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N° 215, été 2009
[ R E G A R D ]
CE QUI EST RESTÉ DU PRADO BATTU AU SANG
PAR FRANCIS BACON
Jean Larose
Joie ! Nul besoin de faire le voyage d’Iowa : il est venu à Londres, puis à Madrid où je l’ai enfin vu,
il sera tout l’été à New York, le plus beau, le plus terrifiant des Innocent X 1. Courez donc
à la rétrospective2 de Franc is Bacon. De son vivant, il surveillait de près ses expositions, celle-ci
échappe à sa vigilanc e ombrageuse. Les oeuvres que Bacon avait reniées ou regrettait d’avoir faites
(comm e la série des papes) n’en sont pas exclues.

Three Studies for a Self-Portrait, 1980
Huile sur toile
Metropolitan Museum of Art, New York
Toute peinture est cri – c’est faux,
mais c’est l’impression tyrannique
que laissent tant de Bacon présentés
(dans un ordre chronologique),
sur deux étages. Feu nourri contre
le visiteur. Joie par les coups, joie
sans cesse renouvelée ! De nos jours,
l’amateur d’art nécessairement aime
les coups. Sa joie grandit à mesure
qu’on le brutalise, il réclame qu’on
le fustige, l’assomme, le rétame de
sensations qui le décomposent et le
révèlent à lui-même. Ce qui le laisse
intact l’ennuie. Bacon comblant ce
désir comme personne me rappelle
ce dresseur des chevaux réputés
indomptables, dont Ferenczi jadis
a décrit la pénétration diabolique,
d’alterner tendres caresses quand
la bête pliait et brutales invectives
quand elle résistait, amour et terreur
mêlées, contraste brutal qui rendait
en une heure le cheval fou d’obéissance.
Bacon caressant brutalise,
et fait craindre sa caresse. Je n’ose
même pas dire comme c’est beau,
chaque salle renouvelant le coup de
joie : des premières crucifixions, des
papes, chimpanzés et amants hurleurs
(quand ils ne crient pas, c’est pire,
un sourire réduit aux crocs), des
grands triptyques enfin, tournant en
cénotaphes de l’amant mort.
(Quelle histoire ! Bacon fait la
connaissance de George Dyer la nuit
où il le surprend dans son appartement,
en train de le cambrioler.
Coup de foudre, manière Jean Genet.
Mais on peut douter que Dyer, brute
éthylique, eût pu écrire son Journal
du Voleur 3. Et quel dénouement :
8 ans plus tard, Dyer se suicide, à
Paris, le jour où s’ouvre la grande
exposition de Bacon au Grand Palais !
Imaginez Bérénice se pendant au
sacre de Titus… Analogie tragique :
Peter Lacy, son amant depuis 53, était
mort lui aussi la nuit du vernissage
d’une rétrospective de Bacon, sa
première, à la Tate Gallery, en 62.)
Silence et murmures dans les
salles. Au demeurant, assez peu de
visiteurs, les trois fois, trois jours
de suite, où j’ai visité l’exposition.
Mais parmi eux, qu’ils sont nombreux
à prendre des notes ! Des femmes
surtout, griffonnant longtemps dans
un petit carnet. Elles savent mieux
que les hommes prendre plaisir au
choc qui démonte. Lutte pour écrire,
sur et sous la raclée que donnent tant
de Bacon rassemblés. Le Prado, que
je sens derrière, résistant, m’attend.
Dans la douceur des salles
(sombres, aux tableaux éclairés
d’en haut) parcourues lentement
par les visiteurs interdits, vibre une
rumeur grave qui ne vient pas des
gens qui regardent mais des choses
regardées. Grondement d’un péril
imminent. Quelque chose d’énorme,
forces invisibles qui menacent. Ce
n’est pourtant que la menace de
la prochaine salle, imminente en
effet, et qui jamais ne déçoit, qui
frappe toujours mieux, mais il y a
autre chose : c’est comme si j’avais
peur de me crever les yeux en
regardant davantage. Écarquillés dès
la première salle, allégés de leurs écailles, mes yeux commencent à
voir comme jamais. Mais un grand
artiste ne fait pas seulement voir
comme jamais : sa façon fait voir ce
que voir veut dire. C’est l’imminence
de me voir voir, de me surprendre
voyant qui associe le sentiment de
péril au plaisir.
Comme Van Gogh, Bacon passe
très mal en reproduction. Ce n’est
pas un peintre à t-shirt ou à calendrier
; même aux livres soignés sur
son oeuvre, on se dit toujours : non,
la couleur, ce n’est pas ça… La
toile réelle impose de façon inouïe
le choc de sa présence. Comme chez
Van Gogh encore, la maîtrise de la
couleur est si géniale, le contact si
matériel, la rencontre si physique,
qu’on en reste longtemps immobile,
avide, fasciné, à vouloir approcher
plus, se frotter, promener de plaisir
son oeil insatiable sur les aplats,
les brossés, les empâtements.
