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N° 211, été 2008
[ A R T A C T U A L I T É ]
ENTREVUE AVEC MARC MAYER
DIRECTEUR DU MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL
L’ART CONTEMPORAIN
AU SERVICE DU PUBLIC
Propos recueillis par Bernard Lévy
MARC MAYER DIRIGE LE MUSÉE D’ART
CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL DEPUIS
QUATRE ANS. LA PÉRIODE NOUS A SEMBLÉ
IDÉALE POUR L’INVITER À FAIRE UN PREMIER
BILAN DE SES RÉALISATIONS. L’ENTRETIEN QU’IL
A ACCORDÉ À VIE DES ARTS A EU LIEU UN
MOIS AVANT L’OUVERTURE DE LA TRIENNALE,
INITIATIVE DONT IL JUSTIFIE ICI LE BIEN-FONDÉ.
IL ABORDE AUSSI LES PERSPECTIVES DE
DÉVELOPPEMENT DES ARTS VISUELS AU QUÉBEC.
L’ENTHOUSIASME DU DIRECTEUR DU MACM
COLORE IRRÉPRESSIBLEMENT SES PROPOS.
Vie des Arts – Vous êtes entré en fonction
il y a quatre ans. Si vous ne deviez
retenir qu’une seule des réalisations
que vous avez accomplies, laquelle
mentionneriez-vous ?
Marc Mayer – Je crois qu’avec l’équipe
que je dirige, nous avons donné l’impression
aux Montréalais que le Musée d’art contemporain
de Montréal s’adresse à eux. J’en
prends pour preuve le fait que plus d’un
millier de personnes ont assisté au vernissage
de la triple exposition Yannick Pouliot-
Geoffrey Farmer-Arnaud Maggs ; j’ajoute que
cette exposition a bénéficié d’une couverture
médiatique complète à l’échelle de Montréal
et, au-delà, à travers le Canada. Bien sûr, des
activités comme les Nocturnes contribuent
à recruter un public plus large que celui
propre à l’art contemporain. Voilà qui est
réjouissant pour moi puisque je travaille pour
le public ; j’en profite pour souligner ici que
je ne travaille pas en priorité pour les artistes,
ni pour les collectionneurs mais essentiellement
pour le public. Je crois que le public,
justement, s’en est rendu compte. Il me semble
judicieux de continuer à marteler le message
que le Musée d’art contemporain de Montréal
est le plus important dans son domaine au
Canada et l’un des plus importants en
Amérique du Nord. Bien entendu, nous
souhaiterions élargir encore les activités du
Musée. J’admets, à cet égard, que nous
n’avons pas les moyens de nos ambitions.
Le mécénat dont nous bénéficions est encore
timide, sans doute devons-nous accroître le
nombre d’Amis du Musée. Les subventions
provenant du Québec – quel que soit le parti
au pouvoir – sont les plus généreuses par
rapport à celles des gouvernements des
autres provinces à l’égard d’établissements
comparables au nôtre. En revanche, la
proportion de l’aide publique dévolue aux
arts visuels est faible par rapport à la part
attribuée aux arts dits populaires comme le
cinéma, par exemple. Or les artistes visuels
sont, à mon avis, les plus libres et les plus
innovateurs. Conjointement avec leurs homologues
de l’étranger, ils sont donc les plus
susceptibles de contribuer au développement
et au rayonnement dynamique de la société.
Pour faciliter leur épanouissement, il faudrait
disposer d’ateliers d’artistes en plus grand
nombre à Montréal. Je rappelle que Montréal
a pris l’initiative, il y a quarante ans déjà, de
soutenir l’art contemporain. En comparaison,
Toronto qui vient de consacrer plus d’un demimilliard
à ses infrastructures muséales, n’a
rien prévu spécifiquement pour les arts visuels
actuels. Donc Montréal demeure au Canada
la locomotive de la culture visuelle.
