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N° 215, été 2009
[ P L E I N S F E U X ]
FEMMES ARTISTES
CONNAÎTRE L’ART AUTRE
CHRISTIANE BAILLARGEON
«L’art visuel, n’a pas de langue ni de frontière.
Il est forme et couleur, il est accessible à tous.»
Esther Trépanier

Esther Trépanier
Directrice générale du Musée national
des beaux-arts du Québec |
Femmes artistes. La conquête d’un espace, 1900-1965 constitue l’événement qu’Esther
Trépanier, nouvelle directrice générale du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ)
a préparé pour marquer son entrée en fonction. En poste depuis le 1er septembre 2008, elle
compte parmi les rares femmes à occuper la direction d’un musée national. Suivant la tradition
des grands musées américains, elle a voulu ponctuer son arrivée par une exposition-signature.
Historienne passionnée d’art québécois, elle a choisi de puiser à même les ressources internes
de l’établissement qu’elle dirige et s’est donc servi des oeuvres de la collection pour
se risquer à proposer un nouveau regard sur l’art québécois, car telle est l’ambition
de son exposition inaugurale.
La proposition est tout à fait cohérente
avec les objectifs de l’institution dont
le mandat principal consiste à diffuser les
oeuvres québécoises. Le projet constitue le
premier jalon de la volonté de la nouvelle
directrice générale : « Je veux que le visiteur
réalise à quel point les femmes ont été de
grandes artistes, à quel point elles ont
contribué à l’histoire de l’art d’ici au sujet
duquel beaucoup reste à découvrir.1 » Pour
faire connaître davantage l’art d’ici et en
développer la ferveur, puisque « l’amour croît
avec la connaissance », il faut découvrir les
artistes « autres ». Elles sont nombreuses
à avoir contribué généreusement pour
n’obtenir, en gage, que le collectif oubli.
Les oeuvres retenues proposent une vision
nouvelle de notre histoire de l’art, celle que
la perception des femmes a matérialisée et
qui révèle une approche différente de la
modernité. Structurée chronologiquement,
l’exposition permet d’abord de constater
l’émergence du professionnalisme. Le rôle
important joué par le Women’s Art Society
et l’Art Association of Montreal dont Georgia
de l’Aubinière, Amelia Frederica Dyneley de même qu’Édith Hemming sont les figures
marquantes. Ensuite, la formation artistique
spécialisée devient accessible grâce à l’ouverture
de l’École d’art de l’Art Association of
Montreal (dès les années 1880), suivie de
celles des Écoles des Beaux-Arts de Québec
(1922) et de Montréal (1923). Ceci donne
lieu à une effervescence qui se traduit au
cours de la première moitié du
XXe siècle par des regroupements
d’artistes qui multiplient les
occasions de diffuser les oeuvres,
par exemple, le Groupe de
Beaver Hall2 (1920) et la Société
d’art contemporain (de 1939 à
1948), plus tard le groupe des
Automatistes (entre les années
1940 et 1950). L’importance de
l’exposition Fémina (1947) est
soulignée puisqu’il s’agit de la
première exposition qu’un
musée dédie au travail d’artistes
femmes. Parmi les exposantes
figurent notamment Sylvia
Daoust (1902-2004), Suzanne
Duquet (1916-2000), Agnès
Lefort (1891-1973) et Marian
Dale Scott (1906-1993).

Jeanne Rhéaume
Portrait de femme, 1947
Huile sur toile
Collection MNBAQ
UNE VISION
PLUS INTIMISTE
La représentation du corps
humain est abordée de façon
novatrice ; on note que ce thème
est pratiquement exclu de l’art
fait par les hommes. Les femmes
se sont permis le portrait : elles
représentent des gens de leur
entourage, des membres de leur
famille, des enfants, etc. Si elles
peignent des paysages, elles aussi,
elles favorisent les scènes proches
de leur réalité : l’environnement urbain ou
les lieux de villégiature qu’elles fréquentent,
la Gaspésie, par exemple. Leur interprétation
plus intime est très éloignée des grands espaces
sauvages véhiculant l’idéologie
de la
conquête de la nature fréquente dans les
images de leurs collègues masculins. Les
paysages de cette exposition sont davantage
le reflet de la réalité immédiate et de
la quotidienneté.
