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Sans titre (en formation) 1991
Fer
H : 3,4 cm ; D : 33,4 cm

 
 

Sans titre no 38 (signe)
Acrylique sur rayonne et bois
215 x 146 cm
1984

 
 
 

N° 212, automne 2008

[ P L E I N S  F E U X ]

 

JOHN HEWARD
LES OBJETS INEFFABLES DU RIEN

Bernard Lévy

PLUS QUE D’UN MALAISE, LES OEUVRES DE JOHN HEWARD TÉMOIGNENT D’UN ÉTAT DE MAL-ÊTRE. MAIS PLUS ÉTONNANT ENCORE, ELLES TRANSFÈRENT UN TEL ÉTAT AUPRÈS DE CERTAINS DE SES OBSERVATEURS. IL N’EST PAS RARE DE REMARQUER QU’APRÈS S’ÊTRE ARRÊTÉS SEULEMENT DEVANT DEUX OU TROIS OEUVRES, ILS S’EN DÉTOURNENT ET NE POURSUIVENT PAS DAVANTAGE LA VISITE DE L’EXPOSITION JOHN HEWARD. UN PARCOURS/UNE COLLECTION. CES GENS ONT TORT.

« Depuis plus de vingt ans, je travaille dans le domaine de la peinture et de la sculpture, sur les axes de la permanence et de la nonpermanence, de la saisie et de la fluctuation. Ces objets sont conçus pour agir comme points de concentration, comme champs pour les polarités de la croissance et de la pourriture, de la formation et de la destruction. Des manières de travailler et d’expérimenter, à la fois gestuelles / expressionnistes et réductionnistes / existentielles cohabitent et coexistent comme collusions et fusions sur le terrain de la réalité perceptuelle et physique. »
John Heward, 1993.




Sans titre (autoportrait)
Acrylique et huile sur rayonne
157,3 x 143 cm
1994-2003

Ce qu’il y a d’étonnant (certains diraient rebutant voire insupportable) dans les oeuvres de John Heward tient probablement à leur brutale simplicité apparente, à la rudesse de leurs formes, à la grossièreté de leurs matériaux (la plupart du temps récupérés dans quelque entrepôt ou usine désaffectée). Il faut dépasser ce stade épidermique pour aborder les pièces une à une et retrouver lentement, s’il se peut, leur genèse soit la signification du geste qui en est à l’origine. À ce prix pourra éclore l’attitude de méditation qu’elles appellent.

Certes l’oeil exige d’apprivoiser les objets que réalise John Heward depuis plus de quarante ans, ce dont l’exposition donne un bon aperçu. Encore que le temps risque parfois d’être long avant d’atteindre la familiarité par laquelle une oeuvre d’art se livre et se donne à voir avec plaisir.

NI PEINTURES, NI SCULPTURES
Plus encore que l’inconfort d’exister, les productions de John Heward expriment le malheur de vivre avec une telle économie de moyens que certains la qualifieraient volontiers de pauvreté. La simplicité un peu primaire des formes (un trait, un cercle, une tache) grossièrement tracées sur un support matérialisé souvent par un drap de toile ou de rayonne déchiré, une bâche usée jusqu’à la trame, une planche de bois brisée a de quoi subjuguer et peut-être navrer l’amateur d’oeuvres bien policées. Qui ne s’arrête pas suffisamment devant ces choses se sentira agressé par elles ; plus le regard fuit plus les dégoulinures et les éclaboussures qui maculent les peintures, plus les éraflures et les égratignures qui stigmatisent les sculptures attiseront un climat de provocation proche de la violence – violence picturale / verbale – qui prend le regardeur à la gorge. Les dessins délibérément maladroits (têtards dignes, pour certains observateurs, d’un enfant de quatre ans) suscitent aux yeux des visiteurs pressés d’autres réactions : l’excès de leur dépouillement les rend dérisoires, les disqualifient en tant qu’oeuvres d’art. Malheureux contresens.

Tout d’abord, il faut admettre qu’au sujet des oeuvres de John Heward, le mot peinture ne convient pas pour désigner les montages de l’artiste : toiles roulées, froissées, suspendues par un coin ou partiellement superposées ; le mot sculpture ne convient pas non plus pour désigner les pièces de métal : tuyaux que traversent des fils d’acier, structures à angle droit, couronnes de fer rouillées. Il s’agit de restes ou d’artefacts mais il vaudrait mieux, comme le suggère l’artiste, parler d’objets à leurs propos. Or le martyre de ces objets (déchirure, fêlure, rouille) est symbolique de l’âpre goût de l’existence, des heurts et des blessures qui jalonnent la vie humaine. Voilà ce que donne à voir sans fard John Heward.

En se livrant à une aussi radicale critique de l’acte de création artistique (peinture, sculpture, dessin mais aussi photographie et performance), John Heward tente de trancher entre ce qui relève de la posture, du spectacle, du convenu et ce qui relève de l’authentique, du centre, du noyau. Sa réponse c’est l’exaltation du geste dans ce qu’il peut avoir de premier c’est-à-dire dépouillé de tout artifice : fruit d’une ascèse, d’une épuration. Il ne s’agit donc pas d’un geste dont le caractère serait primitif, spontané, automatique voire automatiste. En d’autres mots, les oeuvres de John Heward témoignent du renoncement de l’artiste à tout illusionnisme. Cette position peut être qualifiée d’iconoclaste notamment quand il intervient en recouvrant des photos de peinture ou encore en déchirant les toiles, en les laissant choir sur le sol, en les suspendant à des poutres ou en les accrochant au mur par diverses attaches dans le sens qu’on voudra.