Tout à coup, au Prado, cela crève
les yeux : Bacon n’a peint que des
corps couverts de bleus. Excepté
les grands aplats monochromes –
improbables fonds de beauté qui
aspirent l’oeil et auxquels on prend
un plaisir pur, qui sont peut-être
la piété du peintre, la revanche de
sa virginité sur les figures et corps
déformés, ces excréments trop
chéris qui surnagent à leur surface
– toujours les couleurs semblent
des infusions de fluides corporels :
sang coagulé se décoagulant, jaune
urine verdâtre, jaune ecchymose,
jaune vieux bleu, vert bleu de la
veille, rouge bleu du jour, rose chair
fraîchement fessée, rouille larme
et cerne, vert sein suppurant, gris
coupure abrasive de joue mal rasée,
gris rides vineuses, blanc lard tranché,
blanc foutre nacré, blanc luisant de
prothèses qui ne remplacent aucun
membre connu…
Cette gueule d’amant roué de
coups, où les bleus ont refait toute
la physionomie, comme si la peinture
était un art de donner la raclée au corps amoureux – me rappelle
Proust, où c’est le fouet qui écrit
sur la peau le grimoire dont la
Recherche est le déchiffrement. Les
coups que Picasso distribue généreusement,
Bacon se les garde ; ils
blessent son corps et c’est ce corps
mortifié sur la toile qui frappe à
son tour le spectateur. La peinture
comme méditation sur les plaies
de notre seigneur. Crucifixion ? Un
moment, je me suis dit que Bacon
était plus grand peintre que Picasso :
ce fut à la sortie de l’exposition,
constatant ce qui restait du Prado
après Bacon. Singulier bilan, dont je
me suis fait d’abord un jeu4, mais qui
a pris valeur d’épreuve révélatrice.
Bacon, arbitre du goût, tranchoir du
jugement esthétique ? Voyons.

Étude d’après le portrait du pape
Innoncent X par Velasquez, 1953
Huile sur toile
153 x 118 cm
Trouées ardentes dans des ciels
d’orage, velours élimés vert bouteille
ou rouge vin, et je sais déjà avant de
le savoir, à l’air de famille tout en
mains effilées, aux pieds qui s’étirent
dans des nuages plombés, aux têtes
penchées à midi moins cinq sur des
fraises cendrées, je sais que ce sont
des Greco que je vais voir. Formes,
couleurs, c’est irréel, artificiel,
parfaitement vrai. Comme l’est
Bosch, lames à délices, jardin des
miroirs, vanités du monde. Décidément,
ces rois d’Espagne ont
drôlement aimé la peinture folle !
De Goya, après Bacon, il ne reste
de visible que les peintures noires.
Ribera – l’ongle sale du pouce
de son Archimède me poigne.
Je vous épargne le reste : le plus
intéressant, c’est ce qui n’a pas
passé le test. Rembrandt, ma plus
haute admiration en peinture, avec
sa passementerie d’or, ses tapis
de table. Je l’excuse sur ma folie
du moment. Titien m’ennuie tout de
suite. Rubens – d’abord séduction
des chairs et des couleurs noyées
––- me dégoûte après le coup d’oeil
que je jette à nouveau, derrière moi,
sur la Trinité du Greco, son Christ
porte-croix à l’auréole en as de
carreau et aux grands yeux vernissés
de larmes. En somme, ce qui reste
du Prado après Bacon, c’est ce qui
frappe, les coups bas, les coups
de folie. Et si les rois, seuls libres,
avaient eux aussi demandé à la
peinture des coups libérateurs ? Des
coups contre la majesté ? Et s’il en
avait toujours été ainsi ? Si les vieux
maîtres au langage châtié n’avaient
jamais fait voir que ce qui crève les
yeux ? Il y aurait là un livre à écrire,
me dis-je (j’oublie qu’il l’a été vingt
fois) en revenant vers les salles de
la rétrospective Bacon. Ce qui reste
du Musée battu par Bacon ? Il
me manque quelque chose pour
conclure : je veux d’abord revoir
ses papes.
Je prends au tragique cette
figure, quarante-cinq fois repeinte,
de pape hurleur. Un pape ne crie
pas. Un pape n’ouvre pas grand
la bouche à l’horreur pressentie.
Je considère ce pape empalé sur
son trône de flamme noire comme
la figure politique de la peinture.
Innocent X d’après Velázquez représente la terreur de la faculté
de peindre. Quelque chose comme
l’art terrifié par sa dépapalisation.