VDA – Les grands musées d’aujourd’hui
comptent de plus en plus sur le soutien
de mécènes. Est-ce le cas du Musée d’art
contemporain de Montréal ?
Marc Mayer – Les figures les plus
marquantes du monde des affaires, les personnalités qui disposent d’une certaine
fortune ou encore dont les revenus sont très
confortables n’ont pas encore conscience
que les institutions publiques s’érigent en tant
que projets de société. Pour toutes sortes
de raisons (historiques, économiques,
sociales, culturelles), un très grand nombre
des personnes qui sont à la tête d’entreprises
florissantes ne sont pas nées et n’ont pas été
élevées en sachant, par exemple, qu’il serait
naturel qu’elles apportent un soutien financier
ou matériel à un musée pour qu’il se
développe et contribue ainsi à accroître le
rayonnement de la ville. En l’occurrence,
en soutenant le MACM, des mécènes donneraient
à Montréal un rôle plus important dans
le monde. C’est collectif un musée ; c’est
quelque chose que l’on peut faire croître
ensemble contrairement à une collection
privée. Le Musée a les moyens pratiques
de déléguer son directeur ou l’un de ses
conservateurs à New York ou dans une autre
métropole avant un vernissage et d’obtenir le
droit d’acquérir une oeuvre en priorité par
rapport à un particulier. Seul un musée peut
faire ça pour un artiste et pour la collectivité qu’il représente ; ce que ne pourrait
probablement pas faire un collectionneur
privé. Encore faut-il que le
musée dispose des moyens financiers.
VDA – Vous avez stimulé le milieu
des collectionneurs, ainsi que les
grandes entreprises susceptibles
d’aider le Musée à faire certaines
acquisitions.
Marc Mayer – Le mécénat s’est
agrandi en quatre ans. Pour y parvenir,
nous avons mis sur pied divers programmes.
Par exemple, nous avons
établi le Symposium des collectionneurs.
La règle du jeu est la suivante
: on présente en détail à des
collectionneurs, qui versent 1000 $
chacun, trois oeuvres dont le Musée
souhaite faire l’acquisition. Et ce
sont eux qui décident laquelle sera
retenue. Ils discutent puis votent sans
que le personnel du Musée ait un mot
à dire. C’est ainsi que nous avons fait
récemment l’acquisition d’un tableau d’Étienne
Zack. Nous allons renouveler ce genre
d’événement. Vous constatez que le personnel
du Musée ne s’arroge pas le droit exclusif
de déterminer qui sont les meilleurs artistes.
Je suis conscient que les amateurs et les
collectionneurs ont souvent un autre point
de vue. Ils réussissent à nous faire percevoir
parfois des choses que notre oeil, sans doute
trop sollicité, ne voit peut-être pas. Justement,
nous sommes en quête d’un ou de plusieurs
mécènes pour décerner trois prix du
public pour la Triennale (25 000 $, 15 000$
et 10 000 $). Nous pensons que ce serait
intéressant que chaque visiteur vote pour
l’oeuvre qui le touche ou l’impressionne
le plus. En offrant au public la possibilité
d’exprimer son goût, je crois qu’on l’invite
en même temps à s’attarder davantage et à
réfléchir sachant que son choix enrichira
ou non un artiste. C’est un peu l’idée de
responsabiliser le visiteur qui se profile
derrière ce projet.
VDA – Vous trouvez que le MACM n’est
pas assez grand.
Marc Mayer – Oui, le Musée est trop
petit. Sa conception empêche un agrandissement
en hauteur. Il faudrait donc l’allonger,
l’élargir… Mais même ainsi le gain que l’on pourrait faire serait modeste. Par exemple, il
n’est pas possible, compte tenu de l’espace
disponible actuellement, de pouvoir réaliser
une exposition qui raconterait l’histoire du
développement de l’abstraction à Montréal.
Ce projet est pourtant essentiel et majeur
pour expliquer et pour faire comprendre
pourquoi et comment l’abstraction québécoise
se distingue des autres écoles d’abstraction.
