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Rita Letendre
Espace, 1967
Acrylique sur toile
127 x 183 cm
Collection MNBAQ, don anonyme.
Restauration effectuée par
le Centre de conservation du Québec.
 
 

Marcelle Ferron
Kanaka, 1962
Huile sur toile
Coll. MNBAQ
     
 
 

N° 215, été 2009

[ P L E I N S  F E U X ]

 

FEMMES ARTISTES
CONNAÎTRE L’ART AUTRE

CHRISTIANE BAILLARGEON

«L’art visuel, n’a pas de langue ni de frontière.
Il est forme et couleur, il est accessible à tous.»
Esther Trépanier


Esther Trépanier
Directrice générale du Musée national
des beaux-arts du Québec

Femmes artistes. La conquête d’un espace, 1900-1965 constitue l’événement qu’Esther Trépanier, nouvelle directrice générale du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) a préparé pour marquer son entrée en fonction. En poste depuis le 1er septembre 2008, elle compte parmi les rares femmes à occuper la direction d’un musée national. Suivant la tradition des grands musées américains, elle a voulu ponctuer son arrivée par une exposition-signature. Historienne passionnée d’art québécois, elle a choisi de puiser à même les ressources internes de l’établissement qu’elle dirige et s’est donc servi des oeuvres de la collection pour se risquer à proposer un nouveau regard sur l’art québécois, car telle est l’ambition de son exposition inaugurale.



La proposition est tout à fait cohérente avec les objectifs de l’institution dont le mandat principal consiste à diffuser les oeuvres québécoises. Le projet constitue le premier jalon de la volonté de la nouvelle directrice générale : « Je veux que le visiteur réalise à quel point les femmes ont été de grandes artistes, à quel point elles ont contribué à l’histoire de l’art d’ici au sujet duquel beaucoup reste à découvrir.1 » Pour faire connaître davantage l’art d’ici et en développer la ferveur, puisque « l’amour croît avec la connaissance », il faut découvrir les artistes « autres ». Elles sont nombreuses à avoir contribué généreusement pour n’obtenir, en gage, que le collectif oubli.

Les oeuvres retenues proposent une vision nouvelle de notre histoire de l’art, celle que la perception des femmes a matérialisée et qui révèle une approche différente de la modernité. Structurée chronologiquement, l’exposition permet d’abord de constater l’émergence du professionnalisme. Le rôle important joué par le Women’s Art Society et l’Art Association of Montreal dont Georgia de l’Aubinière, Amelia Frederica Dyneley de même qu’Édith Hemming sont les figures marquantes. Ensuite, la formation artistique spécialisée devient accessible grâce à l’ouverture de l’École d’art de l’Art Association of Montreal (dès les années 1880), suivie de celles des Écoles des Beaux-Arts de Québec (1922) et de Montréal (1923). Ceci donne lieu à une effervescence qui se traduit au cours de la première moitié du XXe siècle par des regroupements d’artistes qui multiplient les occasions de diffuser les oeuvres, par exemple, le Groupe de Beaver Hall2 (1920) et la Société d’art contemporain (de 1939 à 1948), plus tard le groupe des Automatistes (entre les années 1940 et 1950). L’importance de l’exposition Fémina (1947) est soulignée puisqu’il s’agit de la première exposition qu’un musée dédie au travail d’artistes femmes. Parmi les exposantes figurent notamment Sylvia Daoust (1902-2004), Suzanne Duquet (1916-2000), Agnès Lefort (1891-1973) et Marian Dale Scott (1906-1993).


Jeanne Rhéaume
Portrait de femme, 1947
Huile sur toile
Collection MNBAQ

UNE VISION PLUS INTIMISTE
La représentation du corps humain est abordée de façon novatrice ; on note que ce thème est pratiquement exclu de l’art fait par les hommes. Les femmes se sont permis le portrait : elles représentent des gens de leur entourage, des membres de leur famille, des enfants, etc. Si elles peignent des paysages, elles aussi, elles favorisent les scènes proches de leur réalité : l’environnement urbain ou les lieux de villégiature qu’elles fréquentent, la Gaspésie, par exemple. Leur interprétation plus intime est très éloignée des grands espaces sauvages véhiculant l’idéologie de la conquête de la nature fréquente dans les images de leurs collègues masculins. Les paysages de cette exposition sont davantage le reflet de la réalité immédiate et de la quotidienneté.

Ni un style, ni une manière particulière ne ressort de l’ensemble qui démontre plutôt comment la variété des influences modernes s’est infiltrée dans des démarches particulières. Des tableaux de Suzanne Duquet (1916-2000), par exemple, La Femme en mauve (1945), peut-être aussi certaines images d’Agnès Lefort (1891-1973), comme La Madone des Iles (1938) révèlent une exubérance chromatique et formelle propre aux fauves. La touche apparente et la lumière du tableau d’Helen Gallaway McNicol (1879-1915) intitulé A l’ombre de l’arbre (vers 1910) évoque les préoccupations du mouvement impressionniste. La dominance des motifs et la simplification des formes du Portrait de femme (1947) de Jeanne Rhéaume (1915-2000) rappellent le style de Matisse. L’expressionnisme caricatural de Daumier semble avoir été insufflé aux compositions de Sylvia Ary (1923), notamment dans Le rire (1950). D’autres filiations pourraient être établies aussi avec Picasso, Modigliani, Seurat, etc. En fait, toutes les tendances modernes sont actualisées.

