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[ NUMÉRO EN KIOSQUE ] NUMÉROS ANTÉRIEURS ABONNEMENT
 

Zack, Etienne
On Reflection, 2006
Acrylique et huile sur toile
228, 6 x 198,1 cm
Achat, grâce au fonds du Symposium des
Collectionneurs, le 12 avril 2007
Collection Musée d'art contemporain de Montréal
A 07 12 P 1

 
   
   
 

Adad Hannah
Two Mirrors, 2008
Vidéogramme haute définition, 6 min 36 s,
En boucle
Image produite avec l’autorisation du Musée du Prado,
Madrid
Avec l’aimable permission de Pierre-François Ouellette
art contemporain, Montréal

 
   
   
 

Patrick Coutu
Friche 1 (en cours de réalisation, détails), 2008
Bronze
80 x 260 x 180 cm
Avec l’aimable permission dela Galerie
René Blouin, Montréal
Patrick Coutu, récipiendaire du prix Pierre-Ayot 2007,
remercie la Ville de Montréal et l’Association des
galeries d’art contemporain pour leur soutien
à la réalisation de Friche 1.

 
   
   

Romeo Gongora
Emmanuel, 2007-2008
Épreuve numérique couleur
197 x 138 cm

N° 211, été 2008

[ A R T   A C T U A L I T É ]

 

ENTREVUE AVEC MARC MAYER
DIRECTEUR DU MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL
L’ART CONTEMPORAIN
AU SERVICE DU PUBLIC
Propos recueillis par Bernard Lévy

MARC MAYER DIRIGE LE MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL DEPUIS QUATRE ANS. LA PÉRIODE NOUS A SEMBLÉ IDÉALE POUR L’INVITER À FAIRE UN PREMIER BILAN DE SES RÉALISATIONS. L’ENTRETIEN QU’IL A ACCORDÉ À VIE DES ARTS A EU LIEU UN MOIS AVANT L’OUVERTURE DE LA TRIENNALE, INITIATIVE DONT IL JUSTIFIE ICI LE BIEN-FONDÉ. IL ABORDE AUSSI LES PERSPECTIVES DE DÉVELOPPEMENT DES ARTS VISUELS AU QUÉBEC. L’ENTHOUSIASME DU DIRECTEUR DU MACM COLORE IRRÉPRESSIBLEMENT SES PROPOS.

Vie des Arts – Vous êtes entré en fonction il y a quatre ans. Si vous ne deviez retenir qu’une seule des réalisations que vous avez accomplies, laquelle mentionneriez-vous ?

Marc Mayer – Je crois qu’avec l’équipe que je dirige, nous avons donné l’impression aux Montréalais que le Musée d’art contemporain de Montréal s’adresse à eux. J’en prends pour preuve le fait que plus d’un millier de personnes ont assisté au vernissage de la triple exposition Yannick Pouliot- Geoffrey Farmer-Arnaud Maggs ; j’ajoute que cette exposition a bénéficié d’une couverture médiatique complète à l’échelle de Montréal et, au-delà, à travers le Canada. Bien sûr, des activités comme les Nocturnes contribuent à recruter un public plus large que celui propre à l’art contemporain. Voilà qui est réjouissant pour moi puisque je travaille pour le public ; j’en profite pour souligner ici que je ne travaille pas en priorité pour les artistes, ni pour les collectionneurs mais essentiellement pour le public. Je crois que le public, justement, s’en est rendu compte. Il me semble judicieux de continuer à marteler le message que le Musée d’art contemporain de Montréal est le plus important dans son domaine au Canada et l’un des plus importants en Amérique du Nord. Bien entendu, nous souhaiterions élargir encore les activités du Musée. J’admets, à cet égard, que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions.

