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N° 219, Été 2010
[ C é l é b r a t i o n s ]
Le retour de Germaine Lauzon
Entretien avec René Richard Cyr
Géraldine Zaccardelli
Ce n’est pas un million de timbres-primes mais peut-être un milliard que Germaine Lauzon a collés
avec ses voisines et belles-soeurs, depuis plus de 40 ans. Jouée jusqu’en Inde, la pièce est revenue
en version chantante à l’affiche du Théâtre d’Aujourd’hui. Son metteur en scène, René Richard Cyr,
propose à Espace Création Loto-Québec une mise en perspective de cette pièce culte.
Vie des Arts : Pourquoi l’oeuvre de
Michel Tremblay, Les Belles-Soeurs, a-telle
révolutionné son époque et la culture
québécoise ? Dans quel sens a-t-elle incarné
un tournant majeur ?
René Richard Cyr : La pièce de Michel
Tremblay n’était pas un geste isolé. Elle
s’inscrivait dans un mouvement de société.
D’ailleurs, dans l’exposition, j’ai fait érigé
un mur, 1968, qui expose tout ce qui est arrivé
en 1968 au Québec, mais aussi ailleurs
dans le monde. On assiste ici à l’ouverture
de la première clinique d’avortement, à la
création de l’Ostie de show, des Belles-
Soeurs, et à l’ouverture de l’UQAM ; en
France, aux évènements de Mai 68. Quand on regarde aujourd’hui tous ces évènements, on
se demande ce qu’il y avait dans les astres
cette année-là !
Pour en revenir plus précisément à
l’oeuvre Les Belles-Soeurs, nous assistions
à une parole féminine qui envahissait une
scène. Quinze femmes sur les planches, c’était
assez subversif pour l’époque, et ça l’est
encore aujourd’hui d’ailleurs. Il y avait aussi
l’éclosion d’une langue qu’on cachait, qu’on
taisait et qui devenait soudainement presque
poétique et plus grande que nature. Finalement,
un milieu ouvrier qui prenait d’assaut
la scène, c’était quelque chose ! S’ajoute à
cela la qualité profonde d’un texte d’un jeune
homme de vingt-trois ans qui écrivait avec
toute sa hargne et l’amour qu’il portait à ces
femmes-là. Ce n’est pas pour rien que cette
pièce a été traduite dans plus de quinze
langues, jouée dans 225 productions professionnelles
et dans plus de 40 pays.
V.D.A. : Justement, qu’est-ce qui a attiré
les gens dans ce texte ?
R.R.C. : L’humanité profonde des personnages.
La pièce démarre sur la situation
incroyable d’une femme qui gagne un million
de timbres à coller, qui lui permettront de se
procurer divers articles dans le catalogue
d’une compagnie. Elle fait alors appel à ses
belles-soeurs pour l’aider à la tâche. Cette
mise en situation incarne l’image même de ce
rêve de tous de s’élever au-dessus de la masse.
De plus, les personnages présentent des
travers humains universels, tels que l’envie, la
jalousie, le « pourquoi elle et pas moi ».
N’oublions pas la drôlerie, la vérité du propos
et son tragique. Les théâtres un peu partout
dans le monde ont dû reconnaître la terrible
efficacité de cette oeuvre et sa vérité. D’un
autre côté, il serait faux de prétendre qu’il
s’agit de théâtre réaliste. Il n’y a personne dans la réalité qui s’arrête pour faire des
monologues ou pour crier « moi j’aime ça le
bingo ! ». La pièce se base sur une situation
réaliste, tout en exploitant un important côté
critique. C’est une oeuvre qui a traversé le
temps et qui le traversera encore.
V.D.A. : C’est d’ailleurs un peu ce que vous souhaitez présenter dans l’exposition ?
R.R.C. : L’exposition est un hommage
autant à la création en elle-même qu’à son
parcours dans le temps. Elle s’attarde à
essayer de comprendre et d’expliquer les
raisons qui ont amené cette oeuvre à connaître
un tel retentissement au moment où elle est
apparue, en 1968. Nous suivons l’évolution
des Belles-Soeurs dans le temps et dans
l’espace (ici et ailleurs), de sa première à sa
dernière création.