La sculpture est moins représentée mais les quelques pièces retenues, alignées à l’entrée de la salle, sont bien mises en évidence. Quoique leur échelle soit modeste, les oeuvres correspondent aux préoccupations spatiales modernes. Absolu et matière (1961) d’Yvette Bisson (1926-) est d’approche minimaliste ; en revanche la structure d’acier de Françoise Sullivan (1924-) Chute concentrique (1962), plus complexe, rappelle les oeuvres de maturité de l’Américain David Smith. L’expressivité se dégage de Bedawbenokwa, jeune Huronne (1936) de Sylvia Daoust (1902-2004), de la rondebosse en taille directe de Suzanne Guité (1926-1981), Le Chercheur d’espace (1948), de même que de l’assemblage à claire-voie de la maquette pour le « Monument au prisonnier politique inconnu » réalisée par Anne Kahane.

DU COURAGE,
ENCORE DU COURAGE
Une place importante est réservée aux femmes du Refus global. La richesse de la matière et l’ampleur du geste font de Kanaka (1962) de Marcelle Ferron (1924-2001) une oeuvre touchante. Madeleine Arbour (1923-), Françoise Sullivan, et les autres pionnières que la démarche a menées à l’abstraction, en particulier Rita Letendre (1928- ), Marcella Maltais (1933- ) et Suzanne Bergeron (1930-1998) ont exploité la matérialité de la peinture, son expressivité et ses propriétés formelles.

La conquête dont il est question n’est pas celle de l’espace, avec ses ambitions infinies qui ont mené l’homme jusqu’à la lune, mais celle d’un espace humain où des acquis artistiques et sociaux sont en cause. L’invasion vise le droit à l’expression, la prise de la parole. La volonté guerrière était nécessaire pour se tailler une place et vivre l’art envers et contre tous ! Aux femmes artistes il a fallu un engagement d’une rare envergure pour rester fidèles à leur passion en dépit des nombreuses tâches, responsabilités et devoirs qui leur incombaient d’office. Quel courage, quelle persévérance dans l’exercice d’un métier que les circonstances et le contexte défavorisaient souvent !


Suzanne Bergeron
Cratère rouge, 1966
Huile sur toile
162 x 130 cm
Collection MNBAQ

Quelques-unes de ces braves vivent encore, ces plus jeunes sont octogénaires ou presque ! En cette époque pré-féministe3, les revendications s’élaborent ; les luttes n’ont pas encore été livrées. Les victoires sont lointaines.

Visiter l’exposition Femmes artistes c’est choisir de se souvenir, de raviver sa mémoire, de saisir de nouveaux faits et ainsi d’augmenter notre connaissance de l’art moderne du Québec. Bien secondée par Pierre Landry, le coordonnateur du projet et conservateur de l’art contemporain au MNBAQ, Esther Trépanier a exercé des choix judicieux. La répartition des oeuvres dans l’espace permet un agréable voyage dans le temps, depuis les balbutiements du métier d’artiste chez les femmes jusqu’à l’abstraction. L’exposition Femmes artistes propose beaucoup plus qu’une enfilade d’oeuvres, elle donne au visiteur le privilège de « retisser les trames qui rendront plus riche et réelle son histoire : artistique et sociale ». Une belle occasion de trouver quelques éléments significatifs qui modifient les connaissances sur les fondements de l’art actuel du Québec, bien au-delà de la dichotomie des genres. Merci et bravo pour cette volonté d’actualiser l’histoire !


Le MNBAQ offre à ses visiteurs cet été : une exposition rétrospective de l’audacieuse et tenace sculpteure de la lumière, Micheline Beauchemin ; une salle consacrée à Charles Daudelin, peintre et dessinateur, pionnier de la sculpture abstraite au Québec ; de même qu’une exposition sur l’art américain des années 1850 à 1950 ; de nombreuses images juxtaposées laissant au visiteur le privilège de faire lui-même des liens.

1 Citation extraite de l’entrevue réalisée à Montréal, le 8 mai 2009
2 Le Groupe du Beaver Hall était une association sans structure dont les membres partageaient des ateliers square Beaver Hall. Bien que le Groupe, formé à l’automne 1920, n’ait survécu qu’un an et demi, les amitiés et les alliances nouées alors se poursuivirent pendant les vingt années suivantes. D’après Cybermuse, http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/enthusiast/ thirties/content_f.jsp?chapter=2
3 Même si la première manifestation internationale des femmes avaient déjà eu lieu en 1911, ce n’est qu’au cours des années soixante que l’égalité des droits progresse significativement donnant lieu, par exemple, à la loi sur l’égalité des salaires, votée aux États-Unis en 1963.

 

Femmes artistes est la première de deux expositions consacrées à l’art des femmes québécoises et canadiennes du XXe siècle. Pendant ce siècle, elles ont accédé à la professionnalisation de leur travail artistique. Les participantes sont des spécialistes, elles travaillent et exposent, assumant pleinement leur engagement envers la création en arts visuels. Femmes artistes. La conquête d’un espace. 1900-1965 fait découvrir la contribution de cinquante femmes pendant les six premières décennies du siècle dernier. Dans ce volet historique, la sélection est extraite des quelque deux mille six cents oeuvres réalisées par des femmes dont dispose le MNBAQ. Il s’agit d’un éloquent témoignage de la ténacité dont ces artistes ont fait preuve pour se tailler une place dans le milieu de l’art. Au cours de l’été 2010, le deuxième volet s’étendra des années 1960 à aujourd’hui. Les oeuvres des artistes sélectionnées témoignent des répercussions des grands enjeux féministes.

EXPOSITION

FEMMES ARTISTES.
LA CONQUÊTE D’UN ESPACE,
1900-1965

OEuvres de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec
Commissaire : Esther Trépanier,
directrice générale

Musée national des beaux-arts
du Québec
Parc des Champs-de-Bataille
Québec
G1R 5H3
Tél. : 418 644-6460
www.mnba.qc.ca

Du 7 mai au 16 août 2009

 

N° 215, été 2009

© 2009 Vie des Arts