Le mécénat dont nous bénéficions est encore timide, sans doute devons-nous accroître le nombre d’Amis du Musée. Les subventions provenant du Québec – quel que soit le parti au pouvoir – sont les plus généreuses par rapport à celles des gouvernements des autres provinces à l’égard d’établissements comparables au nôtre. En revanche, la proportion de l’aide publique dévolue aux arts visuels est faible par rapport à la part attribuée aux arts dits populaires comme le cinéma, par exemple. Or les artistes visuels sont, à mon avis, les plus libres et les plus innovateurs. Conjointement avec leurs homologues de l’étranger, ils sont donc les plus susceptibles de contribuer au développement et au rayonnement dynamique de la société. Pour faciliter leur épanouissement, il faudrait disposer d’ateliers d’artistes en plus grand nombre à Montréal. Je rappelle que Montréal a pris l’initiative, il y a quarante ans déjà, de soutenir l’art contemporain. En comparaison, Toronto qui vient de consacrer plus d’un demimilliard à ses infrastructures muséales, n’a rien prévu spécifiquement pour les arts visuels actuels. Donc Montréal demeure au Canada la locomotive de la culture visuelle.

VDA – Les grands musées d’aujourd’hui comptent de plus en plus sur le soutien de mécènes. Est-ce le cas du Musée d’art contemporain de Montréal ?

Marc Mayer – Les figures les plus marquantes du monde des affaires, les personnalités qui disposent d’une certaine fortune ou encore dont les revenus sont très confortables n’ont pas encore conscience que les institutions publiques s’érigent en tant que projets de société. Pour toutes sortes de raisons (historiques, économiques, sociales, culturelles), un très grand nombre des personnes qui sont à la tête d’entreprises florissantes ne sont pas nées et n’ont pas été élevées en sachant, par exemple, qu’il serait naturel qu’elles apportent un soutien financier ou matériel à un musée pour qu’il se développe et contribue ainsi à accroître le rayonnement de la ville. En l’occurrence, en soutenant le MACM, des mécènes donneraient à Montréal un rôle plus important dans le monde. C’est collectif un musée ; c’est quelque chose que l’on peut faire croître ensemble contrairement à une collection privée. Le Musée a les moyens pratiques de déléguer son directeur ou l’un de ses conservateurs à New York ou dans une autre métropole avant un vernissage et d’obtenir le droit d’acquérir une oeuvre en priorité par rapport à un particulier. Seul un musée peut faire ça pour un artiste et pour la collectivité qu’il représente ; ce que ne pourrait probablement pas faire un collectionneur privé. Encore faut-il que le musée dispose des moyens financiers.

VDA – Vous avez stimulé le milieu des collectionneurs, ainsi que les grandes entreprises susceptibles d’aider le Musée à faire certaines acquisitions.

Marc Mayer – Le mécénat s’est agrandi en quatre ans. Pour y parvenir, nous avons mis sur pied divers programmes. Par exemple, nous avons établi le Symposium des collectionneurs. La règle du jeu est la suivante : on présente en détail à des collectionneurs, qui versent 1000 $ chacun, trois oeuvres dont le Musée souhaite faire l’acquisition. Et ce sont eux qui décident laquelle sera retenue. Ils discutent puis votent sans que le personnel du Musée ait un mot à dire. C’est ainsi que nous avons fait récemment l’acquisition d’un tableau d’Étienne Zack. Nous allons renouveler ce genre d’événement. Vous constatez que le personnel du Musée ne s’arroge pas le droit exclusif de déterminer qui sont les meilleurs artistes. Je suis conscient que les amateurs et les collectionneurs ont souvent un autre point de vue. Ils réussissent à nous faire percevoir parfois des choses que notre oeil, sans doute trop sollicité, ne voit peut-être pas. Justement, nous sommes en quête d’un ou de plusieurs mécènes pour décerner trois prix du public pour la Triennale (25 000 $, 15 000$ et 10 000 $). Nous pensons que ce serait intéressant que chaque visiteur vote pour l’oeuvre qui le touche ou l’impressionne le plus. En offrant au public la possibilité d’exprimer son goût, je crois qu’on l’invite en même temps à s’attarder davantage et à réfléchir sachant que son choix enrichira ou non un artiste. C’est un peu l’idée de responsabiliser le visiteur qui se profile derrière ce projet.

VDA – Vous trouvez que le MACM n’est pas assez grand.