Ni un style, ni une manière particulière ne
ressort de l’ensemble qui démontre plutôt
comment la variété des influences modernes
s’est infiltrée dans des démarches particulières.
Des tableaux de Suzanne Duquet
(1916-2000), par exemple, La Femme en mauve (1945), peut-être aussi certaines
images d’Agnès Lefort (1891-1973), comme La Madone des Iles (1938) révèlent une
exubérance chromatique et formelle propre
aux fauves. La touche apparente et la lumière
du tableau d’Helen Gallaway McNicol
(1879-1915) intitulé A l’ombre de l’arbre (vers 1910) évoque les préoccupations du
mouvement impressionniste. La dominance
des motifs et la simplification des formes du Portrait de femme (1947) de Jeanne
Rhéaume (1915-2000) rappellent le style
de Matisse. L’expressionnisme caricatural de
Daumier semble avoir été insufflé aux
compositions de Sylvia Ary (1923), notamment
dans Le rire (1950). D’autres filiations pourraient
être établies aussi avec
Picasso, Modigliani, Seurat, etc.
En fait, toutes les tendances
modernes sont actualisées.
La sculpture est moins représentée
mais les quelques pièces
retenues, alignées à l’entrée de
la salle, sont bien mises en évidence.
Quoique leur échelle soit
modeste, les oeuvres correspondent
aux préoccupations spatiales
modernes. Absolu et
matière (1961) d’Yvette Bisson
(1926-) est d’approche minimaliste
; en revanche la structure
d’acier de Françoise Sullivan
(1924-) Chute concentrique (1962), plus complexe, rappelle
les oeuvres de maturité de l’Américain
David Smith. L’expressivité
se dégage de Bedawbenokwa,
jeune Huronne (1936) de Sylvia
Daoust (1902-2004), de la rondebosse
en taille directe de
Suzanne Guité (1926-1981), Le
Chercheur d’espace (1948), de
même que de l’assemblage à
claire-voie de la maquette pour
le « Monument au prisonnier
politique inconnu » réalisée par
Anne Kahane.
DU COURAGE,
ENCORE DU COURAGE
Une place importante est réservée aux
femmes du Refus global. La richesse de la
matière et l’ampleur du geste font de Kanaka (1962) de Marcelle Ferron (1924-2001) une
oeuvre touchante. Madeleine Arbour (1923-),
Françoise Sullivan, et les autres pionnières
que la démarche a menées à l’abstraction, en
particulier Rita Letendre (1928- ), Marcella Maltais (1933- ) et Suzanne Bergeron
(1930-1998) ont exploité la matérialité de la
peinture, son expressivité et ses propriétés
formelles.
La conquête dont il est question n’est pas
celle de l’espace, avec ses ambitions infinies
qui ont mené l’homme jusqu’à la lune, mais
celle d’un espace humain où des acquis artistiques
et sociaux sont en cause. L’invasion vise
le droit à l’expression, la prise de la parole.
La volonté guerrière était nécessaire pour se
tailler une place et vivre l’art envers et contre
tous ! Aux femmes artistes il a fallu un engagement
d’une rare envergure pour rester
fidèles à leur passion en dépit des nombreuses
tâches, responsabilités et devoirs qui leur
incombaient d’office. Quel courage, quelle
persévérance dans l’exercice d’un métier
que les circonstances et le contexte défavorisaient
souvent !

Suzanne Bergeron
Cratère rouge, 1966
Huile sur toile
162 x 130 cm
Collection MNBAQ
Quelques-unes de ces braves vivent
encore, ces plus jeunes sont octogénaires ou
presque ! En cette époque pré-féministe3, les
revendications s’élaborent ; les luttes n’ont
pas encore été livrées. Les victoires sont
lointaines.