Ce pape est un juge terrifié par sa
propre faculté de se représenter la
fin de la majesté – quelque chose
qui reste invisible au spectateur
du tableau. Il ne s’approuve pas de
représenter, mais c’est sa fonction
et il en crie de terreur à l’imminence
de sa destruction. Assis
dans les remous tremblants d’un
rideau de rayons propagés par le
vent céleste, c’est un pape sous la
douche lumineuse de cela d’invisible
qui arrive. Dans l’enveloppement
de ces stries verticales, le pape
tombe, comme dans un ascenseur
en chute libre. Ces striures sont
le tracé de la fuite de la peinture
devant la terrible imminence de la
déchéance pontificale.
Car ce pape
est forcément coupable de papauté
(comme actuellement, pour nos médias progressistes-innocents, l’est
Benoit XVI, du simple fait révoltant qu’il ose faire le pape). Dans sa
cage de rayons, il ouvre tout grand
sa gueule de babouin, aux dents
de carnivore déchu, mais il n’en
sort pas un son. Pire que la
bouche qui bée, c’est la mâchoire
qui pend (l’anglais dit jaw dropping pour exprimer l’étonnement
extrême), on n’y entend rien. Peindre,c’était
représenter avec une autorité de
pontife – l’autorité qui fait pont.
À quoi excellent classiquement
les Prado. Innocent X d’après
Velázquez est politique en ce qu’il
est la peinture hurlant à la mort5 de son autorité pontifiante de
représentation. Le pape n’est-il pas
représentant de Dieu, un pont qui
lie les hommes au père céleste ?
Mais la représentation, pourvoyeuse
de sens, manque au monde qui
viendra après l’invisible qui vient...
Ce qui reste du Prado après ce
coup-là ? Le chien de Goya, que
j’irai revoir tout à l’heure, raidissant
sa truffe au vide qui lui représente un invisible danger. Nous sommes
tous ce chien qui ne jappe même
plus à la mort, silencieux devant
l’approchante catastrophe qu’il ne
peut plus se représenter.
Et le pape s’engouffre, s’engueule,
s’avale, s’invagine par la
bouche. Dieu le Sens abandonne
l’humanité par la gueule du pape,
bonde du divin évier au centre de
la peinture.
Mais je remarque qu’il est légèrement
tourné vers moi, le pape
tordu. Et tout à coup, c’est évident,
sa face n’est pas dans le rideau
aspirée par sa bouche, mais écrasée
contre une vitre – comme celle qui,
par la volonté expresse de Bacon,
recouvre toujours ses toiles. Aussi,
ses petits portraits et autoportraits
(comme Three Studies for a Self-
Portrait6), avec sa gueule bouffie
d’alcoolique rossé, les yeux au
beurre noir de toutes les couleurs, la mâchoire décrochée, on les dirait
aplatis contre la vitre qui les sépare
ou les garde de nous. De même, les
faces des grands triptyques semblent
pressées contre une lentille – rotule,
galet, oeuf, cette pastille qui revient
partout – et refluer sur les bords,
sous la poussée brutale d’une
enflure dont l’arête humide luit sous
la glace – paroi transparente qui
interdit le contact ou les soins.
| 1 |
Study after Velazquez’s Portrait of
Pope Innocent X. Huile sur toile,
158 x 118 cm, 1953. Nathan Emory
Coffin Collection du Des Moines Art
Center, Des Moines, Iowa. |
| 2 |
Tate Britain, du 11 septembre 2008 au
4 janvier 2009 ; Prado, du 2 février
au 19 avril 2009 ; Francis Bacon, A
Centenary Retrospective, Metropolitan
Museum of Art, New York, du 20 mai
au 16 août 2009. L’exposition présente
70 tableaux et 19 dessins. |
| 3 |
Ou le film de John Marbury « sur »
ces amours sulfureuses : Love is the
Devil, 1997. |
| 4 |
Autre jeu : voyez comme longtemps
tout n’est que bavardage superficiel au
Louvre si, entrant par la Porte des Lions,
on en a commencé la visite par les salles
des Arts Premiers. |
| 5 |
Pour Deleuze, « le cri qui sort de la
bouche du pape, la pitié qui sort de
ses yeux a pour objet la viande ». Ma
femme, lisant Deleuze au Prado (encore
un coup critique, pour un musée), se
demande si cette insistance sur Bacon
peintre de la viande, devenu un lieu
commun de la critique, ne vient pas
de la difficulté de faire l’expérience
des toiles elles-mêmes, d’avoir travaillé
surtout sur des impressions de reproductions.
Gilles Deleuze, Francis Bacon
Logique de la sensation, « L’Ordre
philosophique », Seuil, 1981. |
| 6 |
Three Studies for a Self-Portrait, Huile
sur toile, 1980, Metropolitan Museum
of Art, New York. |
N° 215, été 2009 |
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