proche) des guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan, ainsi que des conflits du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Extrême- Orient…Violence aussi des agressions urbaines, des agressions sexuelles (Sophie Whetnall, Shadow Boxing). Violence contre l’environnement avec pour corollaires désertifications des terres fertiles, famines, inondations, pollutions… C’est à ce moment que surgit avec son effet de surprise le point d’interrogation du Japonais Hiroharu Mori peint sur son ballon gonflé à l’hélium. Il fait suite à la succession des tableaux des maux qui assaillent l’humanité. Que faire d’autre alors que de se demander : « Pourquoi ? Oui, pourquoi tant de malheurs ?» La réponse…

ÉTRANGER PARTOUT
Il n’y aura pas de réponse comme telle. Mais une nouvelle succession de mises en scène. Elle commence par une enseigne au néon que le visiteur remarque accrochée au-dessus d’une porte. Il la reconnaît facilement puisque distraitement il lit EXIT. «Tiens, c’est déjà fini ? » se questionne-t-il empruntant cette sortie qui le mène dans une salle où il découvre un panier d’osier géant et de multiples exemplaires répartis dans de vastes étendues désertiques (Rosario Lòpez, Abismo). Une autre enseigne semble lui désigner une fois encore la sortie mais, cette fois, il l’observe avec plus d’attention et lit EXIL. Tout s’éclaire.

Le deuxième volet de l’exposition principale traite de l’émigration, du déplacement consenti ou forcé d’individus et de populations entières, en somme de la nomadisation annoncée depuis quelques années par les futurologues les plus futés. Mais, bien mieux que les experts, les artistes transmettent le sentiment que plus personne ne peut prétendre être chez soi : nul lieu ne peut désormais être revendiqué comme lieu exclusif à qui que ce soit. En ce sens, ils déboulonnent allègrement le mythe un peu commode et gratuit qui consiste pour chacun à se déclarer citoyen du monde. Ils montrent, souvent avec humour, qu’un tel statut s’accompagne de rudes contraintes. Citoyen du monde, cela revient à accepter de se percevoir soi-même comme étranger partout, à commencer par le lieu où l’on habite. Cette perspective débouche sur une critique radicale de la notion d’identité. Heureusement, la légèreté des propos visuels et leur fine ironie (les valises toujours prêtes, les abris de fortune, les journaux dont les titres s’affichent dans toutes les langues) suscitent des sourires face à des situations dont on devine qu’elles sont insoutenables. À cet égard, on remarque qu’un bon nombre des artistes de la Biennale n’exercent pas leurs activités dans le pays de leur naissance : ils font donc figure d’exemples de nomades modernes.

La seconde partie de l’exposition principale véhicule donc la nécessité sinon l’obligation de percevoir le monde comme un espace transculturel sillonné par les imprévisibles et infinies trajectoires d’une nomadisation généralisée. Que voilà, en tout cas, une perspective artistique de la mondialisation ! Qu’elle soit neuve ou non importe peu puisqu’elle parvient souvent à être à la fois spectaculaire, drôle et émouvante. Elle revêt même une majesté fastueuse, celle des tapisseries tissées avec des capuchons de bouteilles de vin (cuivre, aluminium) réalisées par El Anatsui, sculpteur ghanéen exerçant au Nigéria.

LE PASSAGE
AU TROISIÈME MILLÉNAIRE

Et puis, répondant également à la thématique de la Biennale, mais selon un point de vue plus plastique, l’exposition des 70 artistes sélectionnés par le directeur, Robert Storr, critique d’art, ancien conservateur du Musée d’art moderne de New York, est empreinte de la personnalité d’un homme qui affiche avec détermination ses convictions. Ses choix, cependant, n’appellent nullement l’adhésion complète du visiteur. Ils constituent des invitations à partager des moments d’expressions artistiques intenses, expressions significatives de l’aventure personnelle d’artistes qui ont trouvé en eux-mêmes le courage et la force d’explorer le plus loin possible ce que renferment la matière, la couleur, l’espace, le sens de la durée, les interdits de la conscience humaine, les inégalités innées ou acquises, les zones obscures proches de l’indécence : tout ce que l’art se risque à éclairer, tout ce que de grands artistes se risquent à entreprendre. Dans ce contexte, il est secondaire que l’on apprécie ou non les créations des Sigmar Polke, Gerhard Richter, Ellsworth Kelly, Sol LeWitt, Raoul De Keyser, Chéri Samba, Chen Zen, Sophie Calle, Waltércio Caldas, Louise Bourgeois, Robert Ryman, Fred Sandback… Prises toutes ensemble, elles donnent l’impression au visiteur de traverser une frontière, de vivre un moment étrange où il aurait les yeux encore tournés vers le deuxième millénaire révolu mais le corps et les pieds entraînés dans le troisième millénaire à peine naissant.

LES CRÉATIONS DÉROUTANTES
DES ARTISTES SOLITAIRES

Et puis, il y a les 77 pavillons nationaux. Impossible de les visiter tous à moins d’avoir de longs loisirs. Chacun d’eux offre au moins l’expérience d’un dépaysement parfois relativement prévisible (la Russie des grands chantiers, le Japon des séismes) ou l’aventure singulière d’un artiste relevant le défi d’occuper l’espace d’un pavillon avec ses seules productions selon un thème particulier, ce qui est souvent déroutant et passionnant.

Voici quatre exemples :
Rafael Lazano-Hemmer (Mexique) montre que Des choses quelquefois surviennent plus souvent que d’autres : l’agrandissement des ombres des visiteurs selon l’angle de la lumière projetée mais aussi l’allumage de mille ampoules électriques avec la seule énergie de leur rythme cardiaque.
Ernesto Vila (Uruguay) évoque un monde terrifiant avec ses Images désimagées, installation constituée d’une corde à linge où sont accrochés sur des feuilles de papier, de carton ou de nylon déchirés, des portraits altérés et donc méconnaissables de musiciens, de sportifs, d’amis de l’artiste dont il donne les noms pour « qu’ils ne soient pas oubliés ».
Tracey Emin (Grande-Bretagne), l’une des plus célèbres Young British Artists, couvre les murs d’au moins une centaine de dessins qui expriment ses obsessions sexuelles apparemment sans la moindre pudeur traduisant ainsi « ce que personne n’ose révéler ».
Irena Juzova transforme le pavillon que partagent la République Tchèque et la République Slovaque en maison funéraire où, entrouverts, des cercueils de carton comme ceux de paquets cadeaux laissent deviner des formes humaines moulées dans du plastique comme n’importe quelle marchandise: tel est le prix de l’immortalité.

RENDEZ-VOUS
DANS CINQ CENTS ANS
Impossible de rendre justice à une Biennale à laquelle se sont greffées encore des dizaines d’expositions parallèles. Que conclure? Pour répondre, un détour s’impose. Chaque matin, la place Saint-Marc est littéralement envahie par 50 000 touristes. Ils veulent tous voir la Basilique, le Palais Des doges, la Tour de l’horloge. Au même moment, quelques centaines seulement d’aficionados de l’art contemporain arpentent les sites de la Biennale. Question: combien d’oeuvres parmi les milliers de la 52e Biennale de Venise traverseront les cinq prochains siècles avant de pouvoir susciter la curiosité quotidienne de 50 000 personnes?

N° 209, hiver 2008

© 2008 Vie des Arts