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N° 215, été 2009
[ P L E I N F E U X ]
FRÉDÉRIC BACK
UNE
NATURE
TÉMOIN
Entretien avec Frédéric Back
Texte : René Viau
Militant écologiste de la première heure, Frédéric Back met son crayon au service de ses convictions : le respect de la nature et sa sauvegarde.
Parallèlement à l’exposition Grandeur nature sur la peinture et la photographie de paysages canadiens et américains entre 1860 et 1918,
le Musée des beaux-arts de Montréal présente une exposition consacrée à l’oeuvre de Frédéric Back. Une centaine de ses oeuvres souvent inédites,
gouaches, dessins et, bien sûr, des extraits de ses films d’animation y seront présentés. En primeur, une oeuvre créée spécialement pour cette exposition,
L’horreur boréale, agira comm e un cri d’alarme auprès des visiteurs. « N ous avons décidé de permettre à un de nos grands créateurs de présenter dans
notre musée sa démarche artistique en faveur de la nature car c’est également pour nous une occasion de souligner notre volonté d’agir afin de protéger
l’environnement et de contribuer collectivement aux eff orts déployés par la comm unauté dans cette voie » a tenu à préciser la directrice du Musée
des beaux-arts de Montréal, Nathalie Bondil.
– René Viau. Vous avez fait les beauxarts
à Rennes ?
Frédéric Back. Réfugié dans cette ville.
J’ai eu la chance d’avoir un maître extraordinaire
: Mathurin Méheut. Sa façon de faire
et d’être a été pour moi une leçon de vie.
C’était un artiste complet. Il faisait de la
céramique. Il travaillait le métal pour des
décors et des pièces d’orfèvrerie. Il était
muraliste. Il a illustré une série de livres sur
les vieux métiers bretons. Malgré toute son
expérience, il était d’une modestie incroyable.
Tout ce qu’il savait – et il en savait beaucoup
– il le redonnait.
L’école avait été déplacée à cause de la
guerre. Nous étions logés dans le pourtour
du Musée de Rennes. Nous avons passé la
première année à démonter et à rouler les
chefs-d’oeuvre du musée afin de tout mettre
en sécurité. Durant la deuxième année, alors que la ville était occupée par les Allemands,
Mathurin Méheut est arrivé. Avec lui, j’ai
découvert la couleur. Il donnait un sens à ce
qu’on faisait. La considération n’existait pas
toujours pour les élèves à ce moment-là.
Mathurin Méheut, au contraire, nous accordait
toute son attention.
« J’ai beaucoup travaillé
d’après nature mais pour
moi, le dessin n’est qu’un
moyen pour atteindre les
gens. Ils doivent devenir
davantage des acteurs
afin
de réparer les dégâts
faits dans le passé. Il faut
faire contrepoids. On ne
peut rester à rien faire. »

– Pourquoi vous être inscrit aux
beaux-arts ?
J’ai toujours dessiné. Le dessin a toujours
été ma passion. J’aimais la musique. Toutefois,
je trouvais que le dessin est vraiment l’expression
de la pensée. Je n’avais pas du tout
l’ambition de devenir un peintre célèbre. Je
voulais simplement transmettre des choses
qui me touchaient, qui me faisaient mal ou
que je trouvais belles.
UNE HISTOIRE D’AMOUR
– Vous débarquez à Montréal quelques
années après. Vous étiez attiré vers le
Canada ?
J’avais été frappé par les oeuvres de
Clarence Gagnon pour Maria Chapdelaine publiées avant la guerre dans l’IIlustration.
J’ai vécu en Alsace. Jeune, je voyais dans la
neige un miracle qui transformait tout. Je
voulais aller vers un pays de neige. Je suis
parti sans visa sur un vieux rafiot. Nous avons
eu une panne en mer. La traversée a duré
50 jours.
Une jeune fille avec qui je correspondais
est venue me chercher à l’arrivée du bateau.
Ghylaine Paquin était institutrice de rang. Son
père était chef de gare à Huberdeau dans les
Laurentides. Elle m’envoyait de longues lettres
décrivant la vie de son village. Cela a été le
coup de foudre ! Je la connaissais déjà par ses écrits. En la voyant, je l’ai trouvée tellement
belle ! Nous allons fêter bientôt nos 60 ans de
mariage ! Notre voyage de noces à travers le
Canada m’a donné l’occasion de dessiner des
images uniques de ce pays alors presque
sauvage. Aujourd’hui, ma femme est paralysée.