Marc Mayer – Oui, le Musée est trop petit. Sa conception empêche un agrandissement en hauteur. Il faudrait donc l’allonger, l’élargir… Mais même ainsi le gain que l’on pourrait faire serait modeste. Par exemple, il n’est pas possible, compte tenu de l’espace disponible actuellement, de pouvoir réaliser une exposition qui raconterait l’histoire du développement de l’abstraction à Montréal. Ce projet est pourtant essentiel et majeur pour expliquer et pour faire comprendre pourquoi et comment l’abstraction québécoise se distingue des autres écoles d’abstraction. Il serait nécessaire aussi de pouvoir expliquer la diversité de la création moderne. Une telle connaissance devrait permettre d’établir le haut degré de sophistication de l’art québécois contemporain qui justifie d’ailleurs que l’on n’invite pas n’importe quels artistes étrangers mais seulement ceux dont les oeuvres comptent un degré de qualité les rendant susceptibles d’être appréciés par un milieu de connaisseurs. Montréal doit pouvoir se servir de son musée d’art contemporain pour sa propre fierté. Pour le moment, c’est impossible parce que la collection du Musée est entièrement en réserve. Nous donnons donc priorité aux expositions temporaires. Je concède qu’elles ont le mérite d’attirer le public puisque les gens veulent voir des choses nouvelles. Néanmoins, faute d’espace, faute peut-être d’un lieu particulier, nous sommes dans l’incapacité de donner une idée juste et fidèle de l’ensemble de l’art contemporain québécois aux Québécois et, bien sûr, aux étrangers curieux de savoir qui nous sommes.

VDA – D’où l’idée d’exploiter le Silo no 5, bâtiment industriel qui se dresse dans le port de Montréal.

Marc Mayer – En effet. Mais je m’empresse de dire qu’il ne s’agit nullement d’abandonner le musée actuel. Non. Ce serait une erreur. Le Silo offre quatre fois plus d’espace que le musée actuel. Il offre la perspective de revenus autonomes de la part des touristes et des Montréalais qui, je le précise, ne s’intéressent absolument pas à l’art contemporain mais qui bénéficieraient d’une vue exceptionnelle sur Montréal. Le Silo serait donc une attraction en soi, une attraction incontournable. En somme, sa position géographique en fait un endroit parfait comme site préalable à une visite de Montréal. En investissant le Silo no 5, le Musée ne défendrait pas seulement la cause de l’art contemporain mais la cause de Montréal en tant que ville exceptionnelle, en tant que métropole culturelle et économique.

VDA – L’entretien d’un tel bâtiment n’engendrerait-il pas des frais pharaoniques?

Marc Mayer – Les frais seraient largement supérieurs à ceux du Musée. Cependant ils ne seraient pas pour autant pharaoniques. Contrairement au Musée, nous ne serions pas tenus de faire trois expositions par an ; une seule ou deux suffirait. Mais surtout le bâtiment ne se limiterait pas qu’à l’art. Il serait doté d’un belvédère, de promenades intérieures, de restaurants, de commerces, de logements… Bref ce serait une source de revenus qui donnerait son autonomie au Musée. Le but principal consisterait donc à protéger l’indépendance d’action du Musée. En somme à éviter au Musée d’être toujours à la merci de financements assortis d’obligations et de contraintes. On ne sert vraiment le public qu’à condition d’être purement indépendant. Pour l’instant, c’est l’État qui, dans les limites physiques actuelles, assure l’indépendance du Musée. Si l’on veut accroître les activités du Musée, il faut trouver des revenus supplémentaires (frais de stationnement, commerces, produits dérivés…). De ce point de vue, ce projet exige d’être sérieusement étudié.

VDA – Vous avez conçu l’idée d’une Triennale. Pourquoi?