Visiter l’exposition Femmes artistes c’est
choisir de se souvenir, de raviver sa mémoire,
de saisir de nouveaux faits et ainsi d’augmenter
notre connaissance de l’art moderne du
Québec. Bien secondée par Pierre Landry,
le coordonnateur du projet et conservateur
de l’art contemporain au MNBAQ, Esther
Trépanier a exercé des choix judicieux. La
répartition des oeuvres dans l’espace permet
un agréable voyage dans le temps, depuis
les balbutiements du métier d’artiste chez les
femmes jusqu’à l’abstraction. L’exposition Femmes artistes propose beaucoup plus
qu’une enfilade d’oeuvres, elle donne au
visiteur le privilège de « retisser les trames qui
rendront plus riche et réelle son histoire :
artistique et sociale ». Une belle occasion
de trouver quelques éléments significatifs
qui modifient les connaissances sur les fondements de l’art actuel du Québec,
bien au-delà de la dichotomie des genres.
Merci et bravo pour cette volonté d’actualiser
l’histoire !
Le MNBAQ offre à ses visiteurs cet été :
une exposition rétrospective de l’audacieuse
et tenace sculpteure de la lumière, Micheline
Beauchemin ; une salle consacrée à Charles
Daudelin, peintre et dessinateur, pionnier de
la sculpture abstraite au Québec ; de même
qu’une exposition sur l’art américain des
années 1850 à 1950 ; de nombreuses images
juxtaposées laissant au visiteur le privilège
de faire lui-même des liens.
| 1 |
Citation extraite de l’entrevue réalisée à Montréal,
le 8 mai 2009 |
| 2 |
Le Groupe du Beaver Hall était une association sans
structure dont les membres partageaient des ateliers
square Beaver Hall. Bien que le Groupe, formé à
l’automne 1920, n’ait survécu qu’un an et demi, les
amitiés et les alliances nouées alors se poursuivirent
pendant les vingt années suivantes. D’après Cybermuse,
http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/enthusiast/
thirties/content_f.jsp?chapter=2 |
| 3 |
Même si la première manifestation internationale des
femmes avaient déjà eu lieu en 1911, ce n’est qu’au
cours des années soixante que l’égalité des droits
progresse significativement donnant lieu, par exemple,
à la loi sur l’égalité des salaires, votée aux États-Unis
en 1963. |
| Femmes artistes est la première de deux expositions
consacrées à l’art des femmes québécoises
et canadiennes du XXe siècle. Pendant
ce siècle, elles ont accédé à la professionnalisation
de leur travail artistique. Les participantes
sont des spécialistes, elles travaillent
et exposent, assumant pleinement leur engagement
envers la création en arts visuels.
Femmes artistes. La conquête d’un espace.
1900-1965 fait découvrir la contribution de
cinquante femmes pendant les six premières
décennies du siècle dernier. Dans ce volet
historique, la sélection est extraite des quelque
deux mille six cents oeuvres réalisées par des
femmes dont dispose le MNBAQ. Il s’agit d’un
éloquent témoignage de la ténacité dont ces
artistes ont fait preuve pour se tailler une place
dans le milieu de l’art. Au cours de l’été 2010,
le deuxième volet s’étendra des années 1960
à aujourd’hui. Les oeuvres des artistes sélectionnées
témoignent des répercussions des
grands enjeux féministes. |
EXPOSITION
FEMMES ARTISTES.
LA CONQUÊTE D’UN ESPACE,
1900-1965
OEuvres de la collection du Musée national
des beaux-arts du Québec
Commissaire : Esther Trépanier,
directrice générale
Musée national des beaux-arts
du Québec
Parc des Champs-de-Bataille
Québec
G1R 5H3
Tél. : 418 644-6460
www.mnba.qc.ca
Du 7 mai au 16 août 2009 |
N° 215, été 2009 |
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