Je passe mes journées auprès d’elle.
Je fais tout ce que je peux pour lui alléger
cette souffrance…

Les bélugas – planche 2 pour Les bélugas
ou L’adieu aux baleines, 1996
Crayon de couleur sur papier vélin, 41,2 x 29,3 cm
Pierre Béland, Éditions Libre Expression, Montréal, 1996
Collection Loto-Québec. Inv. 31045
Photo : Paul Litherland. Marie-Christine Demers
de l’Atelier Frédéric Back Inc.
J’AI TOUJOURS DESSINÉ.
LE DESSIN A TOUJOURS ÉTÉ MA PASSION.
– …Il y a 60 ans vous êtes à Montréal.
Vous voulez dessiner ?
Mon intention était de rassembler assez de
documentation pour faire un livre sur la vie
rurale du Québec de cette époque-là. J’ai
d’abord travaillé sur les fermes. Je trayais les
vaches. Je ramassais le foin. Je dessinais. J’étais
un témoin de cette réalité. Je m’intéressais
également à la culture des peuples autochtones.
À ce moment aussi, j’avais comme
projet d’illustrer leurs légendes qui sont
fabuleuses. Ensuite, j’ai été engagé à l’École
du Meuble et à l’École des beaux-arts comme
professeur. Cela a changé mes plans. Puis la
télévision est apparue en 1952. Ce moyen de
communication fabuleux m’a tout de suite
intéressé. Fernand Séguin, Pierre Mercure… tous ces créateurs venus fonder la télévision
arrivaient avec leurs connaissances. Ils
venaient du théâtre ou de la musique, de
l’Office National du Film, de la science,
du journalisme. Quel bouillon de culture
formidable ! Le public s’est tout de suite
passionné.
Il y avait tellement d’informations visuelles
à communiquer sur les animaux, les traditions,
toutes les cultures qui existaient dans le
monde. Je travaillais sans relâche. Dessiner.
Dessiner. Dessiner. Ces émissions, pour
Fernand Séguin c’étaient La Joie de
Connaître, La Science en pantoufles…
Pendant trois ans, j’ai fait les décors pour Le
Roman de la Science. Chaque semaine, il
fallait reconstituer
les objets, ainsi que les
appareils scientifiques. La documentation était
extrêmement difficile à réunir à cette époque.

Carnet Québec 1948-1949, Lac à la loutre –
Maison l’hiver et Maison sous la neige, 1949
Dans un carnet relié par l’artiste, encre de Chine
et gouache sur papier vélin, 25,1 x 32,7 cm chaque
Atelier Frédéric Back. Inv. 02414-02415
Photo : MBAM, Christine Guest, 2009
– C’était avant Google ! En venant ici
vous aviez découvert de nouveaux artistes ?
Des peintres paysagistes ?
Il y avait le groupe des Sept, Emily Carr…
et Pellan. Il y avait aussi les automatistes qui
refusaient la représentation de la réalité.
À Radio-Canada, j’étais dans le réalisme
documentaire. Je devais donner le plus
possible d’informations sur les animaux, sur
les insectes, sur les plantes… On ne pouvait
rien laisser au hasard.

Auto-desctruction, 1970
Photocopie du dessin original au crayon
de couleur sur papier vélin, 21,5 x 28 cm
Réalisée pour la Société pour vaincre la pollution (SVP)
Atelier Frédéric Back. Inv. 30000
Photo : © Atelier Frédéric Back Inc.
UN FILM DOIT CRÉER UNE MOTIVATION. IL EST IMPORTANT QUE LES
SPECTATEURS PRENNENT CONSCIENCE DU RÔLE QU’ILS ONT À JOUER.
L’ATTRACTION POUR LE CINÉMA
– La production de dessins vous amène
à expérimenter et à faire bouger vos illustrations.
En 1968, vous vous joignez
à l’équipe du studio d’animation de
Radio-Canada créé par Hubert Tison.
J’aurais bien pu bien faire des films d’animation
sur la musique, sur la poésie. Mais je
trouvais qu’il y avait tellement de problèmes
avec l’environnement, j’ai préféré faire des
films pour éveiller les gens face à l’industrialisation
sauvage, à la pollution et la destruction
des trésors naturels, des animaux.

