 |
N° 217, hiver 2009-2010
[ P L E I N S F E U X ]
ÁNGEL MATEO CHARRIS
UN REQUIEM ESPAGNOL POUR LA CULTURE POP
André Seleanu
Les cadrages des toiles d'Ángel Mateo Charris évoquent ceux de superproductions cinématographiques en technicolor. L'oeuvre du peintre espagnol suggère sur un mode à la fois mélancolique et ironique un certain naufrage de la modernité.

Modern, 2009 Huile sur toile 75 x 150 cm
Charris sait créer dans ses mises en scène une sensation d'espace lumineux – de vide lumineux même – qui enrobe ses paysages
méditerranéens meublés de symboles de la culture pop du XXe siècle. Dans ses toiles, il fait régner un esprit qui s'apparente à celui de Giorgio de Chirico, dont la peinture métaphysique s'épanouissait dans des images de villes désertes baignées par une lumière méridionale. Charris, lui, est un homme des plages : sa méditation métaphysique se déroule souvent entre le miroir de la mer au repos et le sable déroulé à perte de vue.
Dans des toiles récentes, l'on peut contempler, par exemple, un blanc et reluisant yacht qui a chaviré dans une Méditerranée placide, les décombres d'une enseigne lumineuse ou encore une ville moderne construite en béton frappée par le soleil de plomb du midi... Il s'agit d'images remplies d'une subtile inquiétude. Les titres des oeuvres récentes font allusion à une transition historique aux résultats incertains ou inconnus, qui serait en train de se produire : Los Estoicos (Les stoïciens), Modern, El artista cronista : Ces titres comportent des mots et des phrases qui évoquent une mélancolie culturelle, un scepticisme... Peintes entre 2008 et 2009, les toiles de Charris trahissent un état de conscience marqué par une économie mondialisée agitée par des secousses incontrôlables...
Dans ces toiles, le peintre introduit subrepticement certains raccourcis dans le profilage des personnages, ainsi qu'un mouvement
un peu caricatural : au point que l'ensemble pourrait se réclamer de la bande dessinée. « Ángel Mateo Charris subit des influences tintinesques », écrit le critique d'art espagnol Juan Manuel Bonet1. En effet, la culture pop – omniprésente quoique discrète dans l'oeuvre de Charris – se teinte d'une critique culturelle (Kulturkritik) diluée dans un caractère postmoderne entretenu par des techniques narratives au service de l'ineffable et de l'ironie.
DANS LE SILLAGE DE DALI
Sans se référer à Cartagena, ville natale de Charris, il est difficile de saisir clairement le ressort profond qui anime la vision plastique de l'artiste. Cartagena, ville de la province de Murcia, au sud de l’Espagne, est parfois décrite comme « la ville la plus métaphysique » de la péninsule ibérique. Cet aspect impondérable se retrouve dans certains éléments récurrents de l'oeuvre : des zones de quais en béton, des parties du port défendues par d’antiques forts et, bien sûr, les plages désertes à perte de vue… Charris dépeint passionnément les terres semi-arides de Murcia : collines brunies au soleil, rivières au lit presque desséché. La vision plastique constituée sous le soleil ardent apparaît autant chez Charris, que chez Salvador Dali, le grand précurseur. À l'image d’archétypes daliniens, des coquillages très érotiques jaillissent sur une plage inondée de lumière dans Coral (acrylique sur toile, 2004). Comme Dali, Charris aime les archétypes récurrents : mais si les montres molles semblent obséder le maître de Figueras, c'est Mickey Mouse qui fascine Charris. Dans La Provincia (2009), les grotesques yeux détachés (il s'agit en fait d'objets en plastique) de la souris hollywoodienne – l'humour n’est jamais loin – regardent un homme mélancolique qui, lui, scrute la mer du crépuscule... Dans El artista cronista (2009).
Dans El artista cronista (2009), l'action a lieu en un imaginaire pays maya, probablement le Mexique. On voit un peintre assis
parmi les ruines d'un temple maya : l'air méditatif, grave quelque chose sur une tablette. Oh surprise ! On lit les noms de Wall St. et Lehman Bros en lettres monumentales inscrits sur des dalles détachées des édifices croulants. L'oeuvre a été peinte en 2009, en pleine crise économique. Les allusions à la circularité possible du temps historique – en l'occurrence à la répétition des catastrophes qui engloutissent les civilisations – sont évidentes.