Marc Mayer – Nous avions tout d’abord eu l’idée d’organiser une biennale. Mais Paulette Gagnon, la conservatrice en chef du Musée, nous a fait remarquer que le renouvellement de la scène des arts visuels suit une rotation de trois ans. C’est pourquoi nous avons opté pour une triennale. Nous avons observé également une grande ignorance du public à l’égard des arts visuels. Or l’actuelle génération d’artistes est certainement la plus diversifiée et surtout la plus dynamique de toute l’histoire de l’art du Québec! La scène artistique québécoise se compare très bien à toutes les scènes artistiques du monde. Donc cette Triennale est organisée non seulement pour donner une plus grande confiance aux artistes et offrir une plate-forme à leur talent sinon à leur génie mais aussi pour donner une meilleure confiance à la société qui entoure ces artistes, société où je décèle parfois un léger sentiment d’infériorité qui, à mes yeux, n’est nullement justifié.

VDA – Il existe déjà une Biennale à Montréal ; la Manif d’art qui se déroule à Québec, est l’équivalent d’une biennale. De nombreuses manifestations ambitieuses et très variées parsèment le calendrier. Elles n’ont malheureusement pas de succès public. Comment une Triennale se surajoutant à un programme déjà surchargé se démarquera-t-elle ? Comment séduira-telle un public suffisamment large pour qu’elle obtienne un franc succès ?

Marc Mayer – Tout d’abord le Musée compte déjà un public fidèle. Nous avons des moyens de communication (publicité, relations publiques) qui permettent de toucher notre public. La qualité de nos activités nous assure l’attention des médias. Le Musée dispose de ressources professionnelles et techniques permanentes qui ont fait leurs preuves. Enfin, les salles du Musée sont conçues pour des expositions. Il s’agit d’avantages importants sur la plupart des activités qui jalonnent la vie artistique. Donc le Musée possède vraiment les moyens de faire une exposition de l’envergure d’une triennale. Cet événement sera assorti d’une publication qui va vraiment servir à la promotion de la culture et contribuer à mieux faire connaître en premier lieu au public québécois mais, bien sûr, à d’autres publics, des artistes de premier plan – autant se risquer à dire les meilleurs – qui exercent leurs activités au Québec. Cette publication sera un outil promotionnel pour ces artistes. La Triennale devrait également encourager les collectionneurs à acquérir des oeuvres de ces artistes. Elle a comme objectif supplémentaire de motiver davantage les artistes, de susciter chez eux une émulation intellectuelle et professionnelle. La plupart des oeuvres sont des oeuvres originales qui n’ont donc jamais été présentées. Pour la majorité des artistes sélectionnés, il s’agit de leur première exposition au Musée. Nous disons : voici, de notre point de vue, les meilleurs artistes. Le commissariat est collectif. Coordonnés par Lesley Johnstone, tous les conservateurs sont engagés dans l’entreprise : Paulette Gagnon, la conservatrice en chef, Josée Bélisle, Pierre Landry et Mark Lanctôt. Je n’ai exercé qu’un rôle critique. Je n’ai pas pris part à la sélection. Le critère de sélection, c’était l’innovation : les artistes devaient proposer quelque chose de nouveau, produit au cours des trois dernières années. Nous avons retenu 38 artistes et collectifs d’artistes. À mon avis, la diversité est telle que je crois que tout le monde devrait trouver satisfaction. Quoi qu’il en soit, les conservateurs sont aptes à défendre leur choix.

VDA – Comment se dessinent les prochaines années ?

Marc Mayer – Il s’agit pour l’équipe que je dirige et pour moi-même de faire en sorte que tous les Montréalais aient une bonne opinion de leur Musée d’art contemporain. Il s’agit de convaincre des mécènes et des collectionneurs de soutenir et le Musée et les artistes en facilitant l’acquisition d’oeuvres importantes qui seront des attractions en tant que références esthétiques et historiques. Il s’agit évidemment de continuer à encourager les instances publiques à demeurer solidaires du développement du Musée mais aussi de l’ensemble du milieu des arts visuels. Au-delà de ces perspectives générales, je dirais, de façon plus ponctuelle, qu’au cours des prochaines années, je compte m’employer à profiler davantage le Musée comme le grand musée de l’installation dans le monde.

Doyon-Rivest
Voici Logopagus, 2008
240 x 240 x 75 cm (mascotte)

N° 211, été 2008

© 2008 Vie des Arts