Le fleuve aux grandes eaux –
Tortue luth, 1993
Crayon de couleur et vernis sur acétates dépolies montées
en séquence, et pastel sur papier vélin, 29,1 x 106,6 cm
Atelier Frédéric Back
Photo : MBAM, Christine Guest, 2009
– Très vite, la question s’est posée à
vous: comment transmettre en animation
ces préoccupations ?
Les films trop pessimistes peuvent toucher
les gens, ou pas du tout, mais ceux-ci ne feront
rien. Un film doit créer une motivation. Il est
important qu’il y ait des suites, que les spectateurs
prennent conscience du rôle qu’ils
ont à jouer. On ne peut pas seulement profiter
de ce qui existe. Il faut contribuer à ce que
cela persiste, se renouvelle et s’embellisse.
– Quel est le point de départ de L’homme
qui plantait des arbres (1987) ?
J’étais membre fondateur de la Société
pour Vaincre la Pollution durant les années
1968-1969. Le recyclage, la protection des
lacs et des rivières nous hantaient. La plantation
d’arbres justement, c’était quelque
chose à la portée de tout le monde. Nous nous
sommes mis à planter des arbres le long des
rivières dans le but de contrer les mauvaises
habitudes, les pratiques douteuses. On coupait
alors les arbres le long des rives pour mieux
voir l’eau. Des tonnes de polluants étaient
déversées directement dans les lacs et les
rivières. Nous mettions de l’avant l’idée
des usines de filtration, la protection de l’eau.
C’est loin d’être fini. L’eau qui sort de
l’usine de traitement de Montréal n’a rien
de propre.
– On le voit aussi dans Crac (1981) qui
vous vaut un premier Oscar et je ne sais
combien de prix. La protection de l’environnement
ne concerne pas uniquement
les espaces bleus ou verts et les zones
naturelles mais aussi les villes. Dans ce
film, les notions de qualité de vie et de
culture s’allient et se confondent.
Crac est un film sur les valeurs que l’on
est entrain d’oublier. C’est aussi un hommage
à ces peintres d’autrefois, à ces peintres figuratifs
grâce auxquels on peut aujourd’hui
imaginer la vie d’alors. Le film est aussi un
prétexte à l’humour, à la joie de vivre et une
façon de faire intervenir la musique traditionnelle.
Le plus beau moment de Crac c’est le
moment où la musique de Normand Roger
démarre. L’image aussitôt se transforme. Dans
un film d’animation, non seulement la musique
mais la sonorité jouent un rôle énorme.
– Il y a aussi dans L’homme qui plantait
des arbres la puissance d’évocation que
confère la voix d’un grand comédien
comme Philippe Noiret ; il lit le récit de
Giono. On est porté par sa voix.
Dans L’homme qui plantait des arbres,
je voulais montrer au départ le dénuement et
même le dénuement au niveau des couleurs.
Il n’y a que deux ou trois couleurs au début.
À la fin, bien sûr, c’est multicolore. Je voulais
aussi qu’il y ait une confrontation entre
l’intérêt de l’oeil et l’intérêt de l’oreille. Comme
le texte de Giono est très beau, le danger était
que les dessins prennent toute la place et
accaparent trop le spectateur. Il fallait mettre
en avant le récit. Ici la recherche du bonheur
s’accompagne du don et du travail, de tout
ce qui est fait gratuitement parce qu’on sait
que c’est bénéfique. Nous sommes à l’inverse
de ce qui se passe dans la réalité où les gens
détruisent des merveilles par rapacité.
Les mers sont en train de se vider. On ne
donne aucune chance aux espèces de
se renouveler.
JOINDRE LE GESTE À L’IMAGE
– Vous croyez que l’on peut changer quelque chose avec l’art ? Vous croyez
aussi que l’on peut réagir en tant que simple citoyen.
Tout va ensemble. Avec ma femme, on a planté sur notre terrain plus de cent mille
arbres. J’en ai planté moi-même 30 000. Il faut mettre en pratique ce que l’on pense,
ce que l’on aime et vivre ce que l’on prêche. Je n’ai pas fait tout cela pour faire
semblant.
– Vous avez créé une pièce « coup de gueule » spécifiquement pour l’exposition.
L’horreur boréale est un grand paysage en relief qui montre la déforestation
excessive.
