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N° 219, Été 2010
[ P l e i n f e u x ]
TREVOR KIERNANDER: La construction d’un monde pictural
Christian Roy
Entre abstraction et figuration, entre l’association d’idées
et de souvenirs, entre la matérialité brute et la linéarité des figures,
Trevor Kiernander réussit sans cesse à faire coexister, et sans jamais
les faire coïncider, des mondes qu’il fait affleurer à la conscience
de ceux qui observent ses peintures.
Abandoned, 2009
Huile et acrylique sur toile
104 x 152 cm
Crédit photo : Guy L’Heureux
Comment l’esprit humain se rend-il le
monde familier, afin de pouvoir l’habiter ? Il
bâtit par le langage la maison de l’Être, estime
Heidegger, donnant la clé de l’oeuvre qu’édifie
Trevor Kiernander. Ses nouvelles toiles semblent
conçues pour permettre à l’esprit de se surprendre
dans ce travail de construction à
même le langage pictural, comme au jugement
de se suspendre dans un travail d’interprétation
entre abstraction et figuration.
Untitled (landscape), 2010
Huile, acrylique, fusain et ruban de masquage
sur toile
152 x 213 cm
Crédit photo : Guy L’Heureux
TOUT CE QU’IL FAUT POUR FAIRE
UN MONDE
On se laisse volontiers balancer dans ce
va-et-vient, où les éléments formels ressortant
d’une surface plane à même l’application de
« couleurs en un certain ordre assemblées »
(Maurice Denis) oscillent indécidablement
entre ces deux options. Kiernander offre
l’occasion de jouer consciemment sur les
deux tableaux : celui que peint la matérialité
brute, immédiate et sensuelle des couches,
marques et filets de peinture, et celui que
dépeint l’association d’idées et de souvenirs
aux formes qui en émergent furtivement. L’un
et l’autre coexistent sur le même plan sans
jamais coïncider entièrement, révélant plutôt
ce jeu entre eux, auquel la conscience se
laisse prendre pour en faire un monde.
C’est donc à une genèse que chacun des
tableaux de cette exposition convie le spectateur
à prendre une part active. Dans Ark, il
ne peut s’empêcher d’accoler l’idée de maison
à la simple ligne verticale blanche qui monte et redescend via des angles symétriquement
agencés pour suggérer un toit. De là à superposer,
avec cette ligne, son sens d’habitation à
la large tache jaune bombée au creux de vague
d’une étendue bleue noyant le bas du tableau,
il n’y a qu’un pas vite franchi à travers un
déluge de pigments. Ce refuge du sens parmi
l’empire des sens, bricolé en quelques lignes, est
encore celui de Treehouse, où elles encadrent
le bleu du ciel comme l’enfance apprivoise le
vertige de l’espace entrevu de l’abri des branches.
De vagues souvenirs de telles impressions
premières télescopent spontanément l’expérience
d’un pur jeu de formes. Loin des rigueurs
d’un certain modernisme excluant toute allusion
à un extérieur du tableau ou à d’autres
moments que sa pleine présence, Kiernander
y inclut le travail de la mémoire qui fait flotter
la conscience entre des temps et des lieux
différents. Leur coprésence se fait discrètement
explicite dans Hover ; un petit carré
bleu et noir de ruban de masquage suffit à
y faire fenêtre sur un ailleurs, au milieu d’une
de ces forêts de filets liquides renversés qui
changent en paysages des abstractions gestuelles.
Cette transmutation opère dans les deux
sens lorsque ces fluides arborescences sont
confrontées au tracé net de projections de
photos de serres, décalqué d’un geste stylisé
qui les tire de la référentialité vers l’abstrait,
dans les deux tableaux désignés Untitled (landscape).
Elles s’y frottent également, comme dans
The Garden, à des polygones monochromes
parfois déhanchés vers l’oblique, rappelant ceux qui peuplent l’espace transcendantal
immaculé du suprématisme et du constructivisme,
mais subvertis ici par des moirures,
des brèches ou du ruban de masquage soulignant
à gros traits leur matérialité artisanale.

Fallout, 2008
Huile, acrylique et fusain sur toile
165 x 183 cm
Crédit photo : Guy L’Heureux
DE LA PRÉSENTATION À L’ÉVOCATION : ENTRE FIGURE ET STYLE
On retrouve l’équivalent peint en couleurs
de ces minces lignes mêlé à la composition
d’Abandoned, grande toile recouverte d’épanchements
et d’écoulements semi-transparents
de beige et de blanc, campant l’arrière-plan et
l’atmosphère d’un long nuage brunâtre, dont
une extrémité vire pourtant au hard edge d’un
angle évasé. La théâtralité le dispute à l’économie
de moyens pour suggérer ainsi le toit
de quelque petite maison dans une morne
prairie digne d’Andrew Wyeth : inconscient
hommage au peintre américain disparu au
début de 2009, année où l’oeuvre fut peinte.
Kiernander atteint ici la parfaite fusion du
traitement éclectique des techniques picturales
abstraites avec l’évocation poétique concrète de souvenirs aussi insistants qu’inconsistants,
puisés dans le répertoire des références
collectives et l’expérience de tout un chacun.
On mesure le chemin parcouru depuis
Fallout, l’année précédente, où sont cités
maints motifs architecturaux de Londres.
L’artiste vient de terminer là-bas sa maîtrise
en arts visuels au Goldsmiths’ College. S’il a
ramené certains tableaux de la capitale
anglaise, la plupart de ceux de l’exposition
To build a home ont été réalisés à Montréal
durant le mois précédent. Ils radicalisent
la tendance à l’épuration d’une démarche
centrée sur « le processus, le rapport entre la
peinture et les marques sur la surface de
la toile », dont avait pu autrefois distraire la
présence envahissante de figures sur fonds
monochromes. Témoins de cette évolution,
seuls des masques anonymes se dessinent
encore en deux ou trois bouts de ruban noir
sur des taches beiges.
TREVOR KIERNANDER
Né à Mississauga en Ontario en 1975, Trevor
Kiernander exerce ses activités à Londres
(Grande-Bretagne) et à Montréal (Canada).
Ses années de formation s’échelonnent de 1996
à 2010. Elles le conduisent du Sheridan College
d’Oakville (Ontario) à la Goldsmiths University de
Londres où il vient d’obtenir une maîtrise, après
être passé par l’Université Concordia pour y
décrocher un baccalauréat en arts. Il a commencé
à exposer ses oeuvres en 2000 au Canada et en
Angleterre en prenant part à une cinquantaine
d’expositions collectives. Il compte une demidouzaine
d’expositions individuelles. Sa carrière
est déjà jalonnée de quelques prix. Des collectionneurs
voient en lui un artiste particulièrement
prometteur. Trevor Kiernander est représenté
par la galerie Art Mûr à Montréal et par la galerie
Bearspace à Londres.
EXPOSITION
TREVOR KIERNANDER
To Build a Home
Peintures
Art Mûr
5826, rue Saint-Hubert
Montréal
Tél. : 514 933-0711
www.artmur.com
Du 1er mai au 19 juin 2010 |
N° 219, Été 2010 |
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