Il serait nécessaire aussi de pouvoir
expliquer la diversité de la création moderne.
Une telle connaissance devrait permettre
d’établir le haut degré de sophistication de
l’art québécois contemporain qui justifie
d’ailleurs que l’on n’invite pas n’importe
quels artistes étrangers mais seulement ceux
dont les oeuvres comptent un degré de qualité
les rendant susceptibles d’être appréciés
par un milieu de connaisseurs. Montréal doit
pouvoir se servir de son musée d’art contemporain
pour sa propre fierté. Pour le moment,
c’est impossible parce que la collection du
Musée est entièrement en réserve. Nous
donnons donc priorité aux expositions
temporaires. Je concède qu’elles ont le
mérite d’attirer le public puisque les
gens veulent voir des choses nouvelles.
Néanmoins, faute d’espace, faute peut-être
d’un lieu particulier, nous sommes dans
l’incapacité de donner une idée juste et fidèle
de l’ensemble de l’art contemporain québécois
aux Québécois et, bien sûr, aux étrangers
curieux de savoir qui nous sommes.
VDA – D’où l’idée d’exploiter le Silo no 5,
bâtiment industriel qui se dresse dans le
port de Montréal.
Marc Mayer – En effet. Mais je m’empresse
de dire qu’il ne s’agit nullement
d’abandonner le musée actuel. Non. Ce serait
une erreur. Le Silo offre quatre fois plus
d’espace que le musée actuel. Il offre la perspective
de revenus autonomes de la part des
touristes et des Montréalais qui, je le précise,
ne s’intéressent absolument pas à l’art
contemporain mais qui bénéficieraient d’une
vue exceptionnelle sur Montréal. Le Silo
serait donc une attraction en soi, une attraction
incontournable. En somme, sa position
géographique en fait un endroit parfait
comme site préalable à une visite de
Montréal. En investissant le Silo no 5, le Musée
ne défendrait pas seulement la cause de l’art contemporain mais la cause de Montréal en
tant que ville exceptionnelle, en tant que
métropole culturelle et économique.
VDA – L’entretien d’un tel bâtiment
n’engendrerait-il pas des frais pharaoniques?
Marc Mayer – Les frais seraient largement
supérieurs à ceux du Musée. Cependant
ils ne seraient pas pour autant pharaoniques.
Contrairement au Musée, nous ne serions pas
tenus de faire trois expositions par an ; une
seule ou deux suffirait. Mais surtout le bâtiment
ne se limiterait pas qu’à l’art. Il serait
doté d’un belvédère, de promenades intérieures,
de restaurants, de commerces, de
logements… Bref ce serait une source
de revenus qui donnerait son autonomie
au Musée. Le but principal consisterait donc
à protéger l’indépendance d’action du
Musée. En somme à éviter au Musée d’être
toujours à la merci de financements assortis
d’obligations et de contraintes. On ne sert
vraiment le public qu’à condition d’être purement
indépendant. Pour l’instant, c’est l’État
qui, dans les limites physiques actuelles,
assure l’indépendance du Musée. Si l’on veut
accroître les activités du Musée, il faut trouver
des revenus supplémentaires (frais de stationnement,
commerces, produits dérivés…).
De ce point de vue, ce projet exige d’être
sérieusement étudié.
VDA – Vous avez conçu l’idée d’une
Triennale. Pourquoi?
Marc Mayer – Nous avions tout d’abord
eu l’idée d’organiser une biennale. Mais
Paulette Gagnon, la conservatrice en chef
du Musée, nous a fait remarquer que le
renouvellement de la scène des arts visuels
suit une rotation de trois ans. C’est pourquoi
nous avons opté pour une triennale. Nous
avons observé également une grande ignorance
du public à l’égard des arts visuels.