Pour cela, le visiteur traverse comme dans
un fabuleux voyage mille et une images des
productions réalisées ici et dans le monde :
photos, éditions de la pièce en diverses
langues, affiches provenant des quatre coins
de la planète. À ces éléments, s’ajoute une installation
scénique maîtresse. Il s’agit de la
reconstitution de la cuisine de Germaine Lauzon.
Finalement, on a baptisé l’exposition
Les Belles-Soeurs s’exp(l)osent pour montrer
à quel point ces femmes se sont manifestées
partout dans le monde. Sur ce plan, il est très
intéressant et étonnant de voir comment cette
oeuvre a été perçue et incarnée par d’autres
cultures en comparant, par exemple, les graphismes
différents des affiches selon les pays
où la pièce a été représentée.
V.D.A. : Vous adressez-vous uniquement
aux femmes avec cette exposition ?
R.R.C. : Je vais vous raconter une anecdote !
Après avoir vu Les Belles-Soeurs, certaines
femmes viennent me voir et me disent : « Ce
show-là, c’est le Broue des femmes ! ». C’est sûr que les femmes s’y reconnaissent plus
aisément que les hommes, mais en même
temps, tous les hommes, s’ils n’ont pas une
femme, ont une mère ou une soeur qu’ils
peuvent reconnaître dans les personnages. Je
dirais donc que cette oeuvre touche peut-être
plus directement les femmes, mais qu’elle
n’est pas réservée aux femmes.
Ce qui est surtout important à dire, c’est
que ce n’est pas une exposition sur le théâtre.
Certainement, un aspect théâtral y est représenté,
car Les Belles-Soeurs est une pièce de
théâtre, mais on a vraiment cherché à l’élargir
en y introduisant des notions relatives aux
conditions féminines, aux milieux ouvriers, à
la montréalité, etc. Nous voulions démontrer
que, comme toutes les grandes oeuvres, la
pièce Les Belles-Soeurs, ne vient pas de nulle
part. Selon moi, les auteurs s’imbibent de
leur milieu, et cette oeuvre fait partie d’un
mouvement de société. Voilà ce que j’ai essayé
de représenter.
V.D.A. : Qu’est-ce qui vous a attiré dans
Les Belles-Soeurs de Michel Tremblay ?
R.R.C. : Vous savez, pour moi et pour ma
génération, Michel Tremblay fait figure de
classique. C’est grâce à lui que beaucoup de
gens ont découvert le théâtre québécois. J’ai
eu la chance de faire la mise en scène de
plusieurs de ses pièces, sans jamais avoir
touché aux Belles-Soeurs. L’univers de Tremblay,
je le connaissais bien et je me disais
qu’un jour, je ferai Les Belles-Soeurs. Je ne
pensais jamais les faire en chantantes, mais
soudainement tout s’est mis en branle pour les
faire chanter. C’est la vivacité de ces femmes-là
qui m’a attiré, et je voulais qu’elles soient belles !
V.D.A. : René Richard Cyr, sentez-vous
que vous participez à la conservation du
patrimoine culturel québécois ?
R.R.C. : Oui, d’une certaine façon, mais je
dirais surtout que ce qui m’interpelle, c’est de
continuer à le rendre vivant. Tout le travail que
j’ai fait, on ne peut pas aller le voir. Je fais du
théâtre ! C’est totalement éphémère ! Avec
l’exposition,
j’ai soudainement l’impression
de participer à la création d’un répertoire
d’une oeuvre québécoise. De présenter toutes
ces productions différentes (temps et lieux) et
de dire : « Regardez comme c’est étonnant et
combien ça nous parle encore ! C’est de l’art
vivant ! » En conclusion, j’ai l’impression que
ce n’est pas tant de préserver qui est le plus
important, c’est de continuer à rendre ces
oeuvres culturelles vivantes aujourd’hui autant
qu’au moment où elles ont été écrites.
N° 219, Été 2010 |
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