C’est quelque chose que j’ai vu de l’avion entre Vancouver et Montréal. Durant
plus de deux heures, il n’y avait pas de nuages. Au sol, on ne pouvait voir que cette
forêt coupée à ras. Sur des millions de kilomètres carrés, tout a été massacré.
Cette oeuvre, spécialement créée pour la présente exposition, a pour but d’inciter les gens à dénoncer les abus des compagnies forestières à travers le monde. Elle représente la forêt boréale telle que l’a vue Frédéric Back en 1998 lors d’un vol de Vancouver à Montréal. Cette vision cauchemardesque le hante depuis. Aujourd’hui, il est possible d’agir ! Il suffit de s’inscrire au groupe La Société de l’homme qui plantait des arbres sur Facebook.
L’horreur boréale, 2009
Acrylique, crayon de couleur,
pastel et crayon feutre sur contreplaqué
Collection particulière
Atelier Frédéric Back. Inv. 30109
Photo : © Atelier Frédéric Back Inc.
« D ’est en ouest, du sud au nord, la forêt boréale du Canada a été coupée à blanc
sur des millions de kilomètres carrés ! Il ne subsiste que des franges d’arbres autour des lacs… à perte de vue la terre
est à nu, marquée par les traces des engins à chenilles, brûlée par le soleil, érodée
par le vent ou par la glace…La rapacité de nos gouvernements, des industries,
des ingénieurs forestiers et d’homm es prêts à tout !
Ils ont arraché la fourrure végétale protectrice, peuplée de vie, qui tempérait
les climats et alimentait les Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent en eaux
nourricières depuis des siècles ! C’est un crime contre la vie et contre les
générations à venir ! »
« L es destructeurs des forêts sont les pires ennemis du bien public ! »
– Cicéron (106 av. J.-C.) |
NOTES BIOGRAPHIQUES
| 1924 |
Naissance à Saint-Arnuald près de
Sarrebrück |
| 1937 |
Installation à Paris |
| 1938 |
Inscription à l’École Estienne à Paris |
| 1939 |
Installation à Rennes et inscription aux
beaux-arts de Rennes |
| 1948 |
Installation à Montréal : Frédéric Back
enseigne le dessin et la couleur à l’École
du Meuble et l’illustration à l’École des
beaux-arts |
| 1952 |
Engagement par Radio-Canada comme
illustrateur et créateur de décors,
de maquettes d’effets visuels |
| 1957 |
Création de la verrière de la station
de métro Place-des-Arts intitulée Histoire
de la musique |
| 1968 |
Fait partie de l’équipe du studio d’animation
de la Société Radio-Canada |
| 1970 |
Réalisation de son premier film d’animation
intitulé Abracadabra |
| 1971 |
Réalisation d’Iron ou la Conquête du feu |
| 1973 |
Réalisation de la Création des oiseaux |
| 1974 |
Réalisation d’Illuson |
| 1997 |
Réalisation de Taratata |
| 1978 |
Réalisation de Tout Rien |
| 1982 |
Réalisation de Crac primé par un Oscar |
| 1988 |
Réalisation de L’homme qui plantait
des arbres primé par un Oscar |
| 1993 |
Réalisation de Fleuve pour grandes eaux
nommé pour un Oscar |
| 2008 |
Exposition Frederick Back : A life’s Drawings
Lynwood Dunn Theater de l’Academy
of Motion pictures Arts and Sciences
de Los Angeles |
Frédéric Back est membre fondateur de la Société pour
Vaincre la Pollution, de la Société québécoise pour la
défense des animaux et du Biodôme de Montréal. Il est
membre de l’Association des artistes pour la paix,
d’Amnistie internationale et du World Wild Life Fund. |
FRÉDÉRIC BACK,
UNE NATURE TÉMOIN
Commissaire : Richard Gagnier,
chef du service de la restauration
du Musée des beaux-arts de Montréal
2 carnets de dessins, 54 dessins originaux,
19 montages /séquences d’acétates
originaux des films L’homme qui plantait
des arbres et du Fleuve aux grandes eaux.
L’exposition est réalisée grâce à la collaboration
de Frédéric Back, de l’Atelier Frédéric
Back, de la Cinémathèque québécoise
et de la Société Radio-Canada.

Pavillon Michal et Renata Hornstein
1379, rue Sherbrooke Ouest
mbam.ca
Du 18 juin au 27 septembre 2009
Entrée libre
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N° 215, été 2009 |