TRADITION BAROQUE
En tant que créateur d'un monde, en tant qu'illustrateur d'une atmosphère intérieure insolite, Charris peut être inclus dans une définition très large et très souple du néoexpressionnisme européen. Cependant, il participe à l'esprit hybride de l'actualité artistique, avec ses références au pop art et au folklore hollywoodien certes omniprésent en Espagne, comme ailleurs... Charris est également un mordu du voyage : il aime autant voir les volcans que les sites touristiques des États-Unis et même ceux de l'Antarctique. Dans sa recherche du miraculeux dans le quotidien, il entretient des rapports avec le conte de fées européen mais particulièrement avec la tradition picaresque espagnole, dans le sillage de Miguel de Cervantès, Francisco de Quevedo (auteur du roman culte Le fourbe - El burlón) et de la cinématographie surréaliste de Luis Buñuel. Dans cette radition baroque, à tout instant, le miraculeux peut faire irruption dans le quotidien. Il n'y a pas de distinction nette entre l'univers intérieur
et l'univers extérieur.
Charris est fasciné par les volcans fumants, actifs, à l'instar d'autres peintres paysagistes qu'il admire et qui font partie de ses modèles : les Mexicains José-Maira Velasco, Dr. Atl ; le Russe Nicolaï Roerich... L'intérêt de Charris pour le paysage – surtout pour celui qui englobe mer et volcans – est si grand, qu’on peut affirmer que le paysage devient le protagoniste voire le héros de son oeuvre. Cependant, Charris n'est pas un peintre paysagiste. Le paysage participe plutôt à la narration, cette narration qui implique des personnages humains génériques, indistincts et donc mystérieux. L'oeuvre recèle aussi un subtil thème écologique à travers l'évocation d’espaces méditerranéens, polaires et mêmes sous-marins, envahis et abîmés par l'homme.
CINÉMATOGRAPHIQUE
Le style de Charris, qui peint toujours à l'huile, n’est pas vraiment réaliste, même s'il frôle souvent l'hyperréalisme et le réalisme photographique. Il se situe plutôt dans la mouvance de la nouvelle figuration revue par la bande dessinée et l'hybridité postmoderne.
La régularité du style et même son aridité l'inscrivent à la limite de l'académisme. Ce style épuré, égal à lui-même, sert admirablement bien la vision cinématographique de Charris, avec la rapidité narrative de bande dessinée qu'il affectionne.
En passant par les lieux les plus exotiques, Charris reste un chroniqueur de son époque, tel ce scribe peintre maya, qu'il met en scène dans El artista cronista. Charris donne à réfléchir sur des thèmes variés : il montre comment dans la hâte frénétique de la mondialisation,
il reste quand même des espaces de contemplation – il suffit, par exemple de se concentrer sur le paysage. Il indique quelques rapports entre l'imaginaire collectif mondialisé – avec son symbole Mickey Mouse – et l'imaginaire local, reflété par les paysages de Cartagena. Il suggère une négociation possible entres des espaces imaginaires. À côté du naufrage de la vision moderniste, au coeur de l'agitation post-moderne – à côté des
rythmes du virtuel – il est possible de trouver des espaces de rêve et d'imagination où le temps se ralentit et se dilate à souhait.
1 Juan Manuel Bonet, Adquisiciones 02, Museo Nacional Centro de Reina Sofia, Madrid, 2002, p. 9.
NOTES BIOGRAPHIQUES
ÁNGEL MATEO CHARRIS
Né en 1962 à Cartagena, Espagne. Vit et travaille en Espagne.
Licence en arts visuels de l’Université de San Carlos, Valence, 1985
Atelier d’art actuel avec Andrés Naggel, Cercle des beaux-arts, Madrid, 1986
Voyage d’études à New York, 1988
EXPOSITIONS SOLO
Galerie D’Este, Montréal, Québec
Biennale de Valencia, Galerie My Name’s Lolita Art, Valencia, Espagne.
Jours de Volcanovia – exposition à la Maison de la Culture Juan-Carlos III, Pamplona, Espagne
Centre culturel Conde Duque, Madrid, Espagne
Charris va a Columela, Galerie Columela, Valencia, Espagne.
EXPOSITIONS COLLECTIVES
ART BRUSSELS, kiosque de la Galerie My Name’s Lolita Art
ART FORUM Berlin, kiosque Galerie Senda
ARCO’01 Madrid My Name’s Lolita Art kiosque
COLLECTIONS
Musée National Reina Sofia, Madrid
Musée tchèque des Beaux-Arts, Prague
Fondation Coca-Cola
Fondation Argentria
Musée municipal d’art contemporain, Madrid
Université publique de Navarre
|
EXPOSITION
ÁNGEL MATEO CHARRIS
Galerie D'Este
1329, avenue Greene
Montréal
Tél. : 514 846-1515
www.galeriedeste.com
Du 31 octobre au 29 novembre 2009 |
N° 217, hiver 2009-2010 |
 |