NI FIGURATION, NI ABSTRACTION
John Heward n’a pas honte de qualifier ses méthodes de réductionnistes. Il ne serait pas non plus trop réducteur de rappeler que l’artiste ne cache pas avoir traversé plusieurs périodes de dépression. Ce fait quoique troublant ne conduit pas à proprement parler à des explications, ni même à des justifications concernant le caractère déstabilisant de la production de l’artiste. La position que défend John Heward est esthétique. Et, par là, philosophique. Son sujet c’est le rien. Il est parfois insoutenable de représenter le rien quand le rien évoque, par exemple, la vie humaine. À cette fin, l’artiste s’appuie sur des formes qu’il qualifie juste de traces dans la gamme des tons de blanc, de noir, de gris, de brun. Il parsème ses oeuvres de lettres, de mots : vestiges de messages dont le sens s’est évanoui.

Le dépouillement des objets et leur dénuement perçus comme des moments de résistance au temps ou, à l’inverse, de consentements à l’usure du temps forcent le visiteur au silence et l’invitent à débusquer le caractère sacré des objets quand ils se parent des vertus ineffables du rien : de la tache qui macule la surface de la toile, du geste gauche qui a engendré un vague visage.

De la rudesse du tissu naît la sensation qu’il vaudrait la peine de le toucher pour en apprécier les modulations tactiles, de l’opacité de la peinture surgit le sentiment d’une luminosité voilée. Du croisement des contraires (austérité / sensualité, présence / absence, liaison / rupture) convergent lentement les conditions propices à une méditation. Une fois vaincus les obstacles ou les préjugés, voilà ce que recèle la contemplation des objets (il s’agit d’oeuvres d’art après tout) de John Heward. Ils murmurent plus qu’ils ne crient dans leur langage muet et cru qu’il est dramatique de vivre. Toujours. Dramatique et tragique aussi.

NOTES BIOGRAPHIQUES

John Heward est né à Montréal en 1934 ; il y vit et y travaille. Il a d’abord étudié l’histoire et la littérature à l’Université Bishop’s (Lennoxville) puis a entrepris une maîtrise en histoire à l’Université McGill. En 1957, il s’installe à Londres en Angleterre et exerce la profession d’éditeur pour le compte de Penguin Books jusqu’en 1963. De retour au Canada, après un bref passage au Musée du Canada (actuel Musée canadien des civilisations), il travaille au Pavillon du Canada de l’Exposition universelle de Montréal (1967) puis crée une entreprise de gestion. C’est vers la fin des années 1960 qu’il se consacre entièrement à l’art. Il développe ses thèmes de prédilection (portraits, paysages) sur un mode qui lui est propre en l’occurrence par le truchement du masque (comme interprétation de la tête ou du visage) et par le truchement de l’opacification (comme interprétation minimaliste de l’espace). En 1976, Heward aborde la photographie par le biais de la performance. Parallèlement, l’artiste se produit comme batteur avec de petites formations de free jazz et de musique improvisée contemporaine. L’exposition de 1993 au Centre d’art Agnès Etherington (Kingston, Ontario) représente un moment fort dans la carrière de John Heward : il y présente les oeuvres de la série Figures (Forming) entreprises à partir de 1985. Dans les années 1990, il produit des sculptures en acier longilignes, ainsi que des oeuvres faites essentiellement de tissus que soutiennent des supports de bois ou de métal. John Heward a principalement exposé ses productions dans des galeries et des musées au Canada (Musée d’art contemporain de Montréal, 1976 ; Musée des beaux-arts du Canada, 1977), la plupart du temps à Montréal et à Toronto, mais également à Québec, Ottawa, Kingston, Guelph, Calgary, Halifax, Vancouver ; à l’étranger : Londres, Paris, New York, Pékin. Il est représenté à Montréal par la Galerie Roger Bellemare.

 

CATALOGUE

JOHN HEWARD
UN PARCOURS / UNE COLLECTION

23 x 23 cm Bilingue français et anglais Reproductions en couleurs CD de pièces musicales auxquelles participe l’artiste Musée national des beaux-arts du Québec, 2006 250 pages 39,95 $

 

 

EXPOSITIONS

JOHN HEWARD
UN PARCOURS / UNE COLLECTION

Peintures, sculptures, dessins Exposition réalisée grâce au don de 95 oeuvres par l’artiste

Direction du projet : Yves Lacasse,
directeur des collections
et de la recherche

Commissaire : Michel Martin,
conservateur de l’art contemporain

Recherche, catalogue des oeuvres
et bibliographie : Claude Thibault

Design de l’exposition :
Marie-France Grondin

Musée national des beaux-arts
du Québec
Parc des Champs-de-Bataille
Québec

Du 13 mars au 24 août 2008

Galerie de l’Université
du Québec à Montréal
1400, rue Berri
Montréal

Du 24 octobre au 22 novembre 2008

 

 

N° 212, automne 2008

© 2008 Vie des Arts