Or l’actuelle génération d’artistes est
certainement la plus diversifiée et surtout la
plus dynamique de toute l’histoire de l’art du
Québec! La scène artistique québécoise se
compare très bien à toutes les scènes artistiques du monde. Donc cette Triennale est
organisée non seulement pour donner une
plus grande confiance aux artistes et offrir
une plate-forme à leur talent sinon à leur
génie mais aussi pour donner une meilleure
confiance à la société qui entoure ces artistes,
société où je décèle parfois un léger sentiment
d’infériorité qui, à mes yeux, n’est
nullement justifié.
VDA – Il existe déjà une Biennale à
Montréal ; la Manif d’art qui se déroule
à Québec, est l’équivalent d’une biennale.
De nombreuses manifestations ambitieuses
et très variées parsèment le calendrier.
Elles n’ont malheureusement pas de succès
public. Comment une Triennale se surajoutant
à un programme déjà surchargé se
démarquera-t-elle ? Comment séduira-telle
un public suffisamment large pour
qu’elle obtienne un franc succès ?
Marc Mayer – Tout d’abord le Musée
compte déjà un public fidèle. Nous avons des
moyens de communication (publicité, relations
publiques) qui permettent de toucher
notre public. La qualité de nos activités nous
assure l’attention des médias. Le Musée dispose
de ressources professionnelles et techniques
permanentes qui ont fait leurs
preuves. Enfin, les salles du Musée sont
conçues pour des expositions. Il s’agit
d’avantages importants sur la plupart des
activités qui jalonnent la vie artistique. Donc
le Musée possède vraiment les moyens de
faire une exposition de l’envergure d’une
triennale. Cet événement sera assorti
d’une publication qui va vraiment servir à la
promotion de la culture et contribuer à mieux
faire connaître en premier lieu au public
québécois mais, bien sûr, à d’autres publics,
des artistes de premier plan – autant se
risquer à dire les meilleurs – qui exercent
leurs activités au Québec. Cette publication
sera un outil promotionnel pour ces artistes.
La Triennale devrait également encourager
les collectionneurs à acquérir des oeuvres de
ces artistes. Elle a comme objectif supplémentaire de motiver davantage les artistes, de
susciter chez eux une émulation intellectuelle
et professionnelle. La plupart des oeuvres sont
des oeuvres originales qui n’ont donc jamais
été présentées. Pour la majorité des artistes
sélectionnés, il s’agit de leur première exposition
au Musée. Nous disons : voici, de notre
point de vue, les meilleurs artistes. Le commissariat
est collectif. Coordonnés par Lesley
Johnstone, tous les conservateurs sont
engagés dans l’entreprise : Paulette Gagnon,
la conservatrice en chef, Josée Bélisle, Pierre
Landry et Mark Lanctôt. Je n’ai exercé qu’un
rôle critique. Je n’ai pas pris part à la sélection.
Le critère de sélection, c’était l’innovation
: les artistes devaient proposer quelque
chose de nouveau, produit au cours des
trois dernières années. Nous avons retenu
38 artistes et collectifs d’artistes. À mon avis,
la diversité est telle que je crois que tout le
monde devrait trouver satisfaction. Quoi
qu’il en soit, les conservateurs sont aptes à
défendre leur choix.
VDA – Comment se dessinent les
prochaines années ?
Marc Mayer – Il s’agit pour l’équipe que
je dirige et pour moi-même de faire en sorte
que tous les Montréalais aient une bonne
opinion de leur Musée d’art contemporain.
Il s’agit de convaincre des mécènes et des
collectionneurs de soutenir et le Musée et les
artistes en facilitant l’acquisition d’oeuvres
importantes qui seront des attractions en tant
que références esthétiques et historiques. Il
s’agit évidemment de continuer à encourager
les instances publiques à demeurer solidaires
du développement du Musée mais aussi de
l’ensemble du milieu des arts visuels. Au-delà
de ces perspectives générales, je dirais, de
façon plus ponctuelle, qu’au cours des
prochaines années, je compte m’employer à
profiler davantage le Musée comme le grand
musée de l’installation dans le monde.

Doyon-Rivest
Voici Logopagus, 2008
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N° 